
24 Séverine BLAISE
Les Cahiers de l’Association Tiers-Monde n° 26-2011
économique est alors soumis au développement social, lui-même soumis au maintien de la biosphère. La
spécificité du concept fort de développement durable est alors de rechercher un équilibre entre ses trois
composantes et non un optimum global » (Joumard, 2005, 3)
Il convient par conséquent de s’interroger sur la pertinence respective de ces deux paradigmes, comme
fondement d’une politique de développement durable. Le raisonnement qui suit va montrer que de
nombreux éléments plaident en faveur du paradigme de durabilité forte.
2. ARRIMER L’ÉCONOMIQUE ET LE VIVANT
La fragmentation des savoirs est une caractéristique historique de l’évolution des différentes disciplines
scientifiques. Dénoncée par Adorno, à la suite de Marx, comme une aliénation du chercheur,
l’autonomisation progressive du discours économique par rapport aux autres disciplines, et notamment
aux autres sciences humaines, a fait l’objet de débats récurrents. Marx reprochait à l’économie classique «
de se clôturer, non seulement dans ses résultats, mais également en tant que discours autonome » (Teboul,
1993, 37). En 1979, René Passet (1979, 2) déclarait : « Jamais sans doute au cours de son histoire, [la
science économique] ne s’est-elle révélée plus inapte qu’aujourd’hui, non seulement à résoudre les
problèmes majeurs de son époque, mais simplement à les détecter. » Quelques décennies plus tard, force
est de constater que l’analyse économique traditionnelle est incapable de prendre en compte de façon
satisfaisante les changements sociaux et écologiques dont elle est responsable.
La naissance de l’approche systémique au début des années 1950 aux Etats-Unis avec les travaux de Von
Bertalanffy, puis en France depuis les années 1970 avec la parution du Macroscope de Joël de Rosnay
(1975), se fonde sur l’idée que « le monde complexe ne peut être perçu uniquement à travers une grille de
lecture analytique et qu’il faut privilégier les interactions entre les éléments en intégrant la durée et
l’irréversibilité » (Harribey, 2002, 14). S’opposant au rationalisme cartésien sur lequel la science occidentale
s’était édifiée, l’approche systémique met l’accent sur les deux notions d’interrelations et de totalité. Plus
précisément, elle repose sur quatre concepts fondamentaux (Durand, 2002, 8)9.
L’interaction : « la relation entre deux éléments n’est pas généralement une simple relation causale d’un
élément A sur un élément B, mais elle comporte une double action de A sur B et de B sur A ». Cette
interaction peut prendre des formes plus ou moins complexes, la rétroaction (feed-back) étant une forme
particulière dont l’étude est au centre des travaux de la cybernétique.
La globalité : « un système est un tout non réductible à ses parties. […] Il implique l’apparition de qualités
émergentes que ne possédaient pas les parties. Cette notion d’émergence conduit elle-même à une autre
notion : celle d’une véritable hiérarchie des systèmes, ceux-ci ayant des caractéristiques de plus en plus
complexes au fur et à mesure que l’on s’élève dans cette hiérarchie ». La démarche systémique s’oppose
ainsi fondamentalement à l’individualisme méthodologique qui sous-tend la pensée économique
dominante.
L’organisation : Ce terme recouvre à la fois un état (aspect structurel) et un processus (aspect fonctionnel). «
L’organisation est d’abord un agencement de relations entre composants ou individus qui produit une
nouvelle unité possédant des qualités que n’ont pas ses composants. […] C’est aussi un processus par
lequel de la matière, de l’énergie et de l’information sont assemblés et mis en œuvre ou en forme », ce
processus étant conduit par le système lui-même qui, dans ce cas, se transforme par auto organisation.
La complexité : elle est partout, dans tous les systèmes, et il est nécessaire de la conserver, quitte à admettre
qu’on ne puisse en saisir et comprendre toute la richesse. La complexité d’un système (à ne pas confondre
avec la notion de complication) tient au moins à trois séries de causes : (1) celles inhérentes à la
composition même du système (nombre et caractéristiques de ses éléments et surtout de ses liaisons) ; (2)
celles provenant de l’incertitude et des aléas propres à son environnement ; (3) celles enfin qui tiennent
aux rapports ambigus entre déterminisme et hasard apparent, entre ordre et désordre » (Ibid.).
Le développement de l’économie écologique procède de cette même volonté. Les problèmes auxquels le
monde contemporain se trouve confronté sont issus de l’interaction de deux systèmes complexes : le
système humain et l’écosystème (système écologique). Les problèmes sont si complexes qu’ils ne peuvent
être sérieusement appréhendés à partir d’une seule perspective disciplinaire. Ils nécessitent, au contraire,
une synthèse complexe d’analyses et d’outils issus à la fois des sciences humaines et sociales et des sciences
naturelles (Daly et Farley, 2004). Au-delà de la fusion de l’écologie et de l’économie, l’économie
écologique se veut avant tout une science transdisciplinaire et holistique.
9 Cette approche a eu de nombreuses applications en biologie, en écologie, en économie, dans les thérapies familiales, le
management, l'urbanisme, l'aménagement du territoire, etc.