La Lettre de l’Hépato-Gastroentérologue - n° 4 - vol. II - septembre 1999 187
hissement des marges latérales avait multiplié par douze le risque
de récidive locale, mais aussi par trois le risque de décès par can-
cer. Ces résultats étaient confirmés par d’autres études (24, 25).
Mais, en 1998, l’équipe de Leeds refaisait pour la troisième fois
la même évaluation (26). Entre temps, leur technique chirurgicale
avait changé. L’exérèse totale du mésorectum avait remplacé l’exé-
rèse traditionnelle. Les résultats changeaient. Cent cinquante-deux
patients étaient traités à visée curative. Vingt avaient des marges
périrectales envahies et 3 récidivaient dans le pelvis (15 %), alors
que 132 avaient les marges saines et que 14 récidivaient (11 %).
La discordance entre les résultats de 1994 et ceux de 1998 semble
liée à la qualité de l’exérèse. Lorsque l’exérèse est défectueuse,
les marges d’exérèses périrectales sont souvent envahies et res-
ponsables d’un taux élevé de récidives pelviennes ; l’un et l’autre
témoignent de la mauvaise qualité de l’exérèse. En revanche, lors-
qu’une exérèse totale du mésorectum est réalisée, l’envahisse-
ment circonférentiel est plus un indicateur d’évolution de la mala-
die que de chirurgie inadéquate. Les patients avec un
envahissement des marges circonférentielles décèdent de méta-
stases à distance avant de faire une récidive locale. L’étude de
Cawthorn allait déjà dans ce sens (27).
Le mésorectum
Le mésorectum est une entité anatomique et embryologique. C’est
l’atmosphère cellulo-ganglionnaire périrectale circonscrite par le
fascia recti. Le fascia recti distingue la notion moderne de méso-
rectum de l’anatomie classique qui le méconnaît. Le méso-
rectum, c’est-à-dire la graisse du pelvis, appartient embryologi-
quement au rectum et non au petit bassin. Cela explique qu’il soit
le champ de dissémination initiale du cancer et que son exérèse
soit la meilleure façon de réséquer la maladie locorégionale. Cette
notion anatomique n’est pas une hypothèse, elle est confirmée
quotidiennement par les exérèses rectales réalisées selon la tech-
nique d’exérèse totale du mésorectum.
L’exérèse totale du mésorectum est celle qui passe dans le plan
avasculaire, situé entre le fascia pariétal qui recouvre les parois du
petit bassin et le fascia viscéral, ou fascia recti, qui enveloppe le
mésorectum. Ainsi est enlevé tout le tissu cellulo-embryonnaire
qui entoure le rectum, tissu dans lequel se développe la maladie
locorégionale qu’est le cancer du rectum au stade B et C de Dukes.
Le plan d’exérèse classique est plus interne. Il passe à travers ce
que les traités classiques nomment les ailerons du rectum, et qui
est en fait du mésorectum, laissant ainsi une partie de ce méso sur
les parois latérales du pelvis ; ce qui explique la fréquence des
récidives pelviennes de la chirurgie conventionnelle.
Les promoteurs de cette technique, Heald en Angleterre et Encker
au Sloan Kettering NC à New York, ont eu le plus faible taux de
récidive de la littérature (28-30). En particulier, pour les cancers
Dukes B et C, c’est-à-dire ceux qui sont à haut risque, le taux de
récidive a été de 5 et 8 %, alors qu’aucune radiothérapie adju-
vante n’était réalisée. En faveur de cette hypothèse, on constate
que les équipes qui ont changé de technique pour utiliser l’exé-
rèse totale du mésorectum ont obtenu des résultats similaires à
ceux de Heald (31, 32). De plus, lorsque ces résultats sont com-
parés à ceux qui étaient obtenus avec la chirurgie convention-
nelle, ils s’avèrent nettement supérieurs. Dans l’expérience de
Arbmann, le pourcentage de récidive locorégionale est passé de
14 à 6 %, lorsque l’ablation totale du mésorectum a remplacé la
chirurgie conventionnelle (31). Dans celle des chirurgiens de
Leeds, le pourcentage était de 23 % et 11 %, selon que cette tech-
nique était ou n’était pas utilisée (23, 26) (tableau II).
Bien sûr, les comparaisons historiques ont peu de valeur. Il fau-
drait, par rigueur scientifique, réaliser des études avec tirage au
sort, entre chirurgie conventionnelle et exérèse du mésorectum,
comme cela a été fait pour la radiothérapie adjuvante. Toutefois,
il est vraisemblable qu’un tel essai ne sera jamais réalisé car peu
éthique : la différence paraît trop importante et l’exérèse du méso-
rectum a d’autres avantages.
La préservation des nerfs
L’ablation totale du mésorectum est une exérèse large, c’est
même une exérèse beaucoup plus large que l’exérèse conven-
tionnelle. C’est aussi, de façon paradoxale, celle qui est la plus
conservatrice du point de vue fonctionnel. En effet, elle peut être
associée à la préservation des plexus autonomes. Elle permet
ainsi d’éviter les séquelles urinaires et sexuelles.
La fréquence des troubles sexuels : l’anéjaculation et les troubles de
l’érection sont élevés après chirurgie rectale pour cancer. Elle dépasse
généralement 50 % et peut même aller jusqu’à 90 %. Elle semblait,
jusqu’à une date récente, inhérente à la nature même de l’exérèse
carcinologique. Pour des générations de chirurgiens, les séquelles
urogénitales, avec l’anus artificiel, étaient le prix de la guérison.
Après les urologues qui préservent les nerfs lors des prostactec-
tomies radicales, on a constaté en chirurgie rectale que l’impor-
tance des séquelles est proportionnelle à l’importance des lésions
neurologiques. Plus le sacrifice neurologique est important, et
plus les séquelles sont fréquentes.
L’évolution dans ce domaine a été très rapide. Nous considérions, il
y a peu de temps “qu’il n’était pas sûr que la préservation des nerfs
soit compatible avec une exérèse carcinologique”, aujourd’hui, cette
certitude paraît acquise (33). Préserver les nerfs, en les visualisant et
en passant à leur contact, est la meilleure façon d’être dans le bon plan
de dissection et d’assurer une ablation complète du mésorectum. La
visualisation des nerfs a donc aussi un intérêt carcinologique en plus
de son intérêt fonctionnel. Voir les nerfs est la seule façon de les pré-
server : ils risquent sinon d’être sectionnés ou réséqués sans que l’on
s’en rende compte. Dans la chirurgie conventionnelle, les nerfs
n’étaient pas vus et les malades avaient souvent des troubles sexuels.
Tableau II. Récidive locorégionale.
Exérèse Exérèse
conventionnelle du mésorectum
Norrkoping
(31)
14 % (19/134) 6 % (8/128)
Leeds
(23, 26)
23 % (32/141) 11 % (17/152)