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tltl du piano, soit les personnes ayant naturelle-
ment une substance blanche plus développée
(par exemple pour des raisons génétiques) ont
plus de facilités pour apprendre le piano.
LÌimagerie par tenseur de diffusion est la
méthode permettant d'analyser la structure
et le développement des axones dans le cer-
veau humain. Mais elle n'est pas assez pré-
cise, de sorte que l'on ne connaît pas le détail
des modifications cérébrales intervenant lors
d'un apprentissage. Les modifications obser-
vées pourraient alors avoir plusieurs causes qriil
estimpossible de distinguer : soitles axones des
jongleurs et des pianistes sont mieux isolés
grâce à une gaine de myéline plus épaisse, soit
de nouvelles connexions se créent, soit encore
les axones eux-mêmes se sont épaissis. Ces trois
mécanismes donneraient la même image.
Des analyses histologiques pratiquées sur
des animaux de laboratoire permettent d'al-
ler plus loin. En 1996,I'équipe de Bernard Zalc,
de I'Université Pierre et Marie Curie à Paris,
a mis en évidence sur des souris que l'activité
épaissit la gaine de myéline autour des axones.
En outre, en 2006, l'équipe de Sayaka Hihara,
de I'Institut Riken de recherche sur le cerveau
à Wako au fapon, a découvert que chez des sin-
ges, lors d'un entraînement intensif, de nou-
velles connexions nerveuses pouvaient s'éta-
blir. Dans ces expériences, les biologistes ont
appris à des macaques à pêcher à l'aide d'un
râteau. Ils ont observé, dans les aires cérébra-
les impliquées dans le maniement d'outils, des
connexions,supplémentaires, absentes chez les
animaux n'ayant pas suivi cet entraînement.
Les modifications macroscopiques observées
chez l'homme pourraient ainsi être dues à la
fois à un épaississement de la gaine de myéline
des axones et à de nouvelles connexions.
Les mécanismes cellulaires ou moléculai-
res mis en jeu lors de la modification de la
substance blanche restent inconnus, et de
nombreuses questions restent ouvertes : quel-
les sontles mutations génétiques ou les méca-
nismes physiologiques susceptibles d'influer
sur la formation de la gaine de myéline ? La
substance grise peut-elle être remaniée à l'âge
adulte ou seulement pendant l'enfance ?
En revanche, il est avéré que si la substance
blanche peut se développer, elle peut aussi
es fibres nerveuses transmettent les signaux électriques
beaucoup plus vite et plus efficacement grâce à la gaine de
myéline qui les entoure. Certaines cellules gliales, nommées
oligodendrocytes, produisent des membranes lipidiques qui
s'enroulent plusieurs fois autour des axones et forment cette
gaine. D'autres cellules gliales, les astrocytes, peuvent stimu-
ler le processus, puisqu'elles détectent les signaux circulant
dans les axones. La gaine de myéline n'enrobe pas complète-
ment les axones : elle s'interrompt au niveau de rétrécisse-
ments nommés næuds de Ranvier,où la membrane de I'axone
est à nu. Ce n'est qu'en ces sites dénudés qu'un potentiel d'ac-
tion peut être produit par des flux d'ions traversant la mem-
brane cellulaire. Ce signal électrochimique déclenche un nou-
veau flux d'ions, qui circule très rapidement dans la cellule
nerveuse jusqu'au prochain næud où il crée un nouveau poten-
tiel d'action, llexcitation (( saute > ainsi de næud en næud, ces
derniers jouant le rôle d'amplifìcateurs des signaux électriques.
Axone lon potassium
Næud
de Ranvier ronrque
lon sodium
lmpulsion
nerveuse
Gaine de myéline
Les næuds de Ranvier amplifient les signaux
électriques et les envoient rapidement jusqu'au
nceud suivant. Des flux d'¡ons traversant la membrane
participent à ce processus.
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52 L'envie d'apprendre - @ Cerveau & Psycho @ LEssentiel no I I août-octobre 2O12 53
Limagerie par tenseur de diffusion
I 'lnv, I'imagerie Par résonance
L magnétique, repose sur l'étude du
comportement des Protons soumis
à un champ magnétique. Dans le
corps humain, la plupart des protons
appartiennent à des molécules d'eau,
lesquelles représentent 70 à 80 pour
cent du cerveau.
Grâce à leur énergie thermique, les
molécules d'eau se déplacent dans des
directions aléatoires - on dit qu'elles
diffusent. En I'absence de frontières,
elles diffusent dans toutes les directions
sur la même distance : il s'agit alors
d'une diffusion isotrope.Toutefois, si
elles sont confìnées dans un espace clos
comme dans une cellule,entourées de
membr¿nes, leur parcours est perturbé
et une direction de diffusion est privi-
légiée : celle des membranes. La diffu-
sion est alors anisotrope. lJimagerie par
tenseur de diffusion tire parti de cette
propriété de la matière. En repérant les
directions privilégiées de I'eau dans le
cerveau, la méthode permet de locali-
ser les membranes cellulaires, Les fìbres
neryeuses,analogues à des tuyaux, per-
mettent à I'eau de circuler le long de la
fìbre, mais limitent les mouvements
dans les autres directions.
Le degré de restriction de ces
mouvements de diffusion est nommé
anisotropie fractionnelle. Une aniso-
tropie fractionnelle nulle représente
le cas d'une diffusion isotrope, sans
direction privilégiée. Une valeur égale
à I reflète une diffusion entièrement
anisotrope, c'est-à-dire unidirection-
nelle, par exemple dans une fibre ner-
veuse longue et fine.
Visualisation des axones
de la substance blanche par imagerie
par tenseur de diffusion. Les espaces
blancs indiquent les endroits
où les molécules d'eau sont
contraintes d'adopter un mouvement
selon une direction privilégiée, entre
membranes des axones (diffusion dite
anisotrope). Les zones noires
représentent les endroits du cerveau
où la diffusion n'a pas de direction
privilégiée, par exemple dans
les ventricules (diffusion isotrope),
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régresser. C'est le cas dans les maladies qui
endommagent la gaine de myéline et pertur-
bent la transmission des signaux. La sclérose
en plaques, dont le mécanisme comporte wai-
semblablement une attaque de la myéline du
système nerver:x central par des cellules immu-
nitaires, fait partie de ces maladies. De telles
attaques ralentissent, voire interrompent, la
transmission du signal dans des nerfs indispen-
sables. Le nerf optique ou la moelle épinière
peuvent ainsi être touchés, provoquant des
troubles visuels ou des paralysies des membres.
La maladie d'Alexander, trouble métaboli-
que qui atteint certains enfants en bas âge, se
caractérise par une production insuffisante de
myéline à cause d'une mutation génétique.
L influx nerveux n'est plus conduit efficace-
ment, et le développement moteur et cognitif
de ces enfants s'en trouve ralenti. Les chercheurs
soupçonnent aussi des modifications de la
gaine de myéline dans d'autres maladies, qu'il
s'agisse de la schizophrénie ou de I'autisme.
Les volontaires suivis dans les expériences
conduites à Oxford ou à Regensburg étaient
relativement jeunes. Mais les personnes âgées
peuvent aussi apprendre à jongler. Quelle est
la plasticité de leur cerveau ? Pour le savoir,
en 2008, A. May et son équipe ont reproduit
leur expérience à la Clinique universitaire de
Hambourg-Eppendorf, avec des sujets âgés
de 50 à 67 ans. Ils ont constaté qu apprendre à
jongler a également favorisé un épaississement
de la substance grise. En revanche, on ignore
encore si la substance blanche subit aussi des
modifications chez ces sujets plus âgés. Si c'était
le cas, des entraînements ciblés pourraient
ralentir la détérioration des connexions ner-
veuses associée au vieillissement.
Apprendre à tout âge
En tout état de cause, même si certaines
structures cérébrales dégénèrent avec l'âge,
cela ne signifie pas nécessairement que les
facultés cognitives en pâtissent. Le cerveau
peut s'adapter à de nouvelles situations et si
la performance de certaines zones du cerveau
diminue au fil des ans, d'autres aires peuvent
voir leur activité augmenter.
Tout cela signifie-t-il que chacun doit
apprendre à jongler pour garder un cerveau
performant ? Le mélange d'apprentissage et
d'entraînement physique semble effective-
ment une piste intéressante. Mais il existe bien
d'autres compétences dont I'apprentissage
contribue à la plasticité cérébrale, que ce soit
la danse ou les échecs. Conclusion : il n'y a
pas d'âge pour apprendre ! I
Bibliographie
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Troining induces
chonges în whíte-
motter ochilecture,
in Nolure
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Myélinisotion
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septembre 2004.
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