DOSSIER
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La Lettre du Sénologue - n° 31 - janvier/février/mars 2006
tionnaire CARES, le questionnaire SAQ (19). L’utilisation de
questionnaires qui peuvent paraître un peu rigides, et parfois
délicats, est indispensable pour recueillir des données compa-
rables. En effet, les répercussions d’un traitement sur la qualité
de vie et la sexualité peuvent diverger dans leur évaluation
entre les réponses d’une patiente dans un autoquestionnaire, les
réponses de la même patiente à une infirmière et celles retenues
en cours de consultation de surveillance par le cancérologue
(20).
On peut aussi rapporter l’étude de Coombes, présentée à
l’ASCO en 2004 (21). Elle compare les données rapportées par
581 questionnaires remplis par les patientes, alors qu’elles sont
sous traitement par tamoxifène depuis 2 ou 3 ans, et les symp-
tômes relevés par les médecins lors des consultations.
L’ensemble des signes climatériques de type bouffées de cha-
leur, prise de poids, sueurs nocturnes, était recherché : la sévé-
rité des symptômes divergeait selon que la patiente les rappor-
tait elle-même ou que leur médecin les signalait.
QUEL CANCER CHEZ QUELLE FEMME ?
Il est évidemment difficile de comparer des situations très diffé-
rentes, tant en ce qui concerne les caractéristiques de la maladie
que les données psychosociologiques de la patiente. En effet,
comment comparer la sexualité d’une patiente jeune, ayant
encore des désirs de grossesse, non ménopausée, chez qui le dia-
gnostic de la maladie revêt un aspect insolite, l’isolant des autres
femmes de son âge, et celle d’une patiente de 70 ans (22), dont
la tumeur aura été trouvée lors d’un dépistage systématique jus-
tifié par la fréquence de la maladie à cette période de la vie ?
À âge égal, le vécu de la sexualité sera également totalement
différent, s’il s’agit d’une petite tumeur infra-clinique d’excel-
lent pronostic et ne menaçant pas a priori le pronostic vital et
une tumeur dont les caractéristiques auront imposé des traite-
ment lourds tels qu’une mastectomie et/ou une chimiothérapie
induisant une ménopause précoce. D’un côté il s’agira d’une
maladie locorégionale et de l’autre, d’une menace potentielle
sur le pronostic vital. Cette notion est tout particulièrement
importante puisqu’elle peut modifier les valeurs intrinsèques de
la personne en raison de la menace de mort annoncée, même
hypothétique. Les épreuves et leur vécu peuvent amener la
patiente à emprunter un chemin intellectuel et/ou spirituel diffé-
rent, en créant parfois au sein du couple, un fossé progressif,
d’autant plus difficile à franchir qu’il est mal identifié. En effet,
la communication entre homme et femme au sein d’un couple
peut être difficile, voire de mauvaise qualité au cours du temps.
Face à la maladie, elle peut devenir “kafkaïenne”. Les attentes
de la femme, les inquiétudes et les incompréhensions face à la
maladie, nécessitent souvent davantage d’échanges, avec des
espaces de paroles et la possibilité d’exprimer les craintes et les
nouveaux désirs… Ainsi il n’est pas rare que la femme traver-
sant cette épreuve voit se modifier ses besoins, notamment face
à la sexualité, où la tendresse prend la place de l’aspect ludique,
voire érotique. Le comportement de l’homme et de la femme
dans cette situation est là encore très différent. Chez la femme,
le doute qui s’installe sur le plan sexuel après ce type de mala-
die ne se situe pas au niveau de la performance mais de sa dési-
rabilité (23). En effet, la patiente est plus préoccupée par le
désir de continuer à plaire et le regard des autres aura là toute
son importance. Le comportement indifférent sera interprété
comme une menace d’abandon, une mauvaise communication
deviendra un fossé de non-dits, une plaisanterie un peu leste
pourra devenir une menace. Connaître tous ces aspects est parti-
culièrement important, ce d’autant qu’ils sont variables au
cours du temps et chez une même femme, celle-ci pouvant pas-
ser d’un besoin intense d’amour protecteur la rassurant, à une
demande plus érotique afin de tester sur l’autre ses capacités de
séduction. Il ne faut pas sous-estimer non plus, dans cette situa-
tion, l’impact chez la femme, de la mise entre parenthèses
d’une vie professionnelle active quand elle existe, qui laisse le
champ libre à une remise en question de sa vie. Beaucoup
d’insatisfactions acceptées au quotidien vont alors resurgir, et
les plages de solitude d’une femme face à elle-même vont per-
mettre de mener à terme une réflexion sous-jacente amorcée,
mais jusqu’alors non exprimée, peut-être tout simplement par
manque de temps et de disponibilité.
MORBIDITÉ SEXUELLE DES TRAITEMENTS
Avant d’envisager les différentes thérapeutiques utilisées et
leurs répercussions, il faut rappeler l’impact psychologique du
diagnostic et le resituer dans le contexte personnel et individuel
de la patiente. Le vécu familial, lié à des antécédents cancéreux
du même type, la connaissance de la maladie sous un angle très
particulier, lié au travail de la patiente (ambulancière, infirmière
dans une unité de soins palliatifs, vendeuse dans un magasin
d’articles funéraires…) doivent être très vite connus pour pou-
voir lutter contre de fausses idées que la patiente va avoir beau-
coup de mal ultérieurement à évacuer. L’hospitalisation dans un
centre spécialisé pour le cancer, le terme “cancer”, actuellement
volontiers banalisé par les soignants, sont autant de stress répé-
tés qu’il va falloir apprivoiser progressivement. Le parcours
thérapeutique, souvent long, voire pénible s’il y a de la chimio-
thérapie, peut créer un état dépressif larvé qui, à distance, pourra
avoir comme seul mode d’expression une perte complète de la
libido. Il faudra alors savoir l’interpréter en tant que tel.
Beaucoup de femmes ont le réflexe, face à la maladie, de proté-
ger leur environnement, à savoir leurs enfants et leur conjoint,
d’où l’importance d’être attentif chez elle à de petits signes pré-
dictifs de difficultés ultérieures.
La chirurgie est toujours une épreuve, même si grâce à un
dépistage mammographique de plus en plus performant, les
gestes chirurgicaux peuvent offrir des séquelles minimes. Il est
évidemment difficile de connaître d’emblée l’investissement
que représente le sein dans la sexualité de la patiente et com-
ment ce geste chirurgical, quel qu’il soit, sera accepté par la
patiente, mais aussi par son conjoint. On est bien sûr loin des
premières interventions de type Halsted, et lorsque la mammec-
tomie doit être effectuée, la reconstruction mammaire, qu’elle
soit immédiate ou différée, est toujours évoquée. La plupart des
études qui ont comparé mastectomie et tumorectomie et curage
axillaire n’ont pas mis en évidence, curieusement, de différence
majeure en terme de qualité de vie et de sexualité entre les
groupes de patientes (24). Si la reconstruction mammaire est indé-