Colles - Guillaume Pigeard de Gurbert

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Pigeard de Gurbert 1
Colles
Première Supérieure
Gay-Lussac
Cours commun / Oral
2012-2013
LE MENSONGE
1) Proust, Un amour de Swann
C’est poussé par la jalousie que Swann espionne Odette alors qu’elle vient de le
congédier, prétextant la fatigue, sans doute pour retrouver son amant, s’inquiète-t-il.
Ce n’est pas on ne sait quelle décision délibérée de savoir mais bien « le tourment qui
l’avait forcé de sortir de chez lui », écrit Proust dans Un amour de Swann. Le jaloux ne se
dit pas « je veux savoir » mais plutôt « il faut que je sache », et ce « il faut », c’est la
force de la nécessité contre laquelle on ne peut rien. Cette volonté incoercible de
savoir qui ronge le jaloux et qui n’a pas de motif rationnel (une fin librement choisie
en conscience) mais un mobile affectif (une cause nécessaire qui agit dans notre dos et
par laquelle nous sommes mus à notre insu), Proust l’appelle justement une « passion
de la vérité » [la conscience]. Le « personnage conceptuel » du jaloux, comme diraient
Deleuze et Guattari (dans Qu’est-ce que la philosophie ?), substitue à l’image du
philosophe ami du savoir, le concept du philosophe amoureux du savoir. Deleuze
conteste que dans « philosophie » il y ait « ami » : le jaloux n’est pas l’ami de ce savoir
qui le blesse mais qu’il ne peut s’empêcher de chercher. De même, le philosophe subit
la violence d’un affect qui le force à penser. Le personnage conceptuel du jaloux
permet ainsi de redéfinir la philosophie en posant le problème : « Qui cherche la
vérité ? C’est le jaloux, sous la pression des mensonges de l’aimé […] Le tort de la
philosophie, c’est de présupposer en nous une bonne volonté de penser […] Aussi la
philosophie n’arrive-t-elle qu’à des vérités abstraites, qui ne compromettent personne
et ne bouleversent pas » (Deleuze, Proust et les signes, 1ère partie, chap. 2). La
philosophie commence pour de bon comme une histoire d’amour : par la rencontre
contrainte et forcée de l’altérité.
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2) Sartre, L’être et le néant, 1ère partie, chap. 2 : mauvaise foi et mensonge
« Certes, pour celui qui pratique la mauvaise foi, il s'agit bien de masquer une idée
déplaisante ou de présenter comme une vérité une erreur plaisante. La mauvaise foi a donc
en apparence la structure du mensonge. Seulement ce qui change tout, c'est que dans la
mauvaise foi, c'est à soi-même que l'on se masque la vérité. Ainsi la dualité du trompeur et
du trompé n'existe pas ici. La mauvaise foi implique au contraire l'unité d'une conscience. »
Toutes les fois que nous disons « je voudrais bien mais je ne peux pas », nous tentons
d’échapper à cette angoisse : être libre. La mauvaise foi est ce mensonge que nous nous
faisons à nous-mêmes en dissimulant notre liberté sous une essence. Elle consiste à
s’inventer un être pour échapper à son néant. Mais la mauvaise foi ne parvient pas à
éliminer la conscience de notre liberté. En effet, si je cherche à me cacher à moi-même ma
liberté, c’est bien que je suis conscient d’être libre [la conscience]. La mauvaise foi a ceci
de commun avec le mensonge qu’elle suppose la connaissance de la vérité. Il faut
connaître la vérité pour pouvoir la dissimuler. Mais ce qui distingue la mauvaise foi du
mensonge, c’est que le mensonge s’adresse aux autres, alors que dans la mauvaise foi c’est
à moi-même que je tente de faire accroire que je ne suis pas libre.
3) Parler = mentir (dire autre chose que ce qui est
Il faut distinguer le langage proprement dit, qui n’appartient qu’à l’homme, et
les communications animales. Ces dernières se caractérisent par la « fixité du
contenu » exprimé et par la « transmission unilatérale » du message, comme le
remarque Benveniste dans un article intitulé « Communication animale et langage
humain » (repris dans Problèmes de linguistique générale, tome I, chap. V).
Benveniste déclare, à propos du prétendu « langage » des abeilles : « ce n’est pas un
langage, c’est un code de signaux ». Certes, les danses des abeilles mettent en œuvre
un symbolisme véritable, bien que rudimentaire, dans la mesure où entre les
mouvements et ce qu’ils désignent (distance, direction) « il y a bien correspondance
conventionnelle » souligne Benveniste. Par conséquent, ce n’est pas ce rapport
conventionnel qui constitue l’essence du langage propre à l’humain. Le langage
constitue un système ouvert qui se caractérise par une puissance d’expression illimitée,
à la différence des communications animales qui sont limitées à un contenu déterminé
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à l’avance et une fois pour toutes. Par leurs danses, les abeilles ne sauraient signifier
autre chose que la distance et la direction où se trouve la nourriture (pollen ou nectar).
C’est sans doute admirable, mais cela n’a rien à voir avec les possibilités infinies du
langage humain qui sait dire non seulement l’immense variété de ce qui est, mais
encore et surtout l’infinie richesse de ce qui n’est pas : « la terre est bleue comme une
orange », dit Eluard. Le langage se définit donc par la puissance de l’arbitraire, la
possibilité de l’artifice, les prodiges du mensonge et les sortilèges de l’imagination.
Les signaux émis par les animaux diffèrent radicalement des signes langagiers qui,
seuls, ouvre l’homme à l’infinité des mondes qu’il se crée.
4) Nietzsche, La naissance de la tragédie, § 8 : L’art nous libère du mensonge de la culture
Nietzsche a développé cette opposition entre la culture qui substitue au monde réel une
représentation humaine subjective et l’art qui fait corps avec la présence réelle du monde,
sous les espèces du satyre grec et du berger moderne : « La nature intouchée par la
connaissance, encore verrouillée aux intrusions de la civilisation, voilà ce que le Grec
apercevait dans son satyre » (La naissance de la tragédie, § 8). Le satyre, c’est l’homme
véritable d’avant « l’homme de culture », lequel ne connaît plus que « cette somme
d’illusions culturelles qui lui tient lieu de nature » (La naissance de la tragédie, § 8, première
version, note 1, p. 347). Et Nietzsche de poursuivre : « Là en effet, l’image archétypale de
l’homme était lavée de toutes les illusions de la civilisation ; là se dévoilait l’homme vrai, le
satyre barbue en liesse de son dieu, devant qui l’homme civilisé se réduisait aux
dimensions d’une mensongère caricature » (§ 8). Ce qu’il faut remarquer, c’est que cette
présence de l’homme au monde, ou plus exactement cette coprésence de l’homme et du
monde n’est pas une donnée immédiate mais création artistique. C’est tout le paradoxe de
l’art que de créer le monde d’avant toute création : « La sphère de la poésie, écrit
Nietzsche, n’est pas extérieure au monde, comme une impossible chimère sortie du
cerveau d’un poète. Elle se veut exactement le contraire, l’expression sans fard de la
vérité, et c’est précisément pour cette raison qu’elle doit rejeter loin d’elle la parure
mensongère de la prétendue réalité de l’homme civilisé. Entre cette vérité proprement
naturelle et cette civilisation de mensonge qui prétend à la seule réalité, le contraste est ici
le même qu’entre l’éternel noyau des choses, la chose en soi, et l’ensemble du monde
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phénoménal. » Le monde que produit la culture n’est qu’une représentation posée en face
de l’homme à la façon d’un spectacle dont celui-ci est le spectateur impassible. Avec l’art
au contraire le monde et l’homme ne font qu’un.
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