�I I LABORATOIRE D'ANALYSE ET DE TECHNIQUES ÉCONOMIQUES

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ALTRUISME
ET
MODELE METAPHORIQUE
Corinne
DUVERGER*
Décembre 1993
*Université de Franche-Comté
Université de Bourgogne -LATEC (URA 342 CNRS)
Résumé
Abstract
Altruisme et modèle métaphorique.
Corinne DUVERGER
Cet
article s'adresse aux
liens
existant entre l'économie et la
biologie
sous l'angle
méthodologique spécifique des transferts de concepts. Pour comprendre en quoi des
théories
biologiques
peuvent se révéler utiles pour l'étude de problèmes économiques,
nous définissons, en nous référant aux
travaux
de certains philosophes des sciences, un
outil méthodologique que nous appelons le "modèle métaphorique". Cet instrument est
ensuite
utilisé
pour
éclairer
certains
aspects du modèle proposé
par
Becker sur l'altruisme
ainsi que les raisons pour
lesquelles
son analyse n'a pas été considérée finalement comme
parfaitement
convaincante ou pertinente.
Mots clés: Altruisme, Métaphore, Modèle
Altruism and the "metaphorical model"
Corinne DUVERGER
This article addresses the relationship between economics and
biology
from the specific
methodological perspective of concept transfers. To understand in what way biological
theories may prove useful for the study of economic problems, we define, with reference
to the work of some philosophers of science, a methodological tool which we call the
"metaphorical
model". This instrument is then used to elucidate some aspects of Becker's
model on altruism as
well
as the reasons why his analysis has not been considered in the
end to be
fully
convincing or relevant.
Keywords: Altruism, Metaphor, Model.
1.
Introduction
La
théorie néoclassique est soumise à certaines anomalies1 d'autant plus
difficiles
à
résoudre
qu'elles
révèlent les limites des modèles théoriques actuels à l'égard d'une
réalité
particulièrement complexe. Ainsi la théorie néoclassique postule-t-elle que les
agents sont des êtres rationnels, se souciant uniquement de leur intérêt personnel. Or
dans la réalité, des comportements de bienveillance, de coopération ou d'altruisme
existent. C'est pourquoi afin de résoudre ce genre d'anomalies, certains auteurs utilisent
des modèles
issus
de la
biologie
évolutionnaire.2
Parmi
les
voies
de recherche possibles,
deux peuvent être associées à la théorie de la sélection. L'une fait appel à la théorie des
jeux
évolutionnaire3 (Axelrod,
1984;
Duverger,
1993),
l'autre utilise des concepts
issus
de la sociobiologie. Becker
(
1976),
Hirshleifer
(
1977),
Tullock
(
1977,1992)
empruntent
pour
ce faire l'hypothèse de valeur sélective due à Hamilton
(
1964),
reprise ensuite par
Wilson
(1975)
et Dawkins
(1978),
laquelle explique que les comportements qui
survivent sont ceux qui ont la plus forte représentation en gènes à la génération
suivante.4
Nous
allons ici nous intéresser à cette seconde voie de recherche et montrer
que cette démarche permet de mieux comprendre certains concepts économiques. A cette
fin, nous avons besoin de définir un outil méthodologique particulier que nous
appellerons métaphore ou modèle métaphorique. La première partie de cet article
montrera
en quoi l'étude de la métaphore peut aider à comprendre la démarche des
économistes. La seconde partie sera consacrée à l'approche originale de Becker.
2.
Un détour par la philosophie des sciences
En
feuilletant les revues scientifiques, nous pourrions croire que le règne de la
mathématisation a détruit tout l'imaginaire des théoriciens. Pourtant il n'en est rien. Il
suffit pour s'en convaincre de s'interroger sur les conditions qui ont présidé à la
1
Est
anomalie, toute observation non conforme à la théorie.
2
Nous n'entendons pas faire ici une étude exhaustive des rapports pouvant exister entre la science
économique et la biologie. Nous allons limiter notre champ d'analyse à la théorie de révolution de
Darwin ainsi qu'à son
corollaire,
l'argument de sélection
natarelle.
Du point de vue de la méthodologie
économique, la principale raison de cette
restriction
tient à deux faits :
-
il existe aujourd'hui en économie de nombreuses théories, modèles ou raisonnements qui sont dérivés de
la
biologie évolutionnaire ou qui sont analogues à des modèles de biologie évolutionnaire;
-
il existe une littérature importante sur les problèmes épistémologiques posés par la biologie
évolutionnaire, en particulier sur le statut accordés à l'hypothèse de sélection naturelle (Gayon, 1989,
1992;
Sober,
1984;
Young,
1971).
3
Qui n'est en fait qu'une
variante
de la théorie des
jeux
mais appliquée à la biologie.
4
Plus récemment, Hirshleifer
(1982,1987)
et
Frank
(1987,
1988)
ont développé une idée proche en
soulignant que les goûts des agents peuvent
être
construits génétiquement.
mathématisation
de nombreuses disciplines.
Nous
verrions alors que beaucoup de
théories sont le résultat d'un certain nombre de transferts de concepts. En effet, depuis
les
travaux
de François Quesnay sur le circuit, les économistes ont emprunté de
nombreux
modèles ou théories à
d'autres
disciplines comme la psychologie, la physique
ou la biologie5.
Parmi
les concepts qui facilitent la circulation des
idées
d'un domaine
supposé connu vers un
autre
qui
l'est
moins, l'analogie est le plus controversé mais
également le plus fréquent. En effet, cette forme linguistique
traverse
tout le discours
économique depuis Aristote jusqu'à Samuelson ou Koopmans. Mais si nous voulons
nous
interroger
sur les raisons qui poussent les économistes à
recourir
à un tel procédé, il
faut
prendre conscience du fait que l'analogie n'est qu'une étape par laquelle doivent
passer
tous les théoriciens voulant emprunter un concept provenant d'une
autre
discipline. Car pour qu'un transfert réussisse, il faut dépasser le stade de l'analogie et
montrer
qu'en fin de compte les deux domaines (celui de départ et celui d'arrivée)
subissent une modification de sens. Dans ce cas, nous n'avons plus seulement un simple
transfert
de concept entre deux systèmes, nous désignons une chose ou une idée par un
terme
qui ne lui est pas habituellement
approprié.
Nous
violons
en fait, pour
reprendre
une expression saussurienne "les règles subcatégorielles" du langage.
Nous
sommes
alors
en présence d'une métaphore ou plus exactement d'un modèle métaphorique.6
Avant
1983, date de la parution de l'article désormais célèbre de McCloskey, il
aurait
paru
tout à fait surprenant d'associer l'étude des métaphores et celle de la science
économique. En effet,
rares
étaient les économistes qui envisageaient
l'idée
que ces
entités linguistiques pourraient jouer un jour un rôle dans l'analyse du discours
économique.
Pourtant
depuis 1936, l'étude des métaphores avait connu de nombreux
développements. En effet, à la suite des
travaux
de
Richards,
dans le
cadre
de la critique
littéraire,
les philosophes avaient commencé à introduire les métaphores dans leurs
réflexions sur la science et le langage, en s'intéressant en particulier à leur rôle dans
l'explication scientifique (Black, 1962,
1977;
Harré,
1972,
1982;
Hesse,
1966;
Ricoeur,
1975)
ou dans le langage religieux (Soskice,
1985).
Il n'était donc pas surprenant que
l'on introduise les métaphores dans les réflexions sur la science économique. C'est donc
en 1983 que McCloskey émet
l'idée
que les instruments de la rhétorique classique
(analogie et métaphore en particulier) sont mieux adaptés à l'analyse du discours
5
Voir à ce propos les
travaux
de Passet
(1979,1980).
6
Cette
dânarche
nous conduit inévitablement à nous intéresser au
contexte
de la
découverte
d'une diéorie
scientifique.
Or,
depuis les
travaux
de
Reichenbach,
nous constatons que les épistémologues ont délaissé
le problème de la genèse de la connaissance scientifique pour ne s'intéresser qu'au contexte de sa
justification. Dans notre cas, c'est la
nature
même du sujet proposé qui nous oblige à nous intéresser au
contexte
de la découverte. Mais, à
tord
ou à raison, aucune hypothèse ne
sera
faite sur les motivations
(politiques, philosophiques, sociales,...) qui ont pu pousser les économistes à
transférer
un concept
biologique dans
notre
discipline.
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