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A la lumière de cette citation, nous nous rendons compte que l’économie normative se
doit de résoudre des questions incroyablement difficiles. Il faudrait en effet déterminer qui
doit produire quoi et en quelle quantité et qui doit consommer quoi et en quelle quantité.
Lorsque l’on considère à la fois le nombre d’individus et le nombre de biens (et services)
différents qui composent une économie, on se rend compte de toute la complexité et de toute
la difficulté du problème d’allocation optimal des ressources.
Que doit donc faire l’Etat pour s’assurer que le fonctionnement de l’économie
aboutisse à une situation optimale ? Une première réponse a été proposée par Adam Smith.
Elle a le mérite de la simplicité. Il ne faut rien faire du tout, ou plutôt, il faut « laisser faire »
l’économie de marché. C’est la fameuse théorie de la main invisible selon laquelle, le marché
permet de coordonner de façon idéale les actions égoïstes des agents économiques, bien que
ces derniers ne recherchent que leurs intérêts personnels.
Adam Smith a davantage postuler cette prééminence du laisser faire qu’il n’en a
démontré la validité. Ce sont les développements de la théorie de l’équilibre général qui ont
permis d’avancer dans la formalisation de cette question. Les travaux du français Léon Walras
dans les années 1870 puis du Prix Nobel américain Kenneth Arrow et du prix Nobel français
Gérard Debreu dans les années 1950 ont contribué à donner des conditions nécessaires à la
validité de ce résultat. L’exercice de la formalisation mathématique a été poussé si loin que
les économistes parlent aujourd’hui du « premier théorème de l’Economie du Bien-être » pour
dénommer ce résultat.
Que dit ce théorème ? Que le bon fonctionnement d’une économie parfaitement
concurrentielle aboutit à une allocation des ressources telles que l’on ne peut augmenter le
bien-être d’un individu sans que cela ne se fasse au détriment d’au moins un autre. En
simplifiant quelque peu cet énoncé, cela revient à dire que l’économie de marché permet de
rendre maximale la taille du gâteau que constituent les biens et services produits dans
l’Economie et que les agents doivent se partager. A ce titre ce théorème constitue une
formalisation de la théorie de la main invisible. Le mieux que l’Etat puisse faire, du moins s’il
ne cherche qu’à rendre maximal la « taille du gâteau » que se partagent les agents
économiques sans se préoccuper de la répartition de ce gâteau, c’est de laisser faire
l’économie de marché.
Quelle est l’intuition de ce résultat ? Je vais être un peu technique à cet endroit. Cela
me permettra de mieux discuter par la suite des limites de ce théorème. Pour bien comprendre
les choses, caricaturons l’économie en la résumant à un seul bien de production et à la
détention de monnaie. Il y a d’un côté des entrepreneurs qui produisent ce bien pour obtenir
de la monnaie moyennant un coût de production. Les entrepreneurs agissent de manière à
rendre maximal leur profit, c'est-à-dire la monnaie acquise par la vente des biens produits
moins le coût de production. Il y a d’un autre côté des consommateurs qui retirent une
certaine satisfaction de la consommation de ce bien moyennant le fait de devoir se priver de
monnaie. Les consommateurs agissent de manière à maximiser leur surplus, c'est-à-dire la
différence entre la satisfaction apportée par la consommation des biens moins le montant de
monnaie dépensée.
Comment se comportent ces entrepreneurs et ces consommateurs dans un univers
parfaitement concurrentiel ? La théorie marginaliste Walrassienne nous dit que le
comportement des producteurs dépend de la comparaison entre ce que leur coûte la
production d’une unité supplémentaire de bien et ce que leur rapporte cette production
supplémentaire. Le premier de ces termes correspond au coût marginal de production. L’une
des hypothèses du théorème est que ce coût marginal est d’autant plus élevé que la production