
Vers un nouveau paradigme en publicité ? 41
L’activité que ces professionnels sont en train de systématiser à partir de leur
propre expérience et de l’exemple américain va porter le terme générique de
« publicité » et plus particulièrement de « publicité scientifique ». Comme de
nombreuses professions, les publicitaires s’appuient et prennent exemple sur la
science3. En accompagnant la publicité de l’adjectif « scientifique », les premiers
professionnels s’engagent dans une croisade symbolique pour être reconnus
comme des participants à part entière de l’aventure industrielle et du progrès
technique4.
Unelectureattentivedelapresseprofessionnelleetdesmanuelsdepublicité
de l’époque révèle que cette référence à la science se déploie de deux manières
distinctes : soit comme un fait avéré, soit comme un idéal en devenir, un
horizon à atteindre. Ces deux modalités de la référence au domaine scientifique
correspondent à des circulations différentes au sein de la profession. La valorisation
d’une publicité d’ores et déjà scientifique se retrouve dans les manuels et les
conférences de présentation ou de vulgarisation de l’activité. Le développement
d’une publicité plus scientifique est un discours tenu dans la sphère plus
restreinte de la presse spécialisée destinée principalement aux professionnels qui
se reconnaissent déjà comme des publicitaires.
LesouvragesdeJulesArren
5, tout comme les premiers manuels qui paraissent
entre la fin du XIXeet le début du XXe, sont construits en référence à une
rhétorique scientifique. Cette mise en avant permanente de la publicité comme
science est rendue possible par l’expérience américaine, invoquée comme un
argument d’autorité. Lorsqu’ils présentent la publicité à un public plus large que
celui des professionnels installés, les auteurs affirment, sans jamais donner de
détails, que la publicité est une science dont les expériences, le savoir scientifique,
viennent de sa généralisation outre-atlantique. Ce passage du livre de Jules Arren
en est l’illustration : « Tous les procédés pour gagner la faveur du public ont
été soumis, dans le monde anglo-saxon, à une étude approfondie. Une véritable
science de la Publicité et un art de l’Annonce se sont créés, avec leurs règles, leurs
axiomes, leurs procédés, leurs écoles, leurs maîtres, leurs génies. Rien n’est plus
abandonné au hasard. On obtient mathématiquement le maximum d’effet avec
le minimum d’argent, grâce au maximum d’habileté. »6Le thème de la science
est repris à chacune des phrases, quand bien même il n’est fait aucun usage de la
science pour démontrer l’efficacité publicitaire7.
Un discours plus fin se déploie dans les revues professionnelles dont les lecteurs
sont des acteurs plus avertis. Il ne s’agit pas tant de défendre la publicité comme
3. Catherine Paradeise, « Rhétorique professionnelle et expertise », Sociologie du travail, 1, 1985,
pp. 17-31.
4. Marie-Emmanuelle Chessel, La publicité : naissance d’une profession, 1900-1940,Paris,CNRS
Éditions, 1998.
5. Jules Arren, La publicité lucrative et raisonnée, 1909; Jules Arren, Sa Majesté la publicité,Tours,Marne
et fils, 1914.
6. Jules Arren, Sa Majesté la Publicité, op. cit.
7. En effet, l’ouvrage consiste en une série d’histoires hagiographiques de quelques marques en France
et dans le monde anglo-saxon.
communication & langages – n◦169 – Septembre 2011