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anus bifrons, la mondialisation apparaît, en cet été 2007, comme la
matrice du meilleur et du pire : d’une part, la croissance mondiale
n’a jamais été aussi soutenue depuis le début du siècle, et ce
dynamisme semble même gagner enfin la « vieille Europe »; mais
d’autre part les signes de tensions se multiplient dans une régime écono-
mique, monétaire et financier mondial qui semble dépourvu de
régulations et dont les crises et soubresauts semblent être le seul mode
d’ajustement face à des déséquilibres croissants, tant dans les balances
des paiements des grands pays — déficit courant abyssal américain,
excédents formidables de la Chine et des économies asiatiques en
général — que sur les marchés, désormais réellement mondialisés, des
matières premières — le pétrole, bien sûr, mais aussi les minerais et
les matières premières agricoles — alimentant les craintes d’une
nouvelle vague d’inflation. L’économie mondiale est-elle condamnée à
l’instabilité? L’été 2007 a une nouvelle fois, fait souffler un vent de
panique sur les marchés financiers internationaux et il s’en est fallu de
peu que les forts ajustements opérés sur les cours boursiers un peu
partout dans le monde ne dégénèrent en crise financière majeure, tant
les déséquilibres accumulés dans certaines économies, et singulièrement
l’économie américaine, sont importants et tant l’interdépendance des
places financières est grande. Les raisons de cette instabilité endémique
sont nombreuses, et notre propos n’est pas, ici, d’en offrir une analyse
exhaustive 1. Il s’agit pour nous de mener une investigation sur la nature
du processus de mondialisation que nous vivons actuellement et du
régime de croissance mondiale qu’il a engendré.
Parce qu’il n’est pas sans précédent, il nous a semblé intéressant de
faire d’abord un parallèle entre le phénomène et celui qui a caractérisé
la seconde moitié du XIXesiècle et la première décennie du XXeet
que l’on qualifie habituellement de « première mondialisation ». Cette
mise en perspective historique permet de faire émerger les traits singu-
liers de la « seconde globalisation » et d’identifier ce que pourraient
être les contours d’un « régime de croissance » viable pour le XXIe
siècle. La « seconde globalisation » est, en effet, remarquable par les
évolutions démographiques et technologiques qui la sous-tendent : alors
que l’explosion démographique de la seconde moitié du XXesiècle
laisse peu à peu la place à une « transition » vers une stabilisation que
l’on veut croire assez rapide de la population mondiale, les différentes
régions du monde traversent cette transition les unes après les autres;
Michel Aglietta et Jacques Le Cacheux
115566
Revue de l’OFCE 110022
1. Pour des analyses plus complètes et plus poussées de la globalisation financière et des
déséquilibres dont elle a favorisé l’accumulation, notamment depuis la crise asiatique de 1997, voir
en particulier, Aglietta et Berrebi (2006).