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Le Courrier de l’algologie (2), no2, avril/mai/juin 2003
Vocabulaire
Vocabulaire
Iatrogénie et iatrogénicité
Fabrice Lakdja*
D’
abord ne pas nuire... tel est le précepte primordial
de la médecine, l’article premier du serment
d’Hippocrate... et pourtant, l’institut de médecine
des États-Unis a révélé, dans un rapport intitulé To err is
human,les problèmes de sécurité des patients recevant des
soins (1) :3% environ des patients admis à l’hôpital su-
bissent un événement indésirable consécutif à une prise en
charge médicale. La moitié des événements “consécutifs
à une erreur” sont évitables. Pis, les décès dus à une erreur
médicale aux États-Unis seraient plus nombreux (44 000)
que les décès imputables aux accidents de la route (43 000)
ou secondaires aux cancers (42 000) !
Primum non nocere signifiait d’abord ne pas occire car la
forme nok de la racine qui a fourni au latin le verbe nocere
signifie “faire mourir” puis “faire du mal”, “nuire” (2).
Même pour le marquis de Sade, la nuisance n’est pas l’ob-
jectif, car le bonheur du plaisir de soi devient la douleur de
l’autre : “... c’est au milieu des voluptés que l’on se délecte
par le supplice” (3).
Lorsque le médecin, le soignant, le médicament entraînent
ou laissent s’installer des effets secondaires néfastes, indé-
sirables, nocifs, délétères, on emploie souvent l’adjectif
“iatrogénique” ou “iatrogène”.“Iatrogénique”, “iatrogène”
sont des adjectifs issus du grec iatros,c’est-à-dire médecin,
et de génos,“cause”, “origine”, leur sens est donc : qui est
provoqué par le médecin ou ses thérapeutiques” (4).
“Iatrogénie” est de création récente (1950) et représente
une pathogénie d’origine médicale ou médicamenteuse.
Mais, en fait, “iatrogénique” reste neutre. Être iatrogé-
nique ne signifie pas étymologiquement être nuisible.
Les deux termes signifient en effet : “qui est occasionné
par l’intervention du praticien”. La définition tirée du
contexte et des dictionnaires est, en outre, contradictoire
avec celle que suggère la composition du terme et qui se-
rait plutôt “engendrant un médecin”. Il est assez courant
que l’élément de composition “gène” soit utilisé à re-
bours du sens “engendré par”.
L’Office de la langue française, en 1990, propose de dé-
finir “iatrogénie” ainsi : “Se dit d’un trouble ou d’une af-
fection survenant à la suite d’un acte médical quelconque,
le plus souvent après administration plus ou moins pro-
longée d’un médicament”. Le suffixe grec “génos” (nais-
sance, origine, descendance) confère aux mots qu’il mo-
difie le sens de “qui engendre”.
Il serait préférable de ne pas l’adopter dans un sens
contraire, et de remplacer “iatrogène” par une périphrase :
“d’origine médicale ou thérapeutique”. Dans le cadre sen-
sible de la prise en charge de la douleur, si chère à notre
ancien ministre, B. Kouchner a proposé des recomman-
dations précises en soulignant la fréquence par trop éle-
vée des douleurs provoquées par les soins. On pourrait
parler de “iatrodynogénie” ou “iatrogénodynie”, soit une
“douleur provoquée par le médecin ou le traitement”.
On pourrait, par souci de précision, parler de “iatrogéni-
cité placébique” ou “nocébique”, iatropéjogénie (iatro-
génie péjorative), intentionnelle ou non, et de “iatromé-
liogénie” (“méliorative”) ou “iatrolaudogénie” soulignant
que les intentions médicales sont en général louables. La
science médicale serait la “iatrologie”. La “iatreusie” re-
présenterait le traitement médical et la “iatreusologie” la
science thérapeutique. Le “iatrologiste” ou le “iatrologue”
serait le médecin (terme qui quant à lui vient de l’adjec-
tif medicinus).
Dans ce contexte d’un art médical bénéfique, nous avons,
pour beaucoup d’entre nous, choisi ce métier dans un
souci bienveillant d’autrui. L’algologie nous apporte par-
fois des satisfactions. Mais, si l’on sombre dans l’excès,
le médecin ordinaire peut se sentir héros spirituel et bien-
tôt “sauveur” souffrant alors du complexe de Dieu (5). Et
les risques iatrogéniques ne manqueront pas de venir obé-
rer la relation avec son patient en nuisant à ce dernier et
en lui nuisant en retour à lui-même, répondant alors qu’“un
médecin consciencieux doit mourir avec le malade s’ils ne
peuvent pas guérir ensemble” ! (6).
“Il y a une mesure en tout : dès qu’on en sort on la dépasse”,
disait Jules Renard. On en trépasse parfois aussi. Gardons-
nous des docteurs de la loi médicale, de ces “iatrologistes”
qui défendent une stricte orthodoxie et imposent toujours
leurs opinions avec opiniâtreté (opiniâtre,adjectif dérivé de
“opiniastre” (1431) du latin “opinio,-onis”, d’après “aca-
riâtre”, signifie littéralement “attaché à ses opinions”, “qui
ne cède pas, irréductible”). On parle aisément d’une toux
opiniâtre,on ne parle plus, malheureusement, d’un méde-
cin opiniâtre (l’opiniâtreté c’est la perséverance tenace,
l’acharnement) mais, désormais, nous y remédierons...
Références bibliographiques
1.
Kohn LT, Donaldson MS. To err is human. Building a safer health system.
Washington DC : Insitute of medicine, 1999.
2.
Garrus R. Les étymologies surprise. Collection “le français retrouvé”.
Paris : éditions Belin, 1988.
3.
Sade (marquis de). Les cent vingt journées de Sodome. Paris : éditions 10/18,
1975, vol. II.
4.
Le Robert. Dictionnaire historique de la langue française (janvier 2000),
sous la direction d’Alain Rey (3
e
édition).
5.
Jung CG. Analytic psychology : Its theory and practice. New York, 1968.
6.
Eugène Ionesco. La cantatrice chauve, 1954, cité par Jacques Frexinos. In :
Le petit dictionnaire de l’humour médical. Paris : Le cherche midi éditeur, 2001.
* Département d’anesthésie-réanimation-algologie, institut Bergonié,
Centre régional de lutte contre contre le cancer, Bordeaux.
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