La Lettre du Pharmacologue - Volume 19 - n° 4 - octobre-novembre-décembre 2005
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DOSSIER
Une des voies principales de régulation de l’influx présynap-
tique est l’inhibition de ces canaux N par l’activation des
RCPG, comme par exemple les récepteurs µ aux opioïdes,
une voie de régulation essentielle dans le cadre de la nocicep-
tion. Ainsi, dans les ganglions rachidiens dorsaux (DRG),
l’activation des récepteurs aux opioïdes qui inhibe les
canaux N via les sous-unités ßγdes protéines G
(8)
exerce un
effet antinociceptif. De plus, la souris inactivée pour le
canal N (KO Cav2.2) est moins sensible aux douleurs neuro-
pathiques et inflammatoires sans autre modification phéno-
typique, faisant des canaux N une cible d’intérêt pour le traite-
ment des douleurs chroniques. En ce sens, le peptide synthé-
tique dérivé de la toxine ω-conotoxine MVIIA, le ziconotide,
induit, après injection intrathécale chez l’animal mais aussi
chez l’homme, une forte analgésie sans phénomène de tolé-
rance apparent
(8)
,mais avec certains effets indésirables, en
particulier cardiovasculaires (hypertension). Étant donné son
administration directe au niveau de la moelle épinière, son
utilisation reste limitée au traitement de patients hospitalisés
pour cancer ou pour des douleurs très sévères. Un autre
peptide dérivé de l’ω-conotoxine CVID (AM-336, Amrad
Corporation, Australie) qui bloque les canaux de type N est
aussi en phase 1 chez l’homme, et il semble avoir une fenêtre
thérapeutique plus large que le ziconotide
(9)
. Il est évident
que des industries pharmaceutiques tentent de développer
de petites molécules organiques antagonistes des canaux N
d’administration orale à visée antalgique. Il est à noter qu’un
variant d’épissage des canaux N spécifique des neurones
sensoriels a été identifié et décrit comme très abondant dans
les neurones nociceptifs
(10)
. La perspective de développer
un antalgique qui cible spécifiquement ce variant est intéres-
sante à explorer. La différence de structure porte sur une
portion de la partie carboxy-terminale qui a été impliquée
dans une interaction directe avec le récepteur
(opioid-like)
à la
nociceptine, ces récepteurs exerçant un bloc tonique et consti-
tutionnel des canaux N en l’absence d’agonistes qui est pro-
portionnel à la densité des récepteurs ORL1 exprimés
(11).
Sachant que ces récepteurs sont surexprimés lors d’un traite-
ment par la morphine, les effets de la morphine sur les
canaux N sont d’autant plus atténués, voire supprimés, lors
d’une surexpression des récepteurs ORL1, un mécanisme
pouvant contribuer au développement de la tolérance à la
morphine.
LES CANAUX DE TYPE T COMME CIBLES
DE NOUVEAUX ANALGÉSIQUES ?
Les canaux calciques de type T qui sont impliqués dans l’ex-
citabilité et les activités rythmiques sont de bons candidats
pour jouer un rôle dans la transmission de la douleur.
Plusieurs arguments accréditent cette hypothèse. Leur seuil
d’excitation est bas (< – 40 mV), comme pour les canaux
sodiques TTX-résistants, dont on a démontré un rôle dans la
douleur neuropathique inflammatoire. Ils sont fortement
exprimés dans les neurones DRG et, en particulier, dans les
neurones de petit et moyen diamètre correspondant aux neu-
rones nociceptifs. Une sous-population de neurones DRG
nociceptifs exprime des densités élevées de ce canal, notam-
ment les neurones de la mécano-sensation
(12)
. Les canaux T
sont aussi exprimés dans la couche superficielle de la corne
dorsale de la moelle épinière [lamina I et II]
(13)
.
Parallèlement à cette forte expression, l’activité des canaux T
des neurones DRG contribue à la genèse de potentiels excita-
teurs dans les neurones postsynaptiques de la corne antérieu-
re de la moelle épinière et à la potentialisation à long terme
(LTP) de ces synapses
(14)
.
Tous ces éléments rendaient probable le rôle des canaux T
dans la transmission des informations nociceptives, mais
l’absence de pharmacologie spécifique a limité les études
fonctionnelles. Seul élément, l’administration systémique
de mibéfradil, une molécule considérée comme relativement
sélective des canaux T, exerce un effet antinociceptif dans
les douleurs neuropathiques
(15).
Similairement, l’éthosuxi-
mide, utilisé pour ses propriétés antiépileptiques et qui est
décrit comme un inhibiteur des canaux T, a un effet anti-
douleur
(16).
Cependant, ces molécules affectant d’autres
types de canaux qui peuvent aussi être impliqués dans la
transmission de la douleur, ces données n’étaient pas
concluantes.
Les canaux de type T sont codés par trois gènes correspon-
dant aux isoformes Cav3.1, Cav3.2, Cav3.3 (alias α1G,α1H,
α1I). Ces isoformes ont un profil d’expression particulier avec
une forte expression de l’isoforme Cav3.1 dans le thalamus,
alors qu’elle est absente dans les DRG qui expriment quasi
exclusivement l’isoforme Cav3.2 et, à faible niveau, Cav3.3
(8)
. Les travaux de notre laboratoire ont démontré très récem-
ment, par une approche antisens in vivo, le rôle des canaux T
dans la douleur. L’injection intrathécale d’antisens dirigés
spécifiquement contre chacune des isoformes codant pour les
canaux T a montré le rôle spécifique de l’isoforme Cav3.2
dans les douleurs mécaniques et thermiques
(17)
[figure 2].
Un traitement par des antisens durant quatre jours induit une
réponse antinociceptive comparable à celle observée en
présence de morphine, mais qui se maintient pendant plu-
sieurs jours après l’arrêt du traitement. L’effet est encore plus
prononcé sur le modèle neuropathique de ligature du nerf
sciatique (CCI). Ces résultats indiquent que le canal de type T
généré par l’isoforme Cav3.2 représente une cible d’intérêt
pour le développement de nouvelles molécules antinoci-
ceptives.