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Introduction
En 1981, Antoine Van Agtmael — économiste néerlandais à la Société Financière
Internationale
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— qualifiait d’« émergents » certains pays présentant de nouvelles
opportunités pour les investisseurs internationaux. Les pays émergents connaissent des taux
de croissance élevés et font partie intégrante du processus de mondialisation (Vercueil, 2012)
puisqu’ils commercent abondamment avec le reste du monde et bénéficient d’investissements
directs à l’étranger (IDE). Les changements dans les rapports et les dynamiques
institutionnelles transforment les structures de production de ces pays et accroissent les
revenus disponibles, engendrant à leur tour des mutations socio-économiques profondes
notamment sur l’emploi. (Piveteau, Rougier, 2012) La majorité d’entre eux sont désormais
des pays à revenus intermédiaires, c'est-à-dire que le revenu par habitant se situe entre celui
des pays riches et des pays les moins avancés. Malgré des progrès économiques évidents, il
semblerait d’une part que la richesse nouvellement créée se diffuse de façon très inégalitaire
dans ces pays, bien qu’une littérature récente fasse état de l’émergence d’une nouvelle
« classe moyenne » vaste et hétérogène (Salama, 2014b) et que d’autre part l’emploi informel,
la proportion de travailleurs pauvres ou en situation d’emploi vulnérable demeurent assez
répandu (Jütting, de Laiglesia, 2009).
Sous l’effet de la mondialisation des échanges, les organisations internationales intègrent des
indicateurs qualitatifs sur l’emploi au côté des critères du taux de chômage ou du taux
d’emploi. Ainsi, depuis plus de 10 ans, une vraie réflexion internationale émerge sur la
question de la qualité des emplois. Porté entre autres par l’Organisation internationale du
travail (OIT) à travers la notion de travail décent (ou decent work), ce thème fait aujourd’hui
l’objet de plusieurs publications tel que l’ouvrage de Cazes et Verick (2013) qui s’interroge
sur l’influence de la croissance dans l’amélioration des conditions de vie au travail dans les
pays émergents. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE)
intègre depuis peu cette thématique dans son champ de recherche. Depuis 2011, un rapport
intitulé How’s Life ? paraît chaque année à l’initiative du programme «The Better Life
Initiative » de la Commission Stiglitz-Sen-Fitoussi.
Comme le soulignent Guergoat-Larivière et Marchand (2013), il n’est pas aisé de définir et de
quantifier la qualité de l’emploi, généralement considérée comme multi-dimensionnelle, car
de nombreuses approches existent. Le présent document cherche à définir les composantes de
la qualité de l’emploi qui s’appliquent le mieux aux pays émergents, à proposer une mesure à
partir d’indicateurs et à établir une comparaison entre les pays. L’objectif est de dresser un
état des lieux et d’envisager des perspectives en la matière. Fondé sur des critères
communément retenus pour qualifier un pays « d’émergent » (Vercueil, 2012)
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, le choix est
fait de retenir vingt-quatre pays en cohérence avec la liste établie par le Fonds monétaire
international (FMI) le 16 juillet 2012
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: l’Afrique du Sud, l’Argentine, le Brésil, la Bulgarie, le
Chili, la Chine, l’Estonie, la Hongrie, l’Inde, l’Indonésie, la Lettonie, la Lituanie, la Malaisie,
le Mexique, le Pakistan, le Pérou, les Philippines, la Pologne, la Roumanie, la Russie, la
Thaïlande, la Turquie, l’Ukraine et le Venezuela. Ici, la Chine est prise en compte séparément
de Taiwan. Même si la catégorisation « pays émergents » regroupe des pays dont le poids
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La Société financière internationale est une filiale de la Banque mondiale.
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Les critères sont les suivants : (1) Le revenu par tête (RNB par habitant), comptabilisé en parité de pouvoir
d’achat (PPA) afin de tenir compte du pouvoir d’achat interne de la monnaie, est compris entre 10 et 70 % de la
moyenne des pays de l’OCDE. (2) Les pays émergents connaissent une croissance économique forte et soutenue
depuis au moins une décennie. (3) Ils s’engagent dans des réformes structurelles et institutionnelles visant à les
insérer dans l’économie mondiale. (4) Ils échangent abondamment avec le reste du monde et bénéficient
d’investissements directs à l’étranger (IDE). (5) Ils présentent encore un fort potentiel de croissance.
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Voir http://www.imf.org/external/pubs/ft/weo/2012/update/02/index.htm