mondialisation économique, globalisation financière, inégalités

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MONDIALISATION ÉCONOMIQUE,
GLOBALISATION FINANCIÈRE,
INÉGALITÉS SOCIALES ET TRAVAIL
Patrice Corriveau
Publié dans Aspects sociologiques, vol. 7, no 1, juillet 2000, pp. 14-27
Jour après jour, les médias, les
spécialistes et les experts de tous azimuts
nous entretiennent sur les différentes
facettes de la mondialisation. Mondiali-
sation des marchés, mondialisation de
l'économie, mondialisation financière,
mondialisation communicationnelle,
mondialisation culturelle sont autant de
thèmes abordés par ces derniers. En ef-
fet, la mondialisation, en tant que phé-
nomène planétaire et en pleine expan-
sion, revêt plusieurs enjeux de taille ou,
à tout le moins, soulève plusieurs inter-
rogations. En ce qui nous concerne, no-
tre propos s'intéressera plus particuliè-
rement à la globalisation financière
terme que nous préciserons ultérieure-
ment , notamment en ce qui a trait à
ses effets sur les inégalités sociales et le
travail.
Dans le cadre de cet article, nous
tenterons donc de présenter l'évolution
de la stratification et des inégalités socia-
les dans les pays de la « triade ». Pour ce
faire, dans un premier temps, nous exa-
minerons le phénomène de la globalisa-
tion financière sur les marchés financiers
internationaux. Cette analyse nous per-
mettra de comprendre l'incidence des
changements économiques mondiaux sur
les États et les entreprises. Dans un
deuxième temps, notre étude nous
conduira à analyser les différents proces-
sus de restructuration des entreprises. En
outre, la recherche d'une flexibilité tant
financière, technique, fonctionnelle que
numérique, sera abordée. En lien avec
cette restructuration des entreprises, nous
examinerons les effets de celle-ci sur le
marché du travail, notamment en matière
de précarité de l'emploi. Finalement,
dans un troisième temps, nous soulève-
rons certaines questions relatives aux
inégalités socio-économiques. Plus par-
ticulièrement, notre attention se portera
sur la question de l'exclusion du monde
du travail. Le processus de marginalisa-
tion et la genèse d'une sous-culture de
pauvreté seront alors soulevés.
La globalisation financière
Avant d'examiner plus en détail
les caractéristiques relatives à la globali-
sation des marchés financiers, nous
croyons qu'il est pertinent de nuancer
certains termes qui seront utilisés tout au
long de cet article. L'utilisation du mot
globalisation provient du terme anglais
« global » qui signifie, d'une part, « être
à l'échelle du globe » (mondialisation)
et, d'autre part, qui expose la perspective
stratégique d'un agent économique ou
d'un acteur social précis. Cette termino-
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logie n'a de sens au niveau économique
que si elle traduit la stratégie « du grand
groupe oligopoleuse engagé dans la pro-
duction manufacturière ou dans les prin-
cipales activités de services d'adopter
une approche et une conduite globa-
les » (Chesnais, 1997 : 28). Dès lors, il
est important, à notre avis, de faire une
distinction entre globalisation et mondia-
lisation. En effet, à l'instar de Bousquet
(1998), nous croyons que la réalité éco-
nomique actuelle nous permet de parler
davantage de globalisation sans pour
autant signifier que le phénomène soit à
l'échelle mondiale, la globalisation des
marchés se faisant surtout à l'intérieur de
la Triade et de pays membres de l'OCDE
(Organisation du Commerce et Dévelop-
pement Économique). En outre, nous
considérons que même si les marchés
sont désormais ouverts à l'échelle plané-
taire, la grande majorité des échanges
commerciaux s'effectuent à l'intérieur
des pays de la Triade. Par le fait même,
ne serait-il pas plus pertinent de parler de
« triadisation » plutôt que de mondialisa-
tion? Pour Chesnais (1997 : 25), « la
concentration de tous les flux (échanges,
Investissements directs à l'étranger
(IDE), technologie) dans la Triade
l'emporte sur toutes les autres tendances
de la mondialisation ».
En effet, il semble évident que
les pays membres de la Triade bénéfi-
cient davantage des échanges commer-
ciaux et financiers internationaux que
leurs homologues du reste du monde. En
outre, Chesnais (1997 : 266-267) présen-
te des statistiques qui démontrent qu'en
1995, 75.7 % du commerce mondial
provenait de la Triade. L'Amérique lati-
ne et le Mexique occupaient 4.6 % du
marché tandis que les États africains ne
comptaient que pour 2.1 % de tous les
échanges commerciaux du globe. À cet
égard, l'image d'un centre économique
mondial (la Triade) entouré de plusieurs
périphéries est, à notre avis, plus révéla-
trice de la réalité des échanges commer-
ciaux mondiaux.
En ce qui concerne la globalisa-
tion des marchés financiers proprement
dit, examinons maintenant les facteurs
qui ont conduit à son apogée dans la
« mondialisation » du capital. Selon cer-
tains auteurs (Chesnais, 1997; O'Brien,
1992), la sphère financière de la globali-
sation du capital se trouve là où l'interna-
tionalisation est la plus avancée. Comme
le fait remarquer Chesnais (1997 : 49), le
rôle des marchés financiers est de plus
en plus important : il va de la détermina-
tion des taux d'intérêt à long terme à
celui du taux de change des monnaies.
Bref, la globalisation financière a favori-
la création de nombreuses interdépen-
dances entre les pays, notamment en ce
qui a trait à la distribution des richesses
et des revenus.
« Le terme mondialisation finan-
cière désigne les interconnexions
très étroites entre les systèmes
monétaires et les marchés finan-
ciers nationaux, qui ont résulté
des mesures de libéralisation et
de déréglementation adopté
d’abord par les États-Unis et le
Royaume-Uni entre 1979 et
1982, puis en quelques années
Même si les marchés sont dé-
sormais ouverts à l’échelle
planétaire, la grande majorité
des échanges commerciaux
s’effectuent à l’intérieur des
pays de la triade, Par le fait
même, ne serait-il pas plus
pertinent de parler de « triadi-
sation » plutôt que mondialisa-
tion?
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par les autres principaux pays in-
dustrialisés » (Chesnais, 1997 :
49).
Les trois éléments qui ont
conduit à l'ouverture des marchés finan-
ciers mondiaux sont : la déréglementa-
tion et la libéralisation monétaire et fi-
nancière; le décloisonnement interne et
externe des marchés financiers nationaux
(marchés des changes, des crédits, des
actions et des obligations) et finalement,
la « désintermédiation », c'est-à-dire le
processus qui permet à différents types
d'institutions financières non bancaires
d'agir comme « bailleurs » de fonds.
L'amalgame, voire ici l'interaction entre
ces trois éléments, a favorisé l'émergen-
ce du pouvoir financier comme principal
acteur de la mondialisation des capitaux.
En outre, « l'évaluation de la Banque des
règlements internationaux (BRI) estime
que les valeurs monétaires qui changent
de mains pendant une journée moyenne
est de l'ordre 1.5 billions de dollars ».
Pour le Groupe de Lisbonne (1995 : 77),
de même que pour Petrella (1997 : 13),
ces trois facteurs correspondent à une
logique de libéralisation, de privatisation
et de déréglementation des marchés.
Pour certains, ce type de globali-
sation financière aurait favorisé l'émer-
gence d'une économie hautement « spé-
culative » l'argent devient une mar-
chandise au même titre que les voitures
ou les maisons. Selon Petrella (1997 :
18), « 10 % seulement de ces transac-
tions (1.4 mille milliards de dollars amé-
ricains) sont destinés à financer la créa-
tion de nouvelles richesses. Le reste est
de nature spéculative ». De plus, l'ouver-
ture des étrangers a fait en sorte de créer
une certaine dépendance financière entre
les pays, dépendance relative à la posi-
tion du pays dans l'économie mondiale.
Selon Chesnais (1997), à l'intérieur mê-
me de l'économie mondiale, il existe une
hiérarchie qui permet à certains pays, à
certaines institutions, d'imposer leurs
points de vue aux autres pays. Après la
Seconde Guerre mondiale, le monde
financier avait vu naître des institutions
internationales telles que le FMI (Fond
Monétaire International) et la Banque
mondiale qui se présentaient alors com-
me indépendantes de l'influence des
pays. Désormais, certains croient que ces
instruments de contrôle économique
servent davantage à imposer les idées du
libéralisme aux pays plus faibles. Pour
Martin et Schumann (1997 : 69), tout
porte à croire que ces institutions pro-
meuvent l'instauration d'un marché mon-
dial en imposant à certains pays des rè-
gles à suivre dans leur gestion financière.
Ils soulignent également qu'«à chaque
fois que les puissants du FMI ont accor-
des crédits au cours des dix dernières
années, ils les ont assortis de l'obligation
de rendre convertible la monnaie du pays
concerné, et d'ouvrir celui-ci à la circula-
tion internationale des capitaux ». L'ou-
verture des marchés a également contri-
bué à augmenter la course à la compéti-
tivité entre les pays. Comme nous le
verrons ultérieurement, les pays se trou-
vent désormais dans l'obligation de créer
des conditions propices à l'investisse-
ment, et ce, tant à l'investissement de
portefeuille qu'à l'investissement direct.
Les conséquences de la globalisation
financière sur les États et les entrepri-
ses
Comprenant désormais un peu
mieux l'importance de la globalisation
des marchés financiers dans la mondiali-
sation des capitaux, examinons quelles
sont les conséquences de ces nombreux
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échanges financiers sur les États et les
entreprises. Selon une certaine vision de
la globalisation financière, la libéralisa-
tion des capitaux a permis à certains in-
vestisseurs institutionnels (Fonds mu-
tuels, compagnies d'assurances), lesquels
détiennent un grand nombre d'obliga-
tions qui financent la dette publique des
États, de créer une certaine dépendance
des pays à leur égard.
« Plus les États sont dépendants
du bon vouloir des investisseurs,
plus les gouvernements doivent
favoriser une minorité de toute
façon privilégiée : celle des dé-
tenteurs de fortunes monétaires.
Leurs préoccupations sont tou-
jours les mêmes : inflation basse,
valeur extérieure de leur monnaie
stable et fiscalisation aussi basse
que possible de leurs intérêts »
(Martin et Schumann, 1997 : 85).
Ainsi, pour favoriser l'investis-
sement dans les titres publics, l'État doit
favoriser et offrir aux investisseurs des
taux d'intérêt réels positifs. Les États
peuvent également jouer sur le niveau du
taux de change de leur monnaie. Ils doi-
vent donc se rendre attrayants pour les
investisseurs étrangers en garantissant la
sécurité de leurs placements et en offrant
les meilleures conditions de rendement.
Bref, selon l'idéologie néolibérale, l'État
doit de plus en plus sacrifier sa souverai-
neté sur ses leviers financiers au profit
de la compétitivité sur la scène mondiale
de ses instruments monétaires et finan-
ciers.
En ce qui concerne les effets de
la globalisation financière sur les entre-
prises, ils furent sensiblement du même
ordre : dépendance des dirigeants envers
les investisseurs et concurrence interna-
tionale. Les entreprises se doivent de
faire fructifier au maximum les investis-
sements. « Le but demeure plus que ja-
mais le profit, (...) En effet, dans le cadre
de la mondialisation, le rendement fi-
nancier des actifs est surveillé par les
détenteurs de portefeuilles d'actions »
(Chesnais, 1997 : 98). Pour ce faire, la
mesure qui semble la plus susceptible
d'être utilisée est la mise à pied du per-
sonnel, la réduction des effectifs et la
diminution des coûts. À cet égard, les
entreprises chercheront à s'implanter
dans des pays qui leurs offrent les meil-
leures conditions d'implantation, c'est-à-
dire des pays où les coûts sociaux de
l'entreprise seront minimaux et la
main-d’œuvre est qualifiée et abondante
(Veltz, 1996 : 140-143). Dans ces pays,
l'État a donc un rôle important à jouer
face aux entreprises, particulièrement à
l'égard des firmes multinationales
(FMN). Les politiques étatiques doivent
dès lors être attrayantes aux yeux des
entreprises, car la production de la ri-
chesse « ne dépend plus du seul rende-
ment des entreprises, de la technologie,
de la main-d’œuvre et du capital local,
mais également de la présence en terri-
toire national d'entreprises intégrées à
des seaux mondiaux » (Groupe de Lis-
bonne, 1995 : 64). Les entreprises s'at-
tendent également à ce que les gouver-
nements puissent les aider à différents
niveaux : prise en charge des infrastruc-
tures, création de conditions favorables à
l'investissement en recherche et déve-
loppement, et surtout, mettre en œuvre
des politiques et des lois du travail qui
laissent aux entreprises une grande liber-
d'action (idem : 129). Petrella (1997 :
Selon l’idéologie néolibérale, l’État doit
de plus en plus sacrifier sa souveraineté
sur les leviers financiers aux profits de
la compétitivité sur la scène mondiale de
ses instruments monétaires et financiers.
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12), quant à lui, souligne l'importance de
l'offre technologique des gouvernements
à l'égard des entreprises (système d'édu-
cation de qualité en vue de former la
ressource humaine nécessaire à ces en-
treprises). En retour, les entreprises assu-
rent à l'État une position compétitive sur
les marchés internationaux de même
qu'une indépendance technologique qui
est apte à produire de nouvelles richesses
et ainsi à créer de l'emploi.
Comme nous venons de le cons-
tater, bien qu'il existe une certaine inte-
raction entre l'État et les entreprises,
principalement les FMN, ces dernières
ont toujours comme objectif premier de
maximiser leur rendement. Pour ce faire,
les entreprises, en plus de choisir des
pays les conditions d'implantation
sont favorables, restructureront leur mo-
de de fonctionnement. La multinationali-
sation de l'économie « consiste pour une
entreprise à créer des capacités de pro-
duction dans un autre pays à l'aide de
filiales directes, d'acquisitions ou de
formes diverses de coopération (com-
merciale, financière, technologique et
industrielle) » (Groupe de Lisbonne,
1995 55). Les FMN fonctionnent désor-
mais selon une logique d'expansion du
marché en vue d'améliorer leur producti-
vité (diminution des coûts de production
et augmentation de la part du marché).
Toujours selon le Groupe de Lisbonne
(1995 : 71), les différentes raisons qui
poussent les entreprises à collaborer et à
se fusionner sont les suivantes : réduire
et partager les coûts afférents à la re-
cherche et au développement; accéder à
une technologie complémentaire; obtenir
le savoir et la technologie implicite du
partenaire; raccourcir le cycle de vie des
produits; partager les coûts de concep-
tion; accéder aux marchés internatio-
naux; avoir accès à un bassin de person-
nel qualifié et à des avantages financiers.
L'objectif visé par ces restructu-
rations est sensiblement toujours le mê-
me : l'augmentation de la flexibilité de
l'entreprise et la réduction des coûts
(Veltz, 1996 : chap. 7). Pour majorer la
productivité et diminuer les coûts, les
groupes ne connaissent plus qu'une seule
stratégie : la rationalisation. Celle-ci
signifie le « Downsizing » (réduction des
effectifs de main-d'œuvre),
l'« outsourcing » (délocalisation) et le
« re-engineering » (réorganisation)
(Martin et Schumann, 1997 : 155). Ain-
si, pour augmenter sa flexibilité, l'entre-
prise n'hésitera pas à avoir recours à la
sous-traitance (resserrement des coûts), à
fonctionner selon le modèle cellulaire.
Le modèle cellulaire consiste à décom-
poser les activités de l'entreprise en uni-
tés élémentaires. Reich (1993 : chap. 6)
souligne à cet égard que l'image de la
grande firme est de plus en plus une fa-
çade derrière laquelle il y a une panoplie
de groupes et de sous-groupes décentra-
lisés qui passent sans cesse des accords
avec des unités de production tout aussi
diffuses, et ce, à travers le monde. Le
modèle pyramidal de la grande entrepri-
se n'existe plus et est remplacé par un
ensemble de réseaux la bureaucratie
n'a plus sa place, celle-ci étant substituée
par des centres de décision stratégiques
réduits à leur plus simple expression.
En résumé, nous soutenons que
cette quête de flexibilité et de rentabilité
des entreprises correspond à ce que Mer-
Pour majorer la productivité et
diminuer les coûts, les groupes ne
connaissent plus qu’une seule
stratégie : la rationalisation.
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