Le Paris des Ottomans à la Belle Époque

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Klaus Kreiser
Le Paris des Ottomans à la Belle Époque
« Hakir Alamanda iken Firansada ‚ehr-i Paris’i medh ederlerdi emma görmedim »
(On a fait l’éloge de la ville de Paris en France pendant le séjour en Allemagne
de ce pauvre, mais je ne l’ai pas vu) (Evliyâ Çelebi)
Les premiers hôtes turcs arrivèrent en 1581 à Paris pour remettre au roi Henri
III une invitation à participer aux festivités organisées pour la circoncision du
fils du sultan régnant, Murad III. L’ambassadeur français à Venise qui, depuis des
mois retenait les Turcs, les empêchant de poursuivre leur voyage vers Paris, avait
même dissuadé la cour de les recevoir, parce que l’objet de l’invitation était
contraire aux principes de la religion chrétienne.
L’entrée la plus célèbre d’une légation turque est celle de 1669. Elle a très probablement inspiré Molière pour le ballet turc du Bourgeois gentilhomme. Il a
également été beaucoup écrit sur l’ambassadeur Mehmed Said, appelé Yirmisekiz Mehmed Çelebi qui arrive à Paris en 1721. Ses instructions portaient sur l’étude
de la civilisation française contemporaine et de son système éducatif en particulier.
Cette légation a indirectement donné naissance au monde du livre ottoman.1
Il n’est pas question, dans ces lignes, d’étudier ces légations ni la grande politique – si ce n’est en marge du sujet –, il s’agit plutôt de présenter un Paris turc
sous la forme d’une patrie intellectuelle ayant appartenu à plusieurs générations
1. Pour les relations entre la France et l’État ottoman voir J.-M. Casa, 1995.
REMMM 91-92-93-94, 333-350-
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d’artistes et d’intellectuels turcs. Cemil Meric, un critique littéraire décédé en 1987
et estimé autant par les esprits profanes que par les intellectuels islamistes,
confesse dans son journal récemment paru son amour pour Paris :
« Paris est aussi la ville de mes rêves. J’y ai vécu des années. Avec Marius, Rastignac,
Julien Sorel. D’où Paris tient-elle sa magie ? Tout d’abord, parce que la plupart de
ceux que j’ai aimés y ont vécu. Et y vivent. La musique du nom de mes amis
chante à mon oreille : Chénier, Diderot, Comte… C’est autre chose que l’enthousiasme d’un Flaubert, d’un Lamartine ou d’un Loti pour l’Orient. Ils évoluent
dans une forme de nostalgie suspecte [müphem]. Je fais partie des initiés […]
Londres, New York, Moscou. Toutes ces villes lointaines me sont étrangères. Mais
Paris est la patrie (vatan) de mon esprit. Et c’est mon cœur qui me lie à cette terre
[turque]. Un véritable écartèlement ». (C. Meriç, 1992 : 105)
Les noms qui entrent en ligne de compte pour notre histoire sont très nombreux. Beaucoup d’entre eux désignent les plus grands représentants de la culture turque moderne. Le but n’est pas ici de présenter un extrait d’un dictionnaire biographique. Il s’agit plutôt de rendre compte, en passant par Paris, de la
situation de l’intelligentsia turque durant la Belle Époque, c’est-à-dire des années
1880 à 1914, ainsi que durant les décennies suivantes du vingtième siècle. Le thème
de Paris est surtout lié à la participation des Turcs à un monde qui était caractérisé par le progrès technique et scientifique et par une démocratisation des divertissements ou bien « nivellement des jouissances » (Vicomte d’Avenel, 1993). Tout
comme les musées et les galeries, mais aussi les cafés-concerts, les music-halls,
les grands magasins « bon marché » et les expositions universelles qui, d’une
manière générale, étaient accessibles à tous au même prix et aux mêmes conditions, qu’ils soient princes, riches oisifs, bourgeois en pleine ascension ou ouvriers,
Paris offrait aux « Orientaux », qu’ils portent le turban, le fez ou le chapeau de
feutre la contemplation active, la consommation, l’enivrement et une distance
critique par rapport à cette monumentale mise en scène du modernisme qui se
tenait sur quelques kilomètres carrés.
Aucune autre métropole n’exerçait pareille fascination. Certes, des villes
comme Berlin ou Londres attiraient les Ottomans. Ahmed Midhat (1844-1912)
avait découvert et décrit Stockholm avant Paris et flânait semble-t-il plus volontiers sur l’avenue « Unter den Linden » que sur les Champs-Élysées (Okay,
1975). Abdülhak Hâmid (1852-1937), l’auteur le plus représentatif de la fin de
l’époque Tanzimat connaissait bien Paris, mais c’est à Londres qu’il avait passé
de nombreuses années comme diplomate (Mardin, 1982 ; Enginün, 1988). Il est
certain que ni Berlin ni Vienne, et encore moins des lieux comme Munich ou
Genève, ne méritaient plus d’une annotation dans les pages de l’histoire intellectuelle turque. Ce n’est que beaucoup plus tard, dans les années soixante,
qu’un spécialiste des réalités allemandes, Haldun Taner (1915-1986), écrivit
dans les rubriques culturelles des articles sur les capitales germanophones. Jusqu’alors, la plus grande distinction pour un auteur turc est d’être envoyé à Paris
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pour une période limitée par la rédaction d’un journal, afin de rendre compte
des arts et de la littérature sur les bords de la Seine à ses compatriotes restés en
Turquie. Je nomme ici |smail Mü‚tak Mayakon (1882-1932), Sabahettin Eyubo
lu (1908-1973) et Melih Cevdet Anday (1915)2. Le recueil de feuilletons de Salâh
Birsel (1919) intitulé « Istanbul-Paris » est paru en 19853. Les années parisiennes
(1994) de H¬fz¬ Topuz est sans doute et provisoirement le dernier livre d’un
auteur turc sur Paris4. Ces auteurs poursuivent à maints égards l’œuvre de leurs
prédécesseurs de la Belle Époque. Leurs expériences personnelles toutefois ne diffèrent que très peu de celles d’autres « faux-Parisiens » venus d’Amérique, d’Asie
ou d’Afrique. Les gouaches du peintre turc Fikret Moualla [Sayg¬] (1903-1967),
installé à Paris, appartiennent en ce sens aussi à une culture internationale qu’il
est difficile de rattacher à une école nationale particulière5.
La langue française et le modèle
des institutions françaises
Le rôle du français dans l’État ottoman ne sera jamais assez clairement souligné. Depuis Napoléon Bonaparte, la langue française est pour ainsi dire le seul
moyen de communication avec l’Occident. Dans la bureaucratie ottomane, les
connaissances en français sont la clé de la réussite sociale. Au début du soulèvement grec (1821) l’apprentissage du français, introduit grâce à l’ouverture d’une
école de langue, devint partie intégrante de la carrière des hauts fonctionnaires.
La parution d’un excellent dictionnaire ottoman-français en 1880 (l’éditeur de
ce Kâmûs-i Fransevî n’était autre que l’érudit albanais ¥emseddin Sami) permit
à des milliers de turcs qui n’avaient pas accès aux écoles pour l’élite de lire des
textes français. Dans l’enseignement secondaire, qui avait pour modèle les
Grandes Écoles de Paris, le français fut longtemps utilisé comme langue d’enseignement (Kreiser, 1986 : 407-417 ; Roche, 1989).
Un deuxième aspect apparaît ici : alors que le rôle de la langue française était
indéniable dans d’autres régions du monde également (ainsi dans la Russie de
Tolstoï), les réalités françaises sous l’Empire et sous la Troisième République
furent pour de nombreux Ottomans un facteur supplémentaire : on ne peut qu’insister sur l’influence plus ou moins forte de ce modèle dans des domaines tels
que la législation, l’administration des provinces et des villes, l’enseignement et
l’armée (Lewis, 1953 : 105-125 ; Mardin, 1989 : 19-33).
2. Paris yaz¬lar ¬ : Deneme, Istanbul, Adam, 1982.
3. Istanbul-Paris, 1985.
4. Parisli Y¬llar, Ankara, Bilgi, 1994.
5. Türkkaya Ataöv, Fikret Moualla, Istanbul, Dost, 1992. Cf. le catalogue de la dernière exposition à Istanbul : Fikret Muallâ, Istanbul, Yap¬ ve Kredi Kültür Merkezi 1995.
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Ce n’est qu’après la révolution turque que d’autres modèles s’imposèrent dans
la Turquie de Kemal. Même les lectures de Mustafa Kemal, surnommé plus tard
Atatürk, étaient exclusivement en français et en ottoman.
Certains contemporains établirent une relation entre la révolution turque, résultat d’un époustouflant mouvement d’innovation culturel, et la révolution française. Un tableau qui avait été commandé pour le dixième anniversaire de la République (1933) montre clairement le caractère exemplaire du radicalisme populiste
et anticlérical, bien que le modèle dont il était inspiré, la célèbre « Liberté guidant le peuple » de Delacroix, représentât la Révolution de Mars. L’auteur de ce
tableau, Zeki Faik |zer (1905-1988), a étudié à Paris après la Première Guerre
mondiale et y est ensuite revenu (Erinç, 1990). Il est l’un des plus grands artistes
de la Turquie post-ottomane. Mais revenons à la moitié du siècle dernier, dans
les années qui ont suivi la guerre de Crimée dans laquelle la Turquie a triomphé
contre le Tsar avec le soutien des Anglais et des Français et qui prit fin en 1856
avec la Paix de Paris instituant de nouvelles relations entre les puissances.
Paris dans Istanbul
Les années de la guerre de Crimée eurent des conséquences considérables
pour la ville d’Istanbul, notamment dans les quartiers proches du port de Galata
et de Péra, où les troupes des puissances européennes avaient établi leur zone arrière.
Beyo…lu fut construit à cette époque comme arrondissement-modèle. L’administration de ce sixième arrondissement fut séparée du reste d’Istanbul. Des
représentants des minorités – entre autres des Arméniens et des Grecs – mais aussi
de riches capitalistes étrangers étaient associés à la commission d’aménagement
urbain. Le projet de réforme était représenté par la construction d’un hôtel de
ville néo-classique (Rosenthal, 1980). À Beyo…lu, on aménagea également les premiers jardins publics. Le parc Taksim fut ouvert au public en 1869. Très vite, avec
les piétons et les équipages, les jardins à bière, les cafés et autres lieux de distraction,
une intense activité se développa autour du parc. L’été, on pouvait y écouter de
la musique en plein air, des troupes itinérantes italiennes et françaises y représentaient des pièces de théâtre et des opérettes. D’élégants hôtels, des théâtres,
des cafés ouvrirent leurs portes le long de la Grande Rue de Péra, devenue
aujourd’hui la rue de l’Indépendance (|stiklâl Caddesi) et on vit apparaître des
galeries marchandes à l’européenne (Cezar, 1991).
Certes, les quartiers de la vieille ville, peuplés en majorité par des musulmans, ne furent pas épargnés par la guerre. On utilisa les vastes terrains dévastés par des incendies catastrophiques pour restructurer les quartiers de culture
orientale. Toutefois, les habitudes de vie et le système de valeurs de leurs habitants furent beaucoup moins touchés qu’à Beyo…lu.
Des architectes et ingénieurs français étaient à la tête de l’aménagement
urbain. En 1901, l’inspecteur général de l’office de l’architecture de la ville de
Paris, Joseph-Antoine Bouvard, fut chargé de présenter un avant-projet devant
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donner un nouveau visage à Istanbul. Depuis l’exposition universelle de 1878,
Bouvard avait acquis une expérience remarquable dans la fondation de grands
bâtiments d’exposition. Ses plans – qui ne furent jamais réalisés – auraient en
effet doté la place Beyazit d’une École des Beaux-Arts et de l’architecture, accompagnée d’un « Musée impérial de l’industrie et de l’agriculture » et d’une « Bibliothèque impériale » (Çelik, 1986).
Il faut noter ici une volonté continue de doter Istanbul des fonctions et des
structures des métropoles occidentales, Paris en tête. Ceci fut le cas à l’endroit
où s’implanta la Banque Ottomane (1892) une construction de Alexandre Vallaury (1850-1921) ou dans les galeries marchandes de Beyo…lu.
Lorsqu’un habitant de la vieille ville – de Stambul – désirait parcourir un journal français ou assister à une opérette italienne, il devait entreprendre un long
trajet et passer par la Corne d’Or. L’éditeur Ahmed |hsân [Tokgöz] (1868-1942)
raconte dans ses mémoires que sa grand-mère septuagénaire s’était écriée, en
pleurs, alors qu’il passait un jour le pont en direction de Beyo…lu : « Mais ils ont
emmené le petit au Frengistan » – pour la vieille dame, Galata et Beyo…lu ne faisaient pas partie des pays ottomans6.
Naturellement, Paris n’était pas seulement visible sur les façades des bâtiments publics ou privés, Art-Nouveau ou néo-classiques : Paris était surtout
présente dans l’esprit des gens, d’une manière qui permet d’anticiper ce qui se
passa après la diffusion du cinéma et de la télévision, ce que Thomas Mann
désignait comme une « anticipation moderne du monde à l’aide de moyens
techniques » (« Comme si l’on ne connaissait pas un combat de taureaux par cœur
avant de l’avoir vu en réalité »).
À la fin du siècle dernier, le lecteur ottoman disposait d’un très grand nombre
de revues illustrées et d’almanachs qui lui permettaient de se faire une idée de
l’Occident (Kreiser, 1995a : 93-99). En d’autres termes : il ne dépendait pas des
récits ou des cartes postales de ceux qui avaient été là-bas. Pour Ahmed Midhat,
l’écrivain le plus productif et le plus divertissant de l’époque, les éditions françaises du Baedeker – la première était parue en 1855 pour l’exposition universelle – constituaient une source non négligeable pour étendre ses connaissances
sur l’Europe (Kampmeyer-Käding, 1990).
Paris : un lieu utopique de la civilisation mondiale
Pour Ahmed Midhat tout comme pour le sultan despote régnant Abdülhamîd II, la notion de progrès ne s’appliquait pas aux libertés parlementaires mais
aux conquêtes de la civilisation technologique et scientifique, à l’urbanisme
moderne, aux télégraphes, au chemin de fer, à l’électricité, aux gramophones et
aux machines d’imprimerie.
6. Matbuat hat¬ralar¬m, Istanbul, |leti‚im, 1993 : 28, (édition originale 1930-1931).
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L’omniprésence de Paris résulte de son rôle prédominant de « capitale du
monde civilisé » (umum âlem-i medeniyetin payitaht¬). Comme les pays ottomans
ne disposent pas des institutions adaptées pour l’apprentissage de ces conquêtes
techniques, il est tout naturel de poursuivre ses études à Paris – ikmal-i tahsil, à
la condition naturellement que les jeunes adolescents aient acquis auparavant les
règles de civilité et les principes fondamentaux de la culture islamiques. Ahmed
Midhat l’a montré à plusieurs reprises dans ses romans (en premier lieu dans son
Un Turc à Paris (Paris’te bir Türk, Istanbul 1876).
Durant les années où eurent lieu les expositions universelles au Champ de Mars,
le rôle de la capitale mondiale prit des dimensions extraordinaires (Çelik, 1992).
Les expositions universelles à Paris, Londres, Vienne et en Amérique du Nord
trouvèrent dans la presse ottomane un remarquable écho. Ce phénomène se
poursuivit par ailleurs sous la république. Les journaux d’Istanbul commentèrent durant des mois l’exposition de Paris de 1937 où la Turquie n’était certes
pas représentée mais où s’opposaient l’Allemagne nazie et la Russie stalinienne7.
Le sultan Abdülaziz fut le premier dirigeant ottoman à franchir les frontières
de son royaume dans un but pacifique à l’occasion de l’exposition universelle de
1867 (Exposition, 1867, avec détails sur la contribution de la Turquie). Dans une
brochure de l’exposition, Salaheddin Bey, l’auteur, assimilait la visite du sultan
aux présents offerts dix siècles plus tôt par Harun al-Rachid au plus puissant souverain de l’occident : Charlemagne. Abdülaziz honorait maintenant le souverain
français Napoléon III de sa propre visite.
Revenons à l’année 1889 : Ahmed Midhat visite à plusieurs reprises l’exposition universelle et s’intéresse tout particulièrement aux machines à imprimer.
Un autre éminent écrivain ottoman relate l’exposition universelle dans un almanach abondamment illustré édité par lui et intitulé Nevsâl-i marîfet. Ebüzziya Tevfik Efendi (1848-1913) déplorait dans les premières lignes de son reportage « la
profondeur de l’indolence » des « nôtres », négligeant le fait que des millions de
personnes avaient traversé des océans et se pressaient en direction de Paris8.
Ebbüzziya n’avait aperçu que quelques porteurs de fez (fesli) ou quelques silhouettes
enturbannées à l’exposition, ce qui, loin de le satisfaire, provoquait en lui un sentiment de honte et d’aversion. En effet, d’après lui, ces messieurs ne s’arrêtaient
non pas aux emplacements réservés à l’industrie et au commerce, mais dans la
Rue Égyptienne, pour regarder la « belle Fatma » faire la danse du ventre ou écouter trois ou quatre femmes tziganes chanter dans un café valaque. Un seul compatriote gagna l’approbation du sévère Ebüzziya. Le commerçant de Galata,
Haci Ahmed Efendi, s’était informé des innovations en matière de production
de verre et de miroirs. Ebüzziya ne voyait pas dans l’exposition universelle une
7. Cf. les articles de Do…an Nadi, Ferzan A. Aras, |smail Mü‚tak Mayakon et ¥erif Hulûsi
(Cumhuriyet 15.6-25.8.1937).
8. 1307 ve 1308 sene-i kameriyesine müsadif 1268 ve 1269 sene-i ‚emsiyeleri içün Takvim-i
Ebüzziya, Istanbul, Ebüzziya, 1307/8/1890.
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célébration de la civilisation en tant que conquête de l’humanité entière (Eric Hobsbawm l’a décrite comme le « plus grand rituel d’auto-congratulation »). Il s’attachait plutôt à souligner l’écart estimé par lui à trois ou quatre siècles « entre
nous et les européens ».
La Sorbonne et ses auditeurs turcs
Le lycée francophone de Galatasérail fondé en 1867 était, avec la célèbre
école des fonctionnaires civils « Mekteb-i Mülkiye », l’institution d’enseignement
supérieur la plus importante de la Turquie pré-républicaine. Galatasérail avait toutefois le caractère d’un lycée alors que le Mekteb-i Mülkiye ne fournissait à la fonction publique que quelques douzaines de diplômés par an. Avant 1900, on ne
peut pas encore parler de l’existence d’une Université ottomane. Dès 1857
cependant, une école est fondée sous le nom d’École impériale ottomane au
cœur de Paris. L’objectif était de créer en France un internat pour des étudiants
ottomans boursiers de l’État. Elle devait permettre aux jeunes gens de tirer profit des institutions d’enseignement de la capitale tout en les tenant à l’écart de
multiples tentations. La Mekteb-i Osmani avait peu d’élèves. Elle fut fermée en
1864. En 1875, les étudiants boursiers de l’État ottoman à Paris furent rappelés en Turquie. En effet, l’étude du droit et la préparation au métier d’ingénieur
étaient dorénavant garanties à Istanbul. En 1892, des étudiants furent à nouveau
rappelés de manière assez inattendue. Il s’agissait cette fois d’opposants au régime
d’Abdülhamid (¥i‚man, 1983).
En 1904, un guide fort bien documenté de l’enseignement supérieur à Paris
est édité en langue turque au Caire (Ârif, 1904). Son auteur, le docteur Necmeddin
Ârif, fils de Mehmed Ârif (1845-1898), est un médecin turc au service de
l’Égypte. Il souhaite en tout cas transmettre ses propres expériences parisiennes
à de futurs étudiants et à leurs parents. Dans son introduction, il représente
Paris comme le « soleil de la science et de la culture ». Dans son rayonnement,
une nation (nous dirions aujourd’hui : sous-développée) pourrait selon lui
atteindre le but auquel elle aspire. Les birahane, les kafe-konserler sont bien sûr
exclus de cette civilisation. Ce n’est qu’à la page douze que l’on trouve la citation toujours employée dans pareils textes et émanant de la tradition islamique :
« Aie soif de savoir, même si tu dois aller jusqu’en Chine ». Bien sûr faut-il se
comporter à l’égard des Européens comme avec le feu. La métaphore du feu se
substitue à celle du soleil. « Profitons de sa lumière et de sa chaleur mais n’y posons
pas le pied ».
Le docteur Necmeddin en vient enfin à l’essentiel : son guide fournit les prix
des traversées en bateau, des chambres meublées, des cours de langues. Il donne
dans le détail le nom des cafés dans lesquels les Orientaux se retrouvent. Il cite
un restaurant grec dans la rue des Écoles du nom de « Restaurant Oriental », où
l’on sert des spécialités turques et où l’on parle turc. On trouve également une
clientèle et des journaux turcs dans deux établissements du boulevard SaintMichel. Pour l’apprentissage de la langue, les collèges situés à l’extérieur de la ville
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se révèlent meilleur marché. Les étudiants qui ne possèdent pas de diplôme de
l’enseignement secondaire (idadi) peuvent s’inscrire à l’École des Sciences Politiques ou dans l’une des écoles dentaires ou de commerce. Il recommande tout
particulièrement (bu nokta gayet mühimmdir) d’éviter de fréquenter sans cesse
les autres ottomans (hem‚ehirlerimizle dü‚ülüp kalkmak) : c’est selon lui le seul
moyen d’apprendre rapidement le français.
Necmeddin est un nationaliste (Hanio…lu, 1985 : 388 ; 1995 : 329) très attaché à la qualité de l’enseignement comme bon nombre de ses contemporains. Il
se réfère au petit royaume de Bulgarie qui à lui seul envoie 400 étudiants à
l’étranger. Il propose d’intéresser l’administration des provinces à la mise en
place de bourses pour l’étranger. Au début du XIXe siècle, quelques douzaines de
bourses seulement avaient en effet été accordées.
Ce n’est qu’après la victoire des Jeunes-Turcs et le rétablissement de la constitution en 1908 que des bourses d’études sont à nouveau mises à disposition en
plus grand nombre. Une partie des étudiants suit toujours les cours des écoles
préparatoires comme ceux du célèbre lycée Louis le Grand. Du reste, l’État n’accorde pas seulement son soutien aux étudiants musulmans : parmi les boursiers
se trouvent également de nombreux Arméniens, Grecs, Juifs et autres, même si
les Musulmans sont en majorité.
Durant ces années-là, Paris n’est plus en mesure d’affirmer son avance par rapport aux autres villes françaises ou européennes. Dans les dernières décennies déjà,
les universités suisses, en particulier celles de Genève et de Lausanne se sont
révélées comme des pôles d’attraction. Les universités belges font également
concurrence à Paris. Le ministère français avait nommé un certain docteur Blondel comme inspecteur aux examens des jeunes étudiants ottomans. Blondel était
un homme aux convictions extrêmement patriotiques, qui combattait l’idée
d’une « culture française hors de France » (c’est-à-dire les études en Belgique ou
en Suisse). Dans un rapport, Blondel s’emporte vivement contre « l’opinion
répandue en Turquie selon laquelle un séjour à Paris a des conséquences néfastes
sur la morale et le travail des étudiants ». Il concluait sur cette question rhétorique : « Que font donc les étudiants de leur soirée à Heidelberg ? ». Les archives
françaises ont conservé les dossiers des étudiants boursiers ottomans en France
avant la Première Guerre mondiale. La plupart étudiaient en Sorbonne. Les
appréciations générales des professeurs étaient tout à fait positives, en particulier pour les étudiants en médecine et en droit. Il y a d’ailleurs actuellement
deux étudiantes boursières : l’une à l’École des Beaux-Arts, l’autre au Conservatoire
de Musique (Kreiser, 1995 b : 843-854).
Nous examinerons maintenant de plus près la carrière de deux étudiants,
l’un, Fâ’ik Sabri en géographie et l’autre, Yahya Kemal en littérature, afin de porter un regard sur la vie estudiantine parisienne.
Mon objectif est de montrer, à l’aide du premier exemple, que l’école française,
avec dans ce premier cas l’étude de la géographie à la Sorbonne, transmettait aux
étudiants de précieuses connaissances sans pour autant pouvoir les mettre au service
Le Paris des Ottomans à la Belle Époque / 341
de sa politique. Le jeune étudiant en géographie Fâ’ik Sabri (1882-1943) était
considéré comme l’un des plus brillants parmi les étudiants boursiers de l’État
ottoman entre 1910 et 1913. Il avait pour tuteur Lucien Gallois mais assistait
également aux cours de géographie coloniale de Marcel Dubois. À son retour en
Turquie, Fâ’ik Sabri prit en charge une chaire (kürsü) de géographie physique et
de géographie islamo-turque à Istanbul. La dénomination « géographie des pays
islamiques et ottomans et géographie régionale » a probablement été modifiée
après la nomination du géographe allemand Erich Obst en 1915. C’est à cette
époque qu’il publia son premier livre, une géographie économique de l’état ottoman (Osmanl¬ Cografya-i iktisâdî), dans laquelle l’Anatolie devient le noyau géographique et acquiert une place de premier ordre. Il se fait le porte-parole d’une
économie nationale, au développement de laquelle la géographie pourrait apporter une aide considérable. Les outils acquis à Paris en matière de géographie
coloniale doivent selon lui être employés pour lutter contre l’exploitation des ressources locales par les puissances coloniales (Kreiser, sous presse).
Le seul jeune ottoman inscrit à la faculté des lettres de la Sorbonne obtient
de loin les plus mauvaises notes. Il s’agit de Yahya Kemal [Beyatl¬] (1884-1958)
en personne qui à l’époque est déjà un poète estimé dans les milieux initiés et
qui, à vingt-six ans, n’est plus à proprement parler un jeune étudiant.
Yahya Kemal a résumé dans les lignes suivantes ses impressions les plus fortes
sur son séjour à Paris :
« Autrefois : la voix pleine de Jaurès,
Rodin, un Dieu, qui donne la vie au bronze ;
alors que dans le poème l’absinthe de Verlaine
se mêle à l’opium de Baudelaire
pour créer une volupté magique
Une vie passée dans le vieux Paris
libre et respirant l’air de l’idéal »9.
Yahya Kemal représente pour de nombreux Turcs le plus grand auteur lyrique
de sa génération, notamment en raison de sa prédilection pour les thèmes évoquant l’apogée de l’empire ottoman. Ses poèmes louant la beauté d’Istanbul ont
trouvé leur place dans tous les livres scolaires et les anthologies.
De ses années de bohême passées dans le Quartier Latin, on sait surtout que
Yahya était très lié à Jean Moréas, un important représentant du mouvement sym9. Jaurès’in gür sadâs¬ devrinde
Tuncu canland¬ran ilâhat-¬ Rodin ;
Verlaine absent’i Baudelaire
afyonuna
Kar¬‚an bir sihirli hazd¬ ‚iir.
Eski Paris’te bir ömür geçti
|deal rüzgâr¬ ile hür geçti
342 / Klaus Kreiser
boliste de l’époque. Il était né en Grèce. Yahya était, comme le note le romancier Yakub Kadri (1969 : 139-183), un « bon causeur » qui entre deux verres citait
Hugo, Baudelaire, Verlaine, Hérédia, tout autant que les classiques de la littérature ottomane. Certaines lignes de Yahya Kemal sont aussi raffinées que les vers
de Stéphane Mallarmé.
Yakub Kadri raconte qu’en 1911 un ami s’était soudain exclamé, alors qu’ils
flânaient ensemble dans le passage Bon Marché à Beyo…lu : « Baise la main de
notre grand maître de la littérature ! » – « J’observai autour de moi, le jeune
homme devant moi ne donnait pas l’impression d’avoir affaire le moins du
monde à la littérature. Il était petit, rondelet, avait un joli visage mais des traits
grossiers, l’air timide, un peu somnolent (donuk), il rappelait un jeune provincial quelconque venu d’un lointain vilayet des pays ottomans mais certainement
pas de Paris, du Quartier Latin. »
Le professeur de lettres à Istanbul Ahmet Hamdi Tanp¬nar (1982 : 16) s’étonne
du fait qu’un homme comme Yahya Kemal, qui affectionnait l’alcool et la vie dissolue, ne soit pas devenu un poète maudit dans le sens verlainien du terme. La
réponse se trouve selon lui dans la quête continue de sa particularité qui lui permettait de partager ses journées entre les cafés sur les boulevards et la Bibliothèque
Nationale où il allait consulter des manuscrits ottomans. La littérature contemporaine française, pour conclure sur Yahya Kemal, a délivré la littérature du
divan de sa thématique dépassant rarement les limites de sa versification et
conféré au poème son unité interne et externe.
Alternatives au modèle français
De même que la langue française était un instrument qui permettait aux
intellectuels turcs de découvrir la littérature antique, anglaise, allemande et russe,
Paris était le point de rencontre des nations culturelles en concurrence avec la
France.
Trois exemples suffisent : deux d’entre eux se réfèrent à la politique de l’éducation, un troisième lie les cours à la Sorbonne et la littérature classique allemande.
La victoire de la Prusse sur la France, tout comme celle du Japon sur la Russie, avait considérablement influencé la vision du monde des Turcs. Les hommes
politiques et les militaires mais aussi les « planificateurs de la politique d’éducation » turcs (pour désigner avec un terme moderne les bureaucrates rationalistes
de l’époque) observaient avec fascination l’ascension de l’empire allemand. Le
Japon paraissait être un modèle de réussite économique et technique, sans pour
autant nuire à la culture nationale (Kreiser, 1984 : 209-239).
Yusuf Kemal [Tengirsek], un des boursiers de l’état que le ministère de la justice
avait envoyé à Paris avant la guerre, était parallèlement chargé de l’inspection des
candidats ottomans. Il s’était rendu à l’ambassade du Japon où on lui avait conseillé
de fonder à Istanbul une université avec des enseignants européens. Un modèle universitaire était né, qui fut d’abord réalisé pendant la Première Guerre mondiale
dans le cadre d’une mission de professeurs allemands (Kreiser, 1989 : 211-218). Ainsi
Le Paris des Ottomans à la Belle Époque / 343
fut créée l’image d’un Quartier Latin en plein cœur de la vieille ville d’Istanbul avec
des facultés, des bibliothèques et des résidences universitaires.
Environ à la même époque, un autre jeune Ottoman, |smail Hakk¬ [Baltac¬o…lu] (1886-1978) passa quelques mois à l’École Normale d’Auteuil dans la
banlieue de Paris pour y suivre des cours de pédagogie française. Il était du reste
chargé de réaliser une étude comparative avec les systèmes allemands et anglais.
On remarque ici encore que le monde entier influençait les Ottomans de l’époque
qui se muaient en grande partie en républicains précoces, même s’ils ne pouvaient
percevoir ce monde que d’un point de vue français (Tolzlu, 1989).
L’un des personnages caractéristiques de l’époque est le journaliste Ali Kemal. Né
en 1867, il suit les cours de la Mekteb-i Mülkiye. Avant de passer son diplôme, il
quitte Istanbul pour aller à Paris (notre Yahya Kemal aurait déclaré un jour : on n’allait pas à Paris à l’époque, on s’y réfugiait). À son retour, il est envoyé en exil à Alep
pour cinq ans. Après avoir pris la fuite une seconde fois, il s’installe à Paris comme
journaliste. Il est l’un des premiers diplômés ottomans de l’École des Sciences Politiques. Ses reportages sur Paris traitent avant tout de la culture, puisque déjà la
censure qui s’exerçait interdisait les sujets politiques. Ses articles parurent en livre
sous le titre de Distractions parisiennes. Un second livre est intitulé : Cours sur la littérature réaliste à la Sorbonne 10. Ali Kemal a assisté entre autres aux cours de l’éminent Gustave Larroummet, dont les ouvrages sur Marivaux, Molière et Racine
étaient parus à cette époque. Il permet ainsi au lecteur de journal ottoman de bénéficier d’une sorte d’enseignement à distance à la faculté des lettres de la Sorbonne
et de découvrir par exemple l’œuvre romanesque d’un Gustave Flaubert.
La scène suivante montre que les petites rencontres en dehors des cours étaient
également possibles. Une dame allemande, assise dans une salle de cours devant
Ali, s’entretient avec son amie sur les « beautés des religions » en général et lui
recommande à cette occasion un certain livre. À la première écoute, Ali ne saisit pas le nom de l’auteur et attend le prochain cours pour s’en enquérir. Il
obtient d’amples renseignements sur Lessing et son œuvre Nathan le Sage. La dame
allemande ne peut qu’être déconcertée par les lacunes d’Ali Kemal et enchaîne
avec un cours sur Kant et d’autres thèmes philosophiques. Sa loquacité n’est interrompue qu’au moment où le professeur pénètre dans la salle.
Ali Kemal connaissait bien par ailleurs l’histoire de la Révolution française qu’il
concevait comme une étape du combat universel de la raison et du droit contre
l’obscurantisme et l’oppression. En 1913, à l’époque des Jeunes-Turcs, il put faire
paraître son livre sur les grands personnages de la révolution : Lavoisier, André
Chenier, Condorcet entre autres. Un autre livre consacré aux femmes de la révolution ne put être édité à cause de la guerre (Kuneralp, 1991 : 147-149). Ali Kemal
fut lynché en 1920 à |zmit par des nationalistes de la plèbe.
10. Sorbonne Dârülfünûn’unda Edebiyat-i hakikiye dersleri, Istanbul, |kdâm 1330 M./1914, première édition 1314/1896).
344 / Klaus Kreiser
Paris, faubourg de la décadence occidentale
Les dangers du mode de vie occidental sont évidents. Dans la province française, la réputation de Paris est probablement plus mauvaise que dans les familles
orientales, où l’on n’a pas lu Bel Ami de Maupassant ni vu les affiches de Toulouse-Lautrec. Il n’y a que peu de Turcs célèbres auxquels les tentations babyloniennes ont pu nuire durablement, à supposer qu’il se fussent livrés à elles. Il nous
faudrait étudier les bons et les mauvais héros des romans de Ahmed Midhat, si
notre thème traitait de ce Paris fictif. Contentons-nous d’un exemple : dans
l’un de ses romans, Midhat (1910) envoie son héroine Ceylan, une jeune fille
pervertie, comme comédienne à Paris. Ceci était prévisible, car à Istanbul déjà,
on la décrit comme une alafranga, indépendante, volage (hoppa) et légère (hafifme‚reb). La littérature turque moderne a très souvent dépeint les oppositions éducation-dépravation, modernisme-tradition, Orient-Occident. Dans un très
célèbre roman de Peyâma Safa, les terminus du tramway d’Istanbul sont l’image
métaphorique de ces oppositions (Fatih-Harbiye, 1931).
On doit peut-être encore citer un exemple littéraire de l’irruption de la dépravation et de l’immoralité qui menace les principes moraux de la famille musulmane, car là encore Paris est le point de départ de tous les maux (Sagaster, 1996 :
64-68). Dans le roman de Hüseyin Rahmi [Gürp¬nar] paru en 1899 La Gouvernante (Mürebbiye), une Matmazel Anjel, détruit la vie d’une respectable
famille. Anjel est une demi-mondaine qui, à Paris, n’avait reçu d’autre éducation
que la lecture d’ouvrages obscènes, les Histoires grivoises. Institutrice privée de Français à Istanbul, elle profite de sa position pour séduire sans exception tous les
membres masculins de la famille. L’histoire atteint le summum du grotesque alors
que Dehri Efendi, un vieil homme à la barbe blanche, doit se réfugier dans un
des placards de Matmazel.
Le poète lyrique Ahmed Hâ‚im (1844-1933) est un célèbre touriste ayant
séjourné à Paris dans les années vingt. Dans son journal (inspiré des Propos d’Alain)
se trouvent des compliments à l’adresse des femmes parisiennes, responsables selon
lui de l’atmosphère unique des rues de Paris. Des femmes vraiment laides, non, on
n’en trouve pas à Paris. Il conclut une conversation avec une « fille » après une visite
de Montmartre : « Mais leur âme (celle des prostituées), à l’intérieur de leur chair
souillée, est pareille à une pierre précieuse qui a perdu son éclat ». Sans changer de
paragraphe il poursuit : « La femme française sait faire la distinction entre son corps
et son âme ». Ceci ne l’empêche pas, à la suite d’un repas dans une famille bourgeoise française, dans une tournure déconcertante, de faire l’éloge du juste-milieu :
« À cette table, je me rappelais sans cesse la pureté (nezahat) et l’intimité (mahremiyet) d’une famille turque ». (Hâ‚im, 1969 : 66-69).
Ici s’achève la section consacrée à l’impact de Paris sur le monde oriental. On
doit toutefois rappeler la présence de l’Orient dans Paris, qui s’est manifestée bien
au-delà de l’architecture de façade des expositions universelles.
Le Paris des Ottomans à la Belle Époque / 345
L’Orient dans Paris
Les musulmans avaient une mosquée sur le boulevard Montparnasse (ce n’est
qu’à l’entre-deux-guerres que fut édifiée l’actuelle mosquée centrale dans le style
maure non loin de la place Monge). Dans le salon se tenaient également des
réunions politiques et littéraires où les Orientaux se retrouvaient. Du voyage de
Delacroix à celui de Henri Matisse (1912-13) en Afrique du Nord, le monde oriental était omniprésent dans la peinture et l’architecture. À l’École des Beaux-Arts,
les peintres Ingres et Gérôme étaient les représentants majeurs de l’orientalisme
esthétique. L’ex-ambassadeur ottoman à St Petersbourg, Halîl Bey (1822-1876),
entretenait d’étroits contacts avec les peintres en vogue. Il fut le premier propriétaire
du Bain Turc d’Ingres, cette œuvre majeure de l’école orientale (Haskell, 1982,
40-47 ; Davison, 1986, 47-65).
Non loin de l’atelier de Gérôme grandit Osman Hamdi (1842-1910). Il est
l’unique « orientaliste oriental » renommé. Ses tableaux ont des sujets semblables
à ceux des peintres européens, comme eux, il se sert de cartes postales et de photographies comme « modèles » (Cezar, 1971; Metzger, 1990). En ce qui concerne
l’architecture, on doit citer le fondateur d’une école nationale d’architecture, Vedat
[Tek] (1873-1942) dont l’œuvre maîtresse, le bâtiment des postes à Sirkeci, est
indissociable de son passé parisien à l’École des Beaux-Arts (1895-1898).
Il fut beaucoup plus difficile d’éveiller une sensibilité à la culture musicale
orientale dans l’atmosphère parisienne que à l’art architectural islamique. Ubeydullah
Efendi (1858-1937), un uléma devenu plus tard journaliste et homme politique,
évoque son échec alors qu’il tentait de faire aimer la musique ottomane aux
membres du club de la presse étrangère (Alkan, 1989). Il rapporte qu’une fois par
mois, dans les salons du club, non loin de l’Opéra, se tenait un dîner réunissant
les correspondants de toutes les nations. Un soir à la fin du repas, on décida que
chaque membre devait chanter une chanson dans sa propre langue. Excepté Ubeydullah, un seul Oriental, un Égyptien, était présent. Après que tous les autres se
furent exécutés, Ubeydullah, malgré ses vives protestations, fut exhorté puis quasiment contraint à chanter. Il chanta : Mübetelâ-î gâm olan rahât-i dünya bilmez
[Celui qui a succombé au chagrin ne trouve pas de repos en ce monde]. Il s’agissait d’une chanson assez récente chantée à Istanbul. Écoutons ses propres mots :
« Je commençai à chanter sur un tempo rapide en frappant des mains sur mes genoux,
en balançant la tête et en tordant ma bouche. Jusque-là, j’étais persuadé que de telles
chansons étaient faites pour être chantées dans un milieu d’alafranga et que leurs
mélodies auraient un grand succès auprès des Français. Ce ne fut pas du tout le cas.
Alors que je chantai, tous me regardaient étonnés et intrigués par mon comportement. Quand la mélodie se fit traînante avec ses goygoys, les visages des auditeurs
grimacèrent. Un homme à côté de moi dit quelque chose à son voisin de droite. »
Le pauvre fut effondré lorsqu’il entendit un homme murmurer à l’oreille de
son collègue : « On dirait que Monsieur Ubeyd a trop bu ce soir ! » Il était pourtant le seul à avoir bu de l’eau et non du vin ce soir-là. Il avait même refusé la
346 / Klaus Kreiser
liqueur avec le café ! Cependant, il chanta sa chanson jusqu’à la fin. Seul le président du club le remercia. Tous les autres gardèrent le silence. Mais il riaient.
Ce rire ressemblait à un ricanement. « Ils voulaient connaître la signification du
texte. Je me disais que peut-être ils apprécieraient au moins le texte ».
Mübetelâ-i gâm olan rahât-i dünya bilmez
[Qui a succombé au chagrin ne trouve pas de repos en ce monde…]
Zehr-i hicrâna kanan lezzet-i sahbâ bilmez
[Qui se nourrit du poison de la rupture ne connaît pas le goût du vin]
Sair-i dest-i elem nüzhet-i sahra bilmez
[Qui chemine dans les contrées désertiques du chagrin ne connaît pas les joies
du désert infini]
Rind-i deryâ-dil olan sahil-i hülya bilmez
[Dans l’océan du cœur, le sage ne connaît pas les rivages des rêves suaves]
La traduction produisit à nouveau d’indescriptibles ricanements. « Bien que
je leur eusse donné la traduction en français, ils continuaient de demander “que
veut dire cela, nous n’avons rien compris”. Je commençai à m’irriter de leur attitude railleuse. Je finis par dire : “Messieurs, le texte dégage une signification profonde, si vous le comprenez. Je crains cependant que vous ne la compreniez
pas”. Ils s’exclamèrent : “Mais Monsieur, expliquez-le-nous, de grâce !” Je répondis : “Vous avez un esprit français. Vous n’êtes pas en mesure de comprendre. Seuls
les Orientaux peuvent saisir ce genre de subtilité” ».
Après cette digression sur l’échec d’un dialogue est-ouest, examinons encore
une question politique :
Sous le règne d’Abdülhamit, des groupes d’opposition se rassemblèrent dans
la capitale française. Parmi eux, des courants plaidaient pour une amélioration progressive des rapports, d’autres étaient plus radicaux. Parmi les exilés politiques, que
l’on nommait les Jeunes-Turcs, on trouvait des partisans de tendances centralisatrices et d’autres, notamment parmi les représentants arméniens, albanais et arabes,
qui misaient sur un modèle fédéraliste pour l’État ottoman. Par ailleurs, une
fraction islamiste, comme nous l’appellerions aujourd’hui, s’était formée sous la
conduite de ulama égyptien. « Les très influents comités bulgares, macédoniens
et serbes rejetèrent toutefois dès le départ toute coopération et tout dialogue ».
Le congrès des Jeunes-Turcs de 1902 illustre l’aspect politique de la vie des Ottomans à Paris (Hanio…lu, 1993 : 23-65). Après de considérables préparatifs, continuellement surveillés et entravés par le gouvernement ottoman et l’Ambassade à
Paris, le gouvernement français décida dans un premier temps d’interdire le
congrès avant de faire volte-face pour finalement l’autoriser. D’influents journalistes et députés français, dont le futur président du Conseil, Clémenceau faisaient
peut-être partie, étaient sans doute à l’origine de ce revirement. Jusqu’au 4 février,
date à laquelle le congrès devait s’ouvrir, on attendit en vain l’autorisation officielle de tenir la réunion. Les quarante-sept participants se retrouvèrent donc
dans l’appartement du député Lefèvre-Pontalis, un membre de l’Institut de France.
Le Paris des Ottomans à la Belle Époque / 347
Pour la première fois, le congrès permit de montrer clairement la problématique
d’une alliance entre les diverses forces d’opposition allant dans le sens d’une identité ottomane supranationaliste.
Dans une certaine mesure, Paris fut aussi le lieu de naissance d’une identité
politique turque. À la veille de la Première Guerre mondiale, la décomposition
de l’ensemble des exilés ottomans divisés en différents groupes turcs, arméniens,
kurdes, arabes et autres était irréversible. On était encore loin d’imaginer que le
dernier calife du monde islamique finirait sa vie en 1944 en exil à Bobigny,
dans une banlieue ouvrière de Paris (Bacqué-Grammont, 1994 : 107-174).
Souvenirs de Paris
Pour les poètes retournés en Turquie, Paris reste le lieu magique de leur jeunesse. Pour conclure, nous citerons et aborderons trois poèmes.
Dans les vers d’Abdülhak Hâmid, des mots français comme « lac, fiacre, sac,
cascade » jaillissent soudain à la fin ou au milieu d’un hémistiche.
Böyle Ville d’Avray’ de kalsak bir gece
Bir a…ac alt¬nda yatsak gizlice…
O Auteuil bülbülünün feryâd¬
Ǭkmad¬ gitti gönülden yâd¬ !
Bir ziyafet vererek kendime Saint-Germain’ de
Bir gece kesb-i ne‚at etmeliyilim jardin’ de
Pourrions-nous comme dans un rêve passer une soirée dans la ville d’Avray
À l’ombre d’un arbre étendus en secret
Oh les plaintes du rossignol sont remplies de douleurs
Mes pensées pour elle jamais n’ont quitté mon cœur […]
À Saint-Germain je préparerai un festin
Et marcherai joyeux une nuit dans le jardin…
Il est évident que ces hémistiches et ces distiques qui au premier abord semblent empruntés à un vaudeville parodiant les coutumes françaises ne pouvaient
permettre à la langue turque de franchir les portes de l’Occident. « La civilisation et la culture sont des causes bien plus sérieuses », écrit Tanpinar, et il ajoute
avec sarcasme : « Tout cela ressemble plus au journal (hat¬ra defteri) d’un jeune
fonctionnaire en service à l’étranger à la recherche de plaisirs qu’à un petit recueil
lyrique » (Tanp¬nar, 1988 : 522-524).
Un célèbre poème de Nazim Hikmet (1902-1963) sur Paris rassemble autour
de ses propres expériences des éléments de l’histoire des familles et les jours
héroïques du libéralisme et du socialisme turcs. Hikmet le communiste dépose
des fleurs au pied du mur où les communards furent fusillés comme un amoureux offre des fleurs à sa bien-aimée. Il évoque en même temps sa mère peintre
qui, pendant sa jeunesse à Paris, parlait français – firenkçe – et peignait des
toiles (Hikmet, 1967 : 177-178).
348 / Klaus Kreiser
Il faut ajouter que Paris n’exerçait pas l’effet d’un aimant sur tous les auteurs
turcs. Le célèbre narrateur Sait Faik (1906-1954), qui avait passé trois de ses jeunes
années à Grenoble, n’aurait pour rien au monde prolongé un séjour de cinq
jours consacré à des consultations médicales en 1951 (Tural¬, 1975 : 6-7). Un
autre représentant très estimé du Moderne turc, Cahit Külebi (1917), qui n’avait
aucune disposition pour les langues étrangères et n’avait pas non plus passé sa
jeunesse dans les cafés du Quartier Latin, s’exprime à propos du culte de ses collègues pour Paris :
[…]
Quand je dis : Paris
C’est une femme à la voix rauque que j’ai devant les yeux
Elle chante une chanson sur l’insomnie,
Je vois sa poitrine qui balance de haut en bas.
Ceux qui ont payé s’ennuient.
Pourtant : ils écoutent tous cette femme.
Il n’est pas facile de se lever et de partir comme ça
quand on écoute une chanson sur l’infidélité.
Dans les verres des ténèbres,
La lumière attend d’être bue.
Une brume – laiteuse comme du raki mélangé à de l’eau
Qui envahit la rue.
La femme, jusqu’au petit matin passionnément,
a récité sa chanson.
Moi-même, je n’ai jamais été à Paris.
Des gens qui étaient là, m’ont raconté…
Avec la perte du français et de la culture française, les intellectuels turcs doivent renoncer à tout un système de références qui leur permettait non seulement
de tenir des discours de spécialistes dans les meyhanes de Beyo…lu, mais qui les
reliait aussi à la culture du monde et les réconciliait de manière étonnante avec
les fondements persans et arabes. Le néo-classicisme d’un Abdülhak Hâmid, les
vers exquis de Ahmed Hâ‚im, le moralisme éclairé de Ahmed Midhat sont des
produits caractéristiques de cette synthèse. Même si, autrefois comme aujourd’hui, cette synthèse n’a pas été beaucoup appréciée à cause de son manque de
cohérence, je crois que sa valeur n’était inférieure ni au romantisme national commun, ni aux formes plates du nouveau jacobinisme islamique.
Le Paris des Ottomans à la Belle Époque / 349
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