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Enfin, indiquer un chiffre de mortalité en valeur absolue
(5 000 morts par an) plutôt qu’en valeur relative (1 % de la
mortalité), n’est pas toujours un choix neutre.
Études en projet ou en cours
Il est normal que les médias généralistes annoncent une dé-
couverte majeure en physique, astronomie, médecine ou
tout autre domaine scientifique. Mais généralement, nous
apprenons l’existence d’une nouvelle exoplanète après
qu’elle ait été vue, ou d’une nouvelle particule après qu’elle
ait été trouvée avec un risque d’erreur inférieur à un sur un
million.
En médecine, de plus en plus d’articles annoncent une re-
cherche très sophistiquée sur une synapse ou un gène, alors
qu’elle n’en est qu’à l’état de projet ou de mise en place.
Ces annonces anticipées sont logiques dans des revues spé-
cialisées, mais paraissent incongrues dans un média général
en l’absence de retombée pratique. Cela reviendrait à expli-
quer au grand public, le détail technique des détecteurs et
calculateurs mis en place dans l’espoir de certifier l’existence
du boson de Higgs.
Lorsque les résultats sont espérés à très long terme, ces
choix éditoriaux diffèrent des manœuvres usuelles de pré-
marketing. Il s’agit souvent d’un marketing indirect insistant
sur le très haut niveau de complexité et de sophistication des
recherches en cours autour d’une pathologie pour laquelle
un traitement rentable vient d’être testé. Cet amalgame est
très payant. Nous avons vu se multiplier les hypothèses phy-
siopathologiques de la maladie d’Alzheimer et les projets de
tests pour sa détection précoce, au moment ou le SMR des
médicaments actuels a été jugé insuffisant [2]. Ceci n’enlève
rien à la qualité de ces recherches effectuées dans de très
sérieux laboratoires comme l’INSERM ou le CNRS. Cepen-
dant, la publication avant tout résultat définitif ou intermé-
diaire peut donner une idée de la pression exercée par les
financeurs.
Les phrases standardisées telles que « cette recherche ou-
vre de nouveaux espoirs thérapeutiques » ou « cette recher-
che pourra profiter aux patients » sont une forme de signa-
ture mercatique. La recherche en médecine pourrait-elle
poursuivre un autre but ?
Le mythe et l'illusion du progrès
Aujourd’hui, nous avons vu que la maladie d’Alzheimer donne
lieu à de nombreux articles sur des « études en cours ». Il
faut évidemment être enthousiaste, il faut croire au progrès
et encourager la recherche par tous les moyens. Cependant
le mythe du progrès est parfois grossièrement surexploité.
Les articles que nous analysons ici ne proviennent pas de
VSD,Télé 7 jours ou Doctissimo, car nous supposons que
ceux-ci peuvent duper le grand public, mais pas les méde-
cins. Dans un article du très sérieux journal Le Monde, l’au-
teur confirme bien qu’il n’existe aucun traitement curatif de
cette maladie, mais il défend les médicaments actuels avec
véhémence [3] – je cite : « Mais pour l’instant et faute de
mieux, il faut leur garder leur « rôle structurant... Sinon on
verra ainsi disparaître la maladie d’Alzheimer, car plus per-
sonne ne fera de bilan diagnostique pour une pathologie sans
aucun traitement. Et on en reviendra à la démence sénile et
au bon vieux gâtisme d’antan ». Le médecin qui a écrit ces
lignes doit certainement avoir une idée sur ce qu’est le rôle
« structurant » d’un médicament. Je crains hélas qu’il n’ait
raison en sous-entendant que rien de médical ne puisse dé-
sormais être « structuré » en dehors d’une prescription mé-
dicamenteuse. Nous dépassons ici le vieux mythe du progrès
pour aborder l’illusion de progrès médical reposant sur une
chimie dont l’efficacité objective n’a plus vraiment d’impor-
tance. En parodiant Auguste Comte, nous pouvons parler
d’un « positivisme » chimique !
Le témoignage individuel
Lorsque le concept d’Evidence Based Medicine (EBM) a été
mis en place dans les années 1960, l’un de ses buts avoués
était de mettre fin à l’arrogance des mandarins et aux dires
des charlatans qui définissaient la vérité par leur autosatis-
faction ou celle d’un patient choisi. Avec l’EBM, un témoi-
gnage individuel ne devait plus jamais suffire à établir une
preuve. En quelques années, le concept a envahi toute la
médecine et son enseignement. Accepter de se soumettre
à la statistique devint synonyme de science, refuser de s’y
soumettre en arguant de la primauté de l’individu devint
équivalent à du charlatanisme. Cette dichotomie s’est radi-
calisée au point que chaque médecin ne doit ou ne peut
désormais appartenir qu’à un seul camp. Ainsi, un article qui
se revendique de l’EBM tout en mentionnant un ou plu-
sieurs témoignages de patients est hautement suspect.
Pourtant, ces articles sont de plus en plus courants, y
compris pour des pathologies dramatiques. « Tel produit a
un mécanisme d’action théorique parfait et monsieur X va
mieux » [...] « Tel produit est issu d’une recherche de haut
niveau et madame Y est contente. » Un témoignage indivi-
duel dans un article d’apparence scientifique est toujours
hautement suspect.
Les associations de patients jouent un rôle très particulier
dans la médiation de cette science ré-individualisée. Elles
sont financées en grande partie par l’industrie et sont parti-
culièrement choyées par les médias grand public.
La compassion revendiquée
L’empathie, la compassion, l’altruisme et la coopération sont
communs à tous les mammifères. Les singes et l’homme,
par nature, en sont abondamment pourvus. Il est raisonnable
de penser que les médecins ne font pas exception.
Ainsi un médecin qui, dans un article pour le grand public,
clame ostensiblement sa compassion et son altruisme est
fortement suspect. Qui pourrait douter qu’un cancérologue
ou un gériatre ne soit pas totalement acquis à la cause de
ses patients ?
325septembre 2012MÉDECINE
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