based medicine (c’est bien “expe-
rience” qui figure dans le texte origi-
nal et non “evidence”, lapsus !), pré-
sentée comme un nouveau paradigme
dominant, sont énergiquement com-
battus. Beaucoup, en effet, n’acceptent
pas la prétendue supériorité d’une
connaissance factuelle, statistique,
impersonnelle et soi-disant objective,
sur les connaissances acquises, l’intui-
tion, l’expérience individuelle, les
rationnels physiopathologiques et la
qualité idiosyncrasique du raisonne-
ment clinique, seuls capables, à leurs
yeux, de répondre à des myriades de
situations cliniques différentes, qui ne
peuvent être mécaniquement résolues
à partir de guidelines simplifica-
trices.”
D’un point de vue non plus conceptuel
mais méthodologique, la principale
critique qui peut enfin être faite à
l’EBM est qu’elle codifie et valide les
connaissances et les croyances scienti-
fiques d’un instant, et que, par défini-
tion, elle ne répond qu’aux questions
posées. Comme le souligne P. Even,
les réponses ne valent donc que ce que
valent les questions posées et permet-
tent surtout au consensus largement
majoritaire de s’exprimer, consensus
nécessaire à la mise en place des gui-
delines. Parfois même, les experts
conviés à l’élaboration des recomman-
dations sont choisis de façon non aléa-
toire pour obtenir la réponse souhaitée
par les organisateurs.
Enfin, le dogme de l’EBM renferme
lui aussi des risques de dérive en
regard des principes éthiques de la
recherche clinique. Ainsi “l’affaire Di
Bella” est éclairante (7). Rechercher
une validation scientifique à tout prix
a fait instaurer une étude en cancéro-
logie sur l’association de somatosta-
tine, mélatonine, vitamine (?) et
Endoxan®à faible dose, pouvant coû-
ter jusqu’à 5 000 dollars par mois.
Cette étude, conduite en phase II et
d’emblée à grande échelle, pour être
plus significative (dans une logique de
concurrence scientifique par ailleurs),
a non seulement “prouvé” que cette
association n’est pas efficace et
qu’elle n’est pas dénuée d’effets
secondaires, mais a également mis en
évidence que la recherche de la
“preuve” a coûté 20 millions de dol-
lars et probablement mis fin, chez cer-
tains malades, à d’autres projets théra-
peutiques. L’ampleur prise par
l’affaire Di Bella a poussé la commu-
nauté médicale à modifier son com-
portement et à bousculer le dogme de
la “médecine fondée sur les preuves”.
La décision médicale recouvre
un champ plus vaste et plus
subtil que le concept de l’EBM
Il convient de rappeler (ce que recon-
naissent d’ailleurs les promoteurs de
l’EBM) que les études randomisées
cliniques, présentées comme le stan-
dard méthodologique de la recherche
clinique et de l’EBM ne parviennent
pas toujours à convaincre tous les pra-
ticiens, à imposer leurs conclusions,
ou même à s’entourer d’un consensus
sur les questions posées.
Les travaux menés dans le laboratoire
d’éthique médicale de la faculté
Necker montrent que plusieurs points
fondamentaux ressortent dans la réa-
lité de la décision médicale (7, 9).
Tout d’abord, l’importance de la
conviction dans la pratique médicale.
Le savoir théorique, la littérature, le
bon sens, l’expérience et la sensibilité
clinique, le partage avec d’autres
médecins, tout cela peut contribuer à
donner force à l’acte médical, ainsi
que l’ensemble des valeurs en jeu dans
la décision (10).
Ces travaux tendent à montrer que,
même s’il “sait”, le médecin n’agit pas
forcément en conséquence, et un
nombre important d’études montrent
que, malgré de nouvelles données
dans la littérature, les médecins ne
modifient pas toujours leurs prescrip-
tions médicales (entre 50 et 75 % pour
un panel de médecins interrogés). Ils
adaptent souvent leurs prescriptions
en fonction de leur conviction et des
attentes des patients, et ils évoquent la
crainte d’un amenuisement de la rela-
tion médecin-malade dans une méde-
cine qui ne serait que “scientifique”.
Certains médecins mettent en avant la
nécessité de rendre service en priorité
aux patients qui viennent leur deman-
der assistance. L’importance de cette
fonction du médecin (nouer une rela-
tion utile au malade, rassurante face à
sa maladie) peut prédominer sur un
choix thérapeutique “scientifique-
ment” rationnel et, souvent, le patient,
“d’après ce que ressent son médecin”,
se sent mieux et vit mieux avec un
traitement adapté à son mode de
vie (11).
Ce sont bien d’abord la confiance et le
confort du malade qui sont recherchés,
et le médecin est alors l’arbitre entre
des arguments théoriques (fondés sur
les publications, les données scienti-
fiques et éventuellement l’EBM) et
des arguments pratiques et humains
(la facilité d’accéder à un soin, la
compliance, l’acceptabilité, l’habitude
d’une équipe sur laquelle repose aussi
la compétence) (12). Comme l’écrit
E. Lucchi (7), “en choisissant la méde-
cine, les médecins acceptent d’en por-
ter l’inconfort et parfois la part en
apparence irrationnelle des décisions”
(les “états d’âme”). Cette dimension
de l’art médical suppose du temps,
une grande disponibilité et l’accepta-
tion culturelle d’une médecine qui
place la spécificité de chaque individu
et de chaque situation au premier plan.
Ainsi, l’incertitude peut avoir sa place
dans une médecine moderne que ne
renient pas pour autant le progrès
scientifique et les données validées de
la littérature. Savoir relativiser la
science et l’utiliser à bon escient serait
alors le plus grand art du médecin.
Le National Cancer Institute et la
National Library of Medicine ont ainsi
programmé d’établir un guide pour
chaque type de cancer mais en insis-
tant sur la nécessité de distinguer
entre, d’une part, l’expérimental, le
scientifique et, d’autre part, l’expé-
rience clinique, chacun ayant son
importance. Il conduit à des recom-
mandations novatrices remettant en
Éthique
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Éthique
Act. Méd. Int. - Neurologie (3) n° 8, octobre 2002