L`asymétrie informationnelle comme protection du réseau

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Colloque organisé par le GREITD, l’IRD
et les Universités de Paris I (IEDES), Paris 8 et Paris 13
«Mondialisation économique et gouvernement des sociétés :
l’Amérique latine, un laboratoire ? »
Paris, 7-8 juin 2000
Session IV : CORRUPTION , CRIMINALISATION DES POUVOIRS , ET ILLEGALISMES
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Communication préparée pour le colloque organisé par le GREIDT, l’IRD et les Universités
Paris 1 (IEDES), Paris 8 et Paris 13 :
<<Mondialisation économique et gouvernement des sociétés : l’Amérique latine, un
laboratoire ? >>. Paris , 7-8 juin 2 000.
Les réseaux de blanchiment de l’argent de la drogue : une forme clandestine
d’organisation économique (version provisoire)
Bernard Castelli, économiste IRD
Centre de recherche de l’Ile de France-LSSD
32, avenue Henri Varagnat.
93143. Bondy Cedex.
Introduction
Le lien entre narco-trafic et blanchiment peut-être établi en partant d’une
approximation difficilement vérifiable mais très instructive quant à l’ampleur de
l’illégalité financière qui en résulte : le trafic des stupéfiants serait au moins à
l’origine de 50 % des flux d’argent noir recyclés dans le monde chaque année. Si l’on
retient les estimations du FMI (1996) comme simples ordres de grandeur, on observe
en effet que le chiffre d'affaires mondial annuel des drogues oscillerait entre 300 et
500 milliards de dollars des Etats-Unis.
Il y a plus surprenant encore si l’on ne s’intéresse plus seulement aux flux
mais aux stocks qu’engendraient les revenus criminels : M.-C Dupuis (1998)1 estime
ainsi qu’en 1987 le montant des patrimoines illicites atteignait 635 milliards de
dollars avec un placement à un taux de rendement moyen de 6 %. En extrapolant
pour les cinq premières années de la décennie quatre-vingt-dix, et cette fois avec un
taux de 5%, l’évaluation des actifs se situerait tout de même entre 800 et 1 200
milliards de dollars ! Et comme le marché des drogues est aujourd’hui stimulé par
une demande et une offre croissantes à l'échelle planétaire (Hardinghaus N.H, 1996),
celles-ci d’ailleurs en permanente diversification, on a tout lieu de penser que le
volume des bénéfices et des actifs criminels ne cessera d’augmenter à l’avenir.
S’il est donc incontestable que la production et la commercialisation de
stupéfiants représentent des activités économiques hors-la-loi hautement rentables,
1 Dupuis Marie-Christine, 1998 - Finance criminelle. Comment le crime organiblanchit l’argent sale. PUF,
coll. Criminalité Internationale, pp.13-14.
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une question centrale demeure toutefois en suspens : comment et de quelles
manières rendre légitimes des contreparties monétaires issues d’un tel trafic sans
qu’elles soient détectées par les autorités policières et judiciaires ? Le blanchiment -
sous toutes ses formes -, a constitué ainsi la réponse de prédilection des trafiquants
confrontés au sérieux problème de la dissimulation de l’origine criminelle des
ressources financières, résolu en partie par leur absorption discrète dans le cadre de
multiples activités légales. Reste que rien n’est acquis définitivement face à la
recrudescence des lois anti-blanchiment susceptibles de remettre en cause les plus
éprouvés des montages financiers. Pour garantir un niveau efficace de protection
sans perdre de vue leur objectif final - légitimer des patrimoines criminels -, il
devient nécessaire de s’organiser pour durer. Le réseau - organisation économico-
financière de taille variable selon la rentabilité réelle du trafic -, conçu comme une
association de personnes (blanchisseurs) ne participant pas directement au marché
des drogues, mais dont les actions ont pour finalité ultime de diluer l’illégalité
primitive de l’argent, s’avère en fait une structure appropriée face aux difficultés
d’un afflux de narco-dollars dans les structures de l’économie officielle.
Si l’on imagine aisément les problèmes d’encombrement2 physique occasionnés
par les masses monétaires dérivées du dynamisme du trafic des drogues, on a au
contraire un peu plus de mal à comprendre l’utilité fonctionnelle d’une organisation
réticulaire en ce qui concerne les besoins très particuliers des trafiquants. Plus
finement et sous une forme interrogative, la problématique revêt un intérêt
scientifique lorsqu’elle est plus particulièrement abordée à partir d’une démarche
explicative : pourquoi une forme organisationnelle telle que le réseau est-elle
privilégiée par rapport à d’autres structures plus conventionnelles (entreprises
criminelles, marchés illégaux, mafias diverses, etc.) pour blanchir et recycler de
l’argent " sale "?
Cette communication, en se différenciant des travaux centrés sur l’estimation
macro-économique des profits tirés de la production et du commerce de stupéfiants
et de leur insertion dans les systèmes de financement nationaux et internationaux,
montrera que le contenu comparativement attractif des réseaux dédiés au
blanchiment des repose en fait sur trois qualités sui generis :
- La délégation au travers d’une intermédiation originale ;
- La protection des ressources financières illégales;
- La coordination atypique de stratégies de dissimulation et de légitimation sociale
des richesses mafieuses.
Loin d’être un parangon d’efficacité absolue, qui aurait pour seul résultat
pratique une impunité définitive pour la majorité de ses membres, la notion de
réseau de blanchiment proposée ici sera en conclusion enrichie d’observations et
d’analyses critiques puisées dans les travaux récents.
2 En sus d’un changement de forme, lorsque les quantités de papier-monnaie sont importantes, il faut aussi
procéder à une réduction de volume ; une citation restitue bien la dimension matérielle du problème : << ...
Contrairement à une croyance populaire, on ne peut pas, par exemple, faire tenir 10 millions de francs dans un
attaché-case. 10 millions de francs en billets de 500 francs empilés les uns sur les autres forment une colonne de
près de trois mètres de hauteur... >>. Jeffrey Robertson, Les blanchisseurs. Presses de la Cité.1994, p.19.
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I - LE RÉSEAU DE BLANCHIMENT COMME DÉLÉGATION
D’INTERMEDIAIRES
Le coût de blanchiment n’est pas seulement une fonction croissante des
bénéfices à blanchir car il dépend aussi étroitement de l’efficacité de la répression
(Savona Ernesto U, 1995). L’application des dispositifs d’une loi contre le
blanchiment, en augmentant le risque de repèrage des recettes criminelles, conduit
par la même occasion à accroître le coût de légitimation du narco-capital3.
Plus précisément, l'argent de la drogue oblige à recourir à des intermédiaires chaque
fois plus nombreux, à déléguer la légitimation et la gestion des patrimoines acquis en
dehors de la loi à des agents économiques extérieurs au trafic des stupéfiants. Pour
optimiser la collecte des produits financiers de la drogue et leur -investissement
réussi, à côté des différents procédés techniques légitimant les narco-dollars, la mise
en œuvre du blanchiment requiert la présence de nombreux intermédiaires chargés
de faire circuler les masses monétaires interlopes : fourmis, déposant moyen,
investisseur local, administrateur financier, gérant de société-écrans, prête-noms des
paradis fiscaux…
Au cours de l’opération policière baptisée Casablanca4, les enquêteurs
américains ont pu mettre à jour un réseau international de blanchiment composé de
près de 100 banques et institutions de crédits dont American Express Bank, Laredo
National Structure internationale dans la mesure son extension géographique
considérable favorisait la circulation de l’argent des drogues au travers d’une
multitude de nations : USA, Mexique, Colombie, Vénézuela, Panama, Equateur,
Italie, Israël, Japon, Allemagne, Brésil , Hong-Kong, Les Bahamas, Les Barbades, etc.
D'un point de vue théorique, on peut affirmer avec Dominique Pilhon5 que le
blanchiment est une illustration emblématique de l'importance de la délégation au
sein de l'économie criminelle : en plus de créer du << lien social >> entre les
trafiquants et les blanchisseurs, la raison d’être économique du réseau en tant que
forme organisationnelle spécifique réside, entre autres, dans la possibilité de
maîtriser les coûts de délégation consubstantiels à l'activité de blanchir. Car le
fonctionnement d’un réseau de blanchiment engage de nombreuses dépenses (cf.
infra) lesquelles ne se réduisent pas seulement à des coûts de transaction liés à des
marchandises légales et illégales. La métamorphose de l'argent de la drogue en
monnaie "propre", légitime, non stigmatisée socialement, comporte un prix qu'il faut
payer aux multiples intermédiaires chargés d’en estomper l’illégalité initiale, un coût
perçu en échange d’une légitimité sociale irréfragable.
3 Steiner Sampedro (1997) rappelle opportunément que jusqu’en 1989, le coût du blanchiment représentait en
moyenne 10 % des gains du trafiquant alors qu’aujourd’hui ce pourcentage atteindrait facilement 20 % et même
plus parfois.
4 Cf El Financiero du 5/04/1999.
5 Car la lutte contre le blanchiment constitue un cas <<… L’Etat délègue une partie de son pouvoir aux
institutions bancaires et financières en sollicitant leur coopération dans la surveillance des opérations financières
et la détection des transactions menées par les trafiquants de drogue …>>. Blanchiment des capitaux et
économie du crime, Rapport moral sur l’argent dans le monde, 1996, pp.33-38.
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Cette délégation constitue une forme inédite d’intermédiation foncièrement
ambivalente en raison de la nature des délégués et des intermédiaires concernés6 :
d'une part, parce que le nécessaire chevauchement entre les sphères légales et
illégales explique la présence de blanchisseurs dont le profil professionnel recoupe
presque à l'identique celui des acteurs de l’économie légale. D'autre part,
l’organisation réticulaire du blanchiment représente un avantage comparatif décisif
reposant sur la mise en relation d'acteurs hétérogènes qui ne se seraient jamais peut-
être réunis spontanément autour d’un objectif commun tel que la dissimulation et la
protection de richesses illégales. Ni marginaux ni informels, les réseaux de
blanchisseurs ont pour fonction fondamentale d'estomper l'origine des capitaux issus
du marché lucratif des stupéfiants. Complices ou complaisants, voire les deux à la
fois, des gestionnaires publics (Etat, collectivités locales, administrations de services
urbains...), d'opérateurs privés (aménageurs, constructeurs, banquiers,
promoteurs...), ces acteurs hybrides instrumentalisent les pouvoirs institués tout en
bouleversant en même temps les rapports économiques officiels et parviennent
finalement à infléchir, en un sens favorable à leurs intérêts, les objectifs déclarés de
l’économie légalisée.
Sans être contraints au départ, les blanchisseurs sont surtout financièrement
intéressés à ce que le réseau parvienne à se développer, à s'étendre afin d'éviter la
diminution corrélative des sommes à blanchir et subséquemment de leurs
rémunérations, au détriment parfois des règles les plus élementaires de sécurité. Au
début de la décennie 1990 par exemple, la DEA (Drug Enforcement Administration)
créa une fausse banque afin d'infiltrer les réseaux internationaux de blanchiment du
cartel de Cali. Les trafiquants colombiens mordèrent à l'hameçon allant même jusqu'à
déclarer aux enquêteurs inflitrés - aplomb incroyable ou confiance aveugle en leur
impunité ? - qu'ils espéraient blanchir jusqu'à 500 millions de dollars par an.
L'épilogue de l'Opération Dinero permit l'arrestation de 58 blanchisseurs répartis dans
cinq pays différents et près de 200 millions de dollars furent lavés par les agents
américains (Robertson J. 1994).
Coût de transaction ou de délégation du blanchiment ?
Le blanchiment a un prix croissant qui correspond à un coût de délégation (cf.
supra) résultant de l'existence d'une prohibition globale sur l’utilisation recettes
perçues au titre du trafic des drogues. Sans disposer évidemment de données
précises, il n’empêche que l’on peut toutefois essayer de ventiler les composantes
principales du coût de délégation du blanchiment/recyclage de la manière suivante :
1 Coût matériel du blanchiment
- Coût du stockage (location et/ou acquisition d'immeubles : entrepôts,
maison/coffre-forts) des quantités de liquidités « sales »;
6 Par analogie, il semble bien que le mode de gouvernement indirect décrit par Béatrice Hibou caractérise aussi
le blanchiment : << L’usage des truchements et notamment d’intermédiaires privés a été et est une modalité
comme une autre d’exercice du pouvoir …>>. De la privatisation des économies à la privatisation des Etats : une
analyse de la formation continue de l’Etat. in la Privatisation des Etats, p. 60.
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