Dans La Guerre des Gaules, Jules César écrit : « Lutèce, oppidum

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Dans La Guerre des Gaules, Jules César écrit : « Lutèce, oppidum des Parisii est situé sur une
île de la Seine. [Non loin de là] se trouve un marais continu qui déverse ses eaux dans la Seine. » Si la
Lutèce Romaine est aujourd'hui connue des scientifiques, l'oppidum gaulois reste quant à lui bien
mystérieux à l'instar de son peuple. Pourtant quelques indices archéologiques laissent penser que le
territoire des Parisii s'étendait au centre de la jonction Seine-Oise. La Seine constitue le socle vital de
ces peuplades. Aussi, elles semblent vivre au sein d'une campagne fertile d'une densité démographique
très irrégulière et se composent principalement d'artisans et de commerçants aisés. Toutefois, comme
toutes les populations gauloises, les Parisii sont des rebelles particulièrement « turbulents ». Ainsi,
Camulogène – un vieux chef gaulois – vient prêter main forte à Vercingétorix, fédérateur du
soulèvement en 52 avant notre ère. C'est pourquoi, Jules César se charge de mater celui-ci pour
s'emparer ensuite des cités conquises. Il envoie son lieutenant Titus Labénius qui sort victorieux de la
non moins célèbre bataille de Lutèce.
Tandis que les édifices construits par la suite sous l'époque augustéenne semblent présenter
Lutèce comme une capitale de cité tout à fait ordinaire, celle-ci n'en conserve pas moins des éléments
atypiques. En effet, si sa superficie reste tout à fait modeste, ses élites ont su user de sa position
géographique attractive pour faire de Lutèce un pôle commercial incontournable au cœur du bassin
parisien.
Dès lors, dans quelle mesure l'histoire antique, la topographie urbaine, les aménagements et les
monuments publics de l'antique « caput civitatis parisiorum », sont-ils caractéristiques de la structure
spatiale et de la parure monumentale ordinaire des capitales de cité antique de la Gaule ? Pour le savoir,
nous tenterons dans un premier temps de définir son statut, puis de décrire la ville antique sous l'époque
augustéenne au premier et deuxième siècle, pour ensuite analyser et déterminer les structures et
fonctions des monuments publics de Lutèce. Enfin, nous nous demanderons en quoi Lutèce se
différencie des autres capitales de cité gauloises.
Lutèce correspond à l'actuel quartier latin de Paris. Sont actuellement édifiés en ces lieux un
certain nombre de bâtiments tels le Panthéon, l'université de Paris 1-Sorbonne ou le Sénat. La Montagne
Sainte-Geneviève est l'une des collines qui entourent, au sud, la plaine alluviale de Paris, façonnée par
les méandres de la Seine. S'ajoute par ailleurs l'île de la Cité où se situe aujourd'hui la Cathédrale NotreDame. Ceci étant, c'est la Montagne Sainte-Geneviève qui constitue le point d'ancrage fondamental de
Lutèce.
Aussi sous l'époque d'Auguste, les populations et les territoires sont regroupés en civitates soit
des villes-états chargées de gérer administrativement les périphéries. En outre, sont réorganisées de
nombreuses cités gauloises comme Lutèce sous la période augustéenne. Toutefois, elle reste une cité de
taille modeste même si elle constitue une vitrine du modus vivendi romain. En effet la conquête de la
Gaule par le pouvoir politique romain, entre -130 et -50 avant notre ère ne fait qu'entériner un processus
en cours. Il donnera naissance à une civilisation particulière, fruit de l'acculturation progressive des
populations locales : la civilisation gallo-romaine.
Sur le plan urbanistique, c'est à partir d'un plan orthogonal doté d'un axe principal orienté nordsud matérialisé par l'actuelle rue Saint-Jacques à Paris que s'est mis en place le premier parcellaire galloromain de Lutèce. Une partie de la rue Toullier désigne le tracé du mur d'enceinte de la place du forum.
On peut voir boulevard Saint-Michel une partie de la fondation du mur de façade du forum. La place de
la Sorbonne abrite quant à elle, en sous-sol, les vestiges de ce qui pourrait être plusieurs habitations du
Haut-Empire. La rue antique de la Sorbonne relie le forum aux thermes de Cluny. A l'est de la Rue des
Ecoles se trouvent les thermes du Collège de France. A l'Ouest se dresse le théâtre. Au sein du square
Paul-Painlevé, l'entrée actuelle du Musée du Moyen-Age correspond à celle des thermes de Cluny. La
rue de la Harpe rejoint directement l'île de la Cité. Le petit Pont se trouve à l'emplacement exact de
l'ancien pont romain. La grille d'entrée du palais de justice désigne l'entrée du palais du Bas-Empire. Les
arènes de Lutèce non loin du quartier Jussieu et situées le long de la rue Monge correspondent en fait à
l'amphithéâtre romain. La capitale de cité est par ailleurs découpée par deux décumanus : ils longent le
boulevard Saint-Germain et l'Ecole des Mines.
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En somme, les Romains ont jeté leur dévolu sur Lutèce en raison de sa position géographique
attractive. Située au carrefour de voies romaines et gauloises, celle-ci bénéficie d'un important réseau
fluvial, fer de lance d'un réseau commercial qui s'étendra bientôt jusqu'à l'Italie. Enfin, ses terres fertiles
permettent le déploiement de bâtiments monumentaux organisés selon une mise en scène placée au
service de son extraordinaire prospérité.
Au Ier siècle de notre ère, Lutèce s'articule autour de trois pôles : la rive droite, l'île de la Cité et
la rive gauche. C'est notamment sur cette dernière que s'élèvent les principaux édifices publics. Parmi
eux se trouve le forum de type italique et de forme rectangulaire, point cardinal de la ville et lieu des
décisions majeures, des rassemblements et des cérémonies religieuses. Il est composé de cinq parties
distinctes. A l'Est se trouve une basilique destinée aux réunions et à l'exercice de la Justice. A l'arrière se
niche probablement une curie. A l'Ouest s'élève vraisemblablement un temple destiné au culte impérial.
Le forum est en outre bâti sur deux niveaux : au rez de chaussée se trouvent principalement des
boutiques et des galeries à l'étage. Le temple et la basilique sont répartis autour d'une vaste esplanade à
laquelle on accède par deux portes situées chacune au milieu du forum. Il a sans doute été bâti au cours
de la deuxième moitié du Ier siècle de notre ère entre le règne de Claude (41-54) et celui de Vespasien
(69-79).
A ces bâtiments s'ajoutent des édifices de loisirs. En effet, Lutèce comporte un théâtre, un
amphithéâtre et des thermes publiques. Le théâtre lutécien date de la seconde moitié du 1er siècle de
notre ère. S'il est associé à des cérémonies religieuses, il a été aussi le lieu de représentations profanes.
Sur un plan architectural, il est constitué d'une conque de gradins scindés en cuneus à laquelle est
accolée une scène rectangulaire. Cette dernière est composée notamment d'un proscaenium. Le bâtiment
est de forme elliptique, semi-circulaire, doté d'une façade à deux niveaux : le parodos. Celui-ci est
équipé d'une cavea cernée par des vomitoires. Est associée à l'avant-scène une orchestra. Enfin, les
extrémités des caveas organisées en hémicycle sont délimitées chacune par un balteus, concomitant au
précinction.
L'amphithéâtre quant à lui a sans doute été construit avant la fin du 1er siècle puis il a été
abandonné courant du 4e siècle. Avec un grand axe sensiblement nord-sud de 130,50 m et un petit axe
voisin de 100 m, il figure parmi les plus grands monuments de ce type en Gaule. Mais à la différence
des autres amphithéâtres, sa particularité réside surtout dans ses gradins, interrompus vers l'est par un
imposant mur de scène constitué de 9 niches alternativement rectangulaires et demi-circulaires. Pour des
raisons évidentes de coûts, surtout pour une ville aussi modeste que Lutèce, il joue à la fois une fonction
de théâtre et d'amphithéâtre. Il a pu très bien accueillir des spectacles de gladiateurs ou de combats,
voire de courses de char mais aussi des pièces chantées. Sa capacité maximale s'élève à 17 000
individus. Son parodos est constituée de 41 baies à colonnes doriques engagées. Pour accéder à
l'intérieur du monument, les spectateurs empruntent deux vomitoires, longs de 39 mètres et larges de
5,80 mètres. L'intérieur de l'amphithéâtre comprend une arène de forme elliptique avec une scène
longue de 40 mètres. La première partie de celle-ci est occupée par un Frons Pulpiti qui permet de
gravir l'estrade du Proscaenium au dessus duquel domine la Frons Scaenae. La cavea comprend un
podium puis trois maeniana. Le bâtiment se trouve en outre à l'extérieur de la ville, selon les usages.
Les thermes témoignent en outre de la parfaite acculturation des Parisii. Ces bâtiments peuvent
occuper une fonction hygiénique ou thérapeutique. On relève à Lutèce trois ensembles thermaux, tous
édifiés sur la rive gauche. Du Nord au Sud ces établissements sont les thermes de Cluny, du Collège de
France et de la rue Gay-Lussac. Ce sont des lieux de divertissement qui font partie intégrante de l'aspect
monumental de toute cité. Si aucune preuve ne permet d'affirmer avec certitude la date de construction
des bâtiments de Cluny, les archéologues l'estiment au début du 2e siècle de notre ère. Ce monument
reste aujourd'hui incomplet. On peut toutefois imaginer une construction de plusieurs hectares s'étendant
entre l'actuelle rue des Ecoles, au sud et le boulevard Saint-Germain, au nord. Le baigneur emprunte
plusieurs salles. Dans un premier temps il s'échauffe dans la palestre, une aire située à l'extérieur et
destinée à la pratique d'une activité sportive. Ensuite il pénètre à mesure dans des pièces de plus en plus
chaudes soit le tepidarium – salle tiède – puis le caldarium – salle chaude. La chaleur se diffuse dans
ces pièces via un système de chauffage au sol par hypocauste. Au terme de son parcours il retourne au
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frigidarium, la salle froide. Les thermes sont scindés en deux sections distinctes : la palestre et l'accès
aux bains. Néanmoins, le bâtiment s'étend sur 3 niveaux superposés : le réseau technique qui permet
l'approvisionnement en eau et en chaleur, les sous-sols et enfin les salles de bains empruntées par les
baigneurs. Cette organisation suit l'orientation du terrain : les salles chaudes au sud, les froides sont
situées au nord. Ces bâtisses sont parées de mosaïques particulièrement luxueuses. Au sein des thermes
de Cluny se trouve même une piscine chauffée. Ce faste est sans doute lié au financement important de
ces établissements thermaux. En effet, l'évergétisme est courant. Ainsi les notables s'efforcent-ils de
financer de nombreux édifices pour notamment témoigner de leur loyauté envers l'empereur et pour
glorifier Rome. Cette acculturation des aristocrates favorise subséquemment celle du peuple qui adopte
dès lors l'art de vivre des Romains.
Le Pilier des Nautes de Paris en est à ce titre l'illustration la plus éclatante. Quatre blocs de
pierre sculptés sont découvert en 1711. Incomplets, certains d'entre eux comportent des représentations
de divinités gréco-romaines classiques tels Jupiter ou Vulcain associées à des idoles gauloises. En
d'autres termes, cette statuaire justifie le profond syncrétisme religieux gallo-romain qui se traduit par
une fusion des divinités indigènes et romaines. A ce pilier s'ajoute également des lieux de culte collectifs
et privés. De fait, les habitants peuvent célébrer de multiples offices divins dans leur demeure ou à
l'intérieur des temples collectifs. Ainsi la colline de Montmartre a vraisemblablement hébergé un temple
voué à Mercure. Il reste peu de vestiges de cet édifice à partir desquels les archéologues ont pu
reconstituer son architecture. En outre, Lutèce a compté plusieurs « cimetières » dont le plus « riche »
reste celui de la rue Saint-Jacques. Il occupe un espace de 4 hectares environ et date du premier siècle.
Quatre cents tombes ont été retrouvées. Les nécropoles se trouvent à l'extérieur de la ville mais elles
doivent rester visibles et accessibles à tous. Les défunts ont été inhumés le long de la voie d'Orléans, à
l'emplacement actuel de l'abbaye de Port-Royal. Plusieurs stèles, sarcophages ou mausolées ont été
découverts du côté de la nécropole des Gobelins qui se tient notamment entre l'avenue des Gobelins et le
boulevard Saint-Marcel.
En somme, la structure des bâtiments publics lutéciens, leur disposition et leur typologie
constituent les caractéristiques structurelles des capitales de cité gauloises. En outre, si Lutèce demeure
une cité relativement modeste de part sa taille et son statut, son activité commerciale florissante, son
réseau fluvial et ses édifices ont contribué à valoriser sa position stratégique au coeur du bassin parisien.
Toutefois, beaucoup de zones d'ombres persistent.
D'abord la population des Parisii d'avant la conquête romaine reste quasiment inconnue car les
archéologues n'ont retrouvé pratiquement aucun vestige même si les fouilles ont révélé des zones
d'occupation importantes dans le secteur de Nanterre. Pour autant de nombreuses questions restent en
suspens. En effet de nombreux historiens ont longtemps pensé que la Lutèce gauloise se trouvait sur l'île
de la Cité. Mais les résultats de récentes investigations contredisent cette thèse. En outre, si les
scientifiques possèdent des informations sur la Lutèce romaine, celle-ci n'a pas encore tout dévoilé : les
traces de temples ou de rituels sont inexistantes tout comme celles du port de Lutèce ou de la résidence
impériale.
Pourtant des sources archéologiques ont montré le caractère à la fois modeste et énergique de
Lutèce. Sur le plan territorial, elle n'est effectivement qu'une cité de second rang voire l'une des plus
petites de la Gaule. En terme de superficie, elle ne représente que 60 à 70 hectares. En outre, Lutèce a
été bâtie ex-nihilo à la suite de son incendie lors de la Conquête des Gaules. Pour autant selon les
indices archéologiques actuels, y a vécu une élite industrielle, artisanale et commerçante riche. Par
conséquent les archéologues ont trouvé en son sein bien plus de trésors qu'à Lyon. En outre, les
ressources géologiques du Bassin parisien permirent à ses artisans d'exploiter un marché de la pierre
particulièrement lucratif dès la première moitié du premier siècle. Aussi, Lutèce se distinguait également
par la monumentalité de ses bâtiments même si les techniques de construction demeuraient gauloises.
Si l'on compare Lutèce à Aventicum, chef-lieu des Hèlvètes, il subsiste de nombreuses
différences sur le plan structurel et fonctionnel. Aventicum compte deux fois plus d'habitants. En outre,
elle passe sous le règne de Vespasien au rang de colonie latine et est rattachée à la Germanie Supérieure.
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La ville change donc probablement de nom et sa construction repose sur une organisation militaire. Sous
les règnes de Tibère et de Claude elle est d'abord dénommée « Forum Tiberii » puis son nom officiel
devient Colonia Pia Flavia Constans Emerita Helvetiorum Foederata. Sous Vespasien, elle connait une
période très fastueuse comme a pu en témoigner la statue impériale qui a du figurer au milieu du forum.
En outre, comme le père de Vespasien et ses fils ont séjourné longuement dans cette cité, celle-ci a sans
doute pu bénéficier des largesses impériales. Tandis que l'oppidum lutécien n'a toujours pas été
découvert, celui d'Aventicum est bien connu par des scientifiques. Il est situé à Bois de Châtel et date du
premier siècle avant notre ère. De plus une installation portuaire a été découverte sur le lac de Morat.
Contrairement à Lutèce où l'on dispose de peu d'indices quant à la localisation des temples, nous savons
qu'Aventicum en a possédé huit. Par ailleurs la ville vit de l'élevage et du commerce. Pour autant, la
ville d'Aventicum ne bénéficie pas d'une activité commerciale aussi florissante qu'à Lutèce.
Effectivement les élites d'Aventicum occupent le noyau dur de la ville tandis que les artisans résident
dans le faubourg nord. Par conséquent le centre-ville ne peut alors jouer ce rôle émulateur comme à
Lutèce. En effet, dans la capitale des Parisii, les élites sont les commerçants et les artisans. Ceci
explique alors l'investissement financier spectaculaire consacré au centre-ville puisque ce sont eux qui
l'occupent majoritairement. Proportionnellement la population lutécienne est certainement moindre par
rapport à Aventicum mais elle comporte probablement aussi plus d'habitants issues de catégories
sociales aisées. La cité helvète est également un centre névralgique particulièrement intéressant pour les
romains de part ses voies fluviales et terrestres (depuis les bords du Lac Léman jusqu'à Augusta Rica).
En effet ces dernières permettent alors de faire transiter les marchandises depuis la Méditerranée.
En somme, Lutèce semble être a priori une capitale de cité ordinaire puisque celle-ci s'inscrit
dans un cadre orthonormé, gère administrativement et fiscalement le territoire des Parisii, possède des
édifices traditionnels romains et dispose d'une population parfaitement romanisée. En revanche, bien
que sa taille soit somme toute modeste, l'aristocratie lutécienne a su néanmoins capitaliser ses atouts
territoriaux, économiques et financiers pour en faire un pôle stratégique de premier plan au sein de la
Gaule. Par ailleurs, si Lutèce a connu des périodes de repli au moment des invasions barbares, elle
évoluera d'abord en capitale militaire pour devenir ensuite le lieu de résidence des empereurs puis des
monarques avant d'évoluer bien plus tard en une gigantesque mégalopole : Paris.
Sur le plan archéologique, les scientifiques disposent certes déjà de beaucoup d'éléments. Mais
tout reste encore à écrire. C'est peut-être d'ailleurs ce qui la rend plus fascinante que les autres capitales
de cité. En effet, le passé de quelques autres chefs-lieux semblent plus ou moins connu. Or, c'est
notamment l'ignorance voire l'incompréhension des évènements qui renforcent le caractère légendaire et
mythique de l'histoire de Lutèce. En outre, les indices soulevés par les fouilles ont révélé sous bien des
angles sa formidable capacité d'adaptation. Rien ne présageait à juste titre son extraordinaire
développement au fil des siècles. De surcroît, la ville n'a rien perdu de sa superbe ni de sa symbolique
depuis le scellement par Clovis du destin de Sainte-Geneviève à celui des Parisiens en 502. Elle
conserve seulement au creux de son antre ses secrètes réminiscences gallo-romaines. Enfin, si Lutèce a
été la capitale des Parisii, elle demeure à jamais la mère de toute une Nation : celle du peuple français.
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