Des lésions duodénales et de l’intestin grêle surviennent quand le
pylore a été rendu béant par la brûlure (5-7). Les lésions caustiques
trachéobronchiques résultent d’une brûlure par médiastinite caus-
tique ou par inhalation caustique (8). Elles évoluent vers la perfo-
ration de la membraneuse trachéale ou bronchique ou vers la cons-
titution secondaire d’une fistule trachéo- ou broncho-œsophagienne,
d’une sténose ou d’une bronchomalacie. En cas d’inhalation, il
s’y associe une atteinte parenchymateuse. L’obstruction bronchique,
secondaire à la nécrose muqueuse étendue, est source d’atélectasie
et de surinfection, entraînant fréquemment le décès.
En cas de brûlure moins sévère, des complications à type d’hémor-
ragie, de perforation bouchée, de fistule gastrocolique et de fistule
aorto-œsophagienne peuvent survenir jusqu’au 21ejour. En dehors
de ces complications, l’évolution se fait vers la cicatrisation, avec
une prolifération fibroblastique qui débute dès la 24eheure (9). Cette
néoformation de tissu conjonctif sert de support à la réépithéliali-
sation endoluminale. La régénération muqueuse conduit souvent
à des aspects dysplasiques. Les phénomènes inflammatoires
régressent et une sclérose rétractile s’installe, demeurant évolutive
jusqu’au 3emois (10, 11),ou parfois davantage pour les lésions
pharyngées (12, 13). Le risque de dégénérescence néoplasique de
l’œsophage cicatriciel est inférieur à 5 % (14). S’il est presque
inexistant sur les œsophages exclus (15),il est maximal lorsque
l’œsophage a été soumis à des dilatations répétées (16).
Enfin, en cas de brûlure superficielle, la guérison a lieu sans
séquelles.
CARACTÉRISTIQUES LÉSIONNELLES
SELON LES PRODUITS INGÉRÉS
Elles dépendent de la quantité de la substance ingérée et de sa nature.
Mais toute ingestion massive de produit de forte causticité provoque
une nécrose œsogastrique diffuse. Les produits les plus fréquem-
ment en cause peuvent être schématiquement classés en quatre
groupes :
–Les bases fortes (pH = 14) : Destop®,Yplon®,Ouragan®,soude
caustique. Ces substances induisent les brûlures les plus graves et
sont la cause de la plupart des décès. Initialement, leur forte visco-
sité et leur commercialisation sous forme de paillettes ou de gra-
nulés, parfois associés à un agent mouillant, expliquaient le tro-
pisme essentiellement oropharyngé et œsophagien de ces produits.
Actuellement, ces produits sont commercialisés sous forme liquide
et induisent des lésions œsogastriques diffuses.
–Les acides forts (pH < 1) : acide chlorhydrique, acide sulfurique,
acide nitrique. Leur concentration est variable selon les produits
commercialisés. Les formes concentrées ont une causticité sem-
blable à celle des bases fortes. L’émission de vapeur lors de l’inges-
tion peut induire des lésions trachéobronchiques. La brûlure est
œsogastrique, prédominant fréquemment sur l’estomac (17).
Pour les bases fortes et les acides forts, le délai d’installation de
la brûlure maximale est de 3 à 6 heures.
–L’eau de Javel : la plupart du temps, il s’agit d’ingestions sous
forme diluée qui n’induisent qu’exceptionnellement des lésions
graves. Dans les ingestion sous forme concentrée, les lésions
maximales sont essentiellement gastriques et peuvent se révéler
après un intervalle libre de 24 heures. En l’absence d’exérèse
gastrique, la survenue d’une fistule gastrocolique secondaire n’est
pas rare.
–Autres produits : ces produits sont moins fréquemment en
cause, mais ont des toxicités particulières importantes à connaître.
La Rubigine®est un acide faible, puissant chélateur du calcium,
et a une toxicité myocardique. Les vapeurs du formol et de l’ammo-
niac induisent des lésions trachéobronchiques. La causticité diges-
tive du formol peut être longtemps évolutive. Les lésions causées
par l’ammoniac peuvent être hémorragiques et nécessiter une gas-
trectomie d’hémostase. La potasse et le permanganate de potassium
ont un tropisme gastrique. L’exérèse de ces comprimés par endo-
scopie permet d’en limiter la causticité.
CONDUITE À TENIR
La prise en charge initiale consiste à assurer l’homéostasie du malade
pour la réalisation de l’endoscopie digestive. Elle a pour but de
détecter et de corriger une éventuelle défaillance cardiocirculatoire,
une dyspnée laryngée par œdème ou destruction du carrefour aéro-
digestif, des troubles métaboliques, notamment une acidose méta-
bolique en cas d’ingestion d’acide fort, et une intoxication médica-
menteuse associée. L’appel d’un centre antipoison est nécessaire
en cas d’ingestion d’un produit de causticité inconnue. En cas de
détresse respiratoire, le malade est intubé. L’indication d’une tra-
chéotomie n’est posée que secondairement après endoscopie ORL
et face à une destruction du carrefour aérodigestif. Il faut proscrire,
avant la fibroscopie, toute manœuvre tendant à évacuer ou à neu-
traliser le produit caustique (aspiration par sonde gastrique, lavage
gastrique, etc.), en raison des risques de perforation, d’aggravation
des lésions et d’inhalation.
L’ENDOSCOPIE DIGESTIVE
C’est l’examen clé qui détermine le pronostic et la prise en charge
ultérieure (1, 3).
Conditions de réalisation
Elle doit être réalisée systématiquement, quelle que soit la gravité
supposée de l’ingestion, surtout en raison de l’absence de paral-
lélisme anatomoclinique (douleur spontanée, lésions oropharyn-
gées) (16),mais aussi face à l’impossibilité de se fier aux dires
d’un patient suicidaire. L’examen doit être réalisé en présence du
chirurgien, car c’est lui qui pose l’indication opératoire (16). La
présence d’un œdème pharyngé et l’agitation du malade rendent
l’examen difficile. On peut être amené, dans ces conditions, à le
réaliser après sédation et intubation trachéale. Le délai optimal entre
l’ingestion et la réalisation de l’examen est de 3 à 6 heures en cas
d’ingestion de base et d’acide fort. Il doit être respecté, au risque
de sous-estimer la gravité des lésions s’il est réalisé trop tôt et de
retarder l’intervention chirurgicale s’il est réalisé trop tard. Ce délai
peut être plus long en cas d’ingestion d’eau de Javel ou de formol.
Après ingestion de ces produits, si l’exploration endoscopique
réalisée tôt (< 6 heures) met en évidence des lésions de moyenne
La lettre de l’hépato-gastroentérologue - n° 4 - vol. VIII - juillet-août 2005 165