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de l’ordre de ses compétences, ou en dehors. Le praticien
met des mots sur les maux (avec ou sans relances) lui per-
mettant d’imaginer des risques de santé effectifs, possibles,
d’où le recours à des pistes, à une réflexion en arborescence.
En effet, il est alors dans l’exploration de symptômes, même
s’il doit toujours suivre, à un moment donné, les plaintes de
l’usager à cause de son rôle d’apaisement. Cette première
phase exploratoire explique le fait que des médecins soient
visiblement inattentifs ou agacés dès que le patient n’est
plus dans la description de symptômes ou de plaintes perti-
nentes de leurs points de vue, ou le fait que des praticiens
ne parlent pas, écoutent de temps à autre, coupent la parole,
ou font autre chose.
La seconde phase du travail médical consiste à passer de
ces repères à des symptômes suggérant plus ou moins des
diagnostics. Elle implique une notion cruciale en médecine :
la prise de responsabilité [3]. Elle est synonyme d’un certain
« pouvoir », mais oblige aussi le médecin à « prendre sur
lui », à juger en « âme et conscience », et à se trouver en
outre ensuite toujours confronté au jugement du patient. Ce
jugement privilégiant un tableau clinique particulier se trouve
ensuite étayé progressivement par validation de la piste dia-
gnostique. Mais là encore, il existe de grandes variations
dans les pratiques, qu’ont mises en lumière différentes pu-
blications concernant le travail de généralistes [4-6]. Ainsi,
certains privilégient le travail de diagnostic, quitte à revenir
en arrière ; d’autres préfèrent accumuler les symptômes
avant de formuler un diagnostic, par exemple en multipliant
les tests, les examens complémentaires, dont le poids et
l’intérêt sont variables mais leur permettent d’infirmer leurs
résultats. De même, les médecins qui privilégient plutôt des
symptômes cliniques observés, considérés comme « objec-
tifs », s’opposent à ceux qui s’appuient plutôt sur ce que le
patient dit, considéré comme « subjectif » ; et parmi ces pra-
ticiens, certains estiment cependant que ce que dit le pa-
tient a du poids, tandis que d’autres vont plus loin, consi-
dérant que le plus important est ce qui est normal ou
pathologique pour le soigné lui-même, dont le jugement est
déterminant.
Expertise ou partage
de la décision ?
Selon Nicolas Dodier, il existe ainsi des groupes de médecins
très différenciés, voire des césures confirmées depuis par
les recherches précédemment citées. Par rapport à des ris-
ques de santé et des maladies, certains médecins font du
patient un sujet plutôt passif, par contraste avec d’autres qui
estiment ne pas pouvoir décider à la place du sujet ce qu’il
va faire. De plus, dans certains cas, le médecin se place en
position d’« expert conseil » : il fournit au patient des repè-
res, lui indique les risques qu’il encourt, lui propose donc les
éléments d’un choix qu’il va faire lui-même avec ces élé-
ments d’information. Enfin, si les médecins se déplacent
dans des histoires singulières, ils mobilisent plus ou moins
des registres « psy », même si la pose de cette catégorie
psychiatrique fait souvent suite à des plaintes qui continuent
malgré des interventions successives3, et que seuls certains
partent dans une exploration nosographique de type psychia-
trique. Selon Dodier, les médecins spécialisés qui le font
(psychothérapeutes, psychosomaticiens, luttant contre les
addictions, etc.) se placeraient plus dans la position d’expert
conseil.
Cependant, il analyse surtout divers types d’écoute, dont au
moins deux. L’une met en suspens le jugement médical :
elle est fondée sur « la sollicitude », voire dans la situation
évoquée dans ce travail sur le suivi du souhait du sujet-pa-
tient touché par des mesures sociales injustes. L’autre, au
contraire, tend à poser des jugements par rapport à des mo-
dèles moraux aboutissant à la sanction d’une conduite (pro-
cessus d’« exculpation »). Dans le contexte de la médecine
du travail, des formes d’égoïsme, d’abus, de manipulation de
la douleur, avec des cas nombreux de suspicion quant à l’ar-
rière-plan de plaintes sont alors soulignées (se servir de la
médecine du travail). À ce sujet, l’auteur reprend l’exemple
des interprétations opposées de la sinistrose, décrites en mi-
lieu hospitalier [7] : pour certains médecins, il y a fin de non-
recevoir ; pour d’autres, il faut au contraire analyser et répon-
dre à cette plainte par principe, puisque rien ne permet de
savoir si la personne a effectivement mal ou pas, ces méde-
cins étant plus ouverts à un registre que l’on pourrait qualifier
de psychosomatique, à la recherche d’une souffrance der-
rière la plainte.
Selon Nicolas Dodier, il y aurait donc des postures différentes
selon les médecins, bien qu’il s’agisse souvent de combinai-
sons de genre. Ainsi, des praticiens pensent qu’il existe une
dimension privée et subjective de l’individu, sujet considéré
comme autonome, hors d’atteinte du jugement médical, et
dont lui seul peut témoigner ; le médecin doit donc lui délé-
guer une part du jugement, voire lui attribuer la liberté de
décider de son sort, d’après un modèle de la sollicitude et
du conseil décrit par exemple par Alain Froment) [8]. D’autres
médecins ont des soins orientés vers des traitements psy-
chosomatiques, psychanalytiques et sont également
confrontés aux différents niveaux du conscient et de l’incons-
cient du patient. À l’opposé de ces deux groupes, des ex-
perts cliniciens considèrent qu’il n’existe pas d’opacité du
patient. Ils s’appuient surtout sur l’objectivité du corps, base
pour apprécier la place des plaintes du malade, en fonction
de modèles ad hoc. Néanmoins, ces médecins « experts »
sont placés devant des moments d’alternative entre la solli-
citude et l’expertise clinique, qui se traduisent parfois par des
moments de confusion et de grande incertitude. Des bascu-
lements plus ou moins brutaux d’un modèle à un autre s’opè-
rent alors : passage d’une écoute sans jugement à un juge-
ment dans le rendu final. Dans ce sens, il existerait bien des
types de soutien, des actions de médiation plus ou moins
harmonieuses, dont l’absence mettrait en place chez cer-
tains praticiens des « façades » de type double langage selon
les consultations successives, de murs de silence, etc.
Ni les patients ni les médecins ne peuvent être réduits à des
modèles ou à des catégories forcement limitatives : ce (mau-
vais) modèle d’analyse sociologique conduirait inévitable-
ment à des frustrations. Nicolas Dodier a le mérite d’avoir
3. Ces « catégorisations » sont particulièrement présentes à l’hôpital, comme
nous l’avons vu dans un article précédent [6].
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juin 2009MÉDECINE
VIE PROFESSIONNELLE
Médecine et sciences humaines
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