
410 | La Lettre du Neurologue • Vol. XIV - n° 11 - décembre 2010
Glutamate et grandes fonctions cérébrales
DOSSIER THÉMATIQUE
Voie glutamatergique
et maladie d’Alzheimer
Ces données donnent à penser qu’il existe une
certaine homogénéité de l’implication différentielle
des différents types de récepteurs glutamatergiques
dans les différents processus de mémorisation et
ce, quels que soient le type de mémoire (visuelle,
épisodique) et la structure cérébrale impliquée
(hippocampe, cortex périrhinal) [19-23].
Au cours de la maladie d’Alzheimer, l’activation des
récepteurs NMDA suivant un mode tonique plutôt
que phasique pourrait être à l’origine à la fois des
lésions d’excitotoxicité et des perturbations des
processus de mémorisation (24).
Néanmoins, des données récentes suggèrent que
le glutamate est également impliqué dans d’autres
fonctions cognitives, notamment les fonctions
exécutives. La mémoire de travail est caractérisée
par le maintien d’une information durant un temps
très court, notamment au cours de l’exécution d’une
tâche, cette information conditionnant un compor-
tement ultérieur. Elle implique, entre autres struc-
tures, le cortex préfrontal (20). L’administration de
kétamine (un antagoniste des récepteurs NMDA) à
des doses ne provoquant pas d’effet dissociatif chez
le sujet sain entraîne néanmoins une altération de
certaines capacités de la mémoire de travail (25).
De même, les capacités de maintien et d’adaptation
d’une stratégie, également sous la dépendance
du lobe préfrontal, sont diminuées chez l’animal,
comme l’indique l’apparition de persévérations après
administration de l’antagoniste NMDA non compé-
titif MK801 (20, 26). Chez l’homme, ces capacités
sont évaluées cliniquement par le test de Wisconsin
et diminuent après administration de kétamine à
doses subanesthésiques chez le sujet sain (20, 27).
Enfin, l’activation de récepteurs de type NMDA est
aussi impliquée, en association avec les récepteurs
dopaminergiques de type D1 du réseau cortico-strial,
dans les mécanismes d’apprentissage avec prédiction
de récompense (28). Cette intégration de signaux
glutamatergique et dopaminergique constitue la
base du lien existant entre les processus de plasticité
à l’origine des mécanismes d’apprentissage et
ceux à l’origine des comportements adaptatifs et
addictifs (29).
En conclusion, le glutamate intervient à tous les
niveaux des processus de mémorisation et d’appren-
tissage par l’intermédiaire des récepteurs NMDA,
essentiellement pour les phases d’encodage et de
consolidation, et par le biais des récepteurs AMPA
pour les phases de récupération de l’information.
Glutamate et psychiatrie
Une littérature abondante est consacrée aux liens
existant entre le glutamate et certaines maladies
psychiatriques, notamment la schizophrénie. Outre
les symptômes positifs et négatifs, l’accent a été mis
ces dernières années sur la désorganisation concep-
tuelle et les troubles cognitifs et affectifs associés
à la pathologie schizophrénique. Il a été en effet
clairement montré que la sévérité des symptômes
négatifs et des altérations cognitives était un déter-
minant important du devenir des patients, en parti-
culier de la possibilité de reprendre des études ou
une activité professionnelle (30).
En effet, certaines fonctions cognitives sont néces-
saires pour l’apprentissage et la mémorisation de
capacités permettant d’avoir un fonctionnement
communautaire normal. Ces troubles cognitifs
s’installent précocement dans la schizophrénie
et concernent plusieurs secteurs des fonctions
supérieures (30). Les capacités attentionnelles
sont les premières à être perturbées. Les fonctions
exécutives sont atteintes plus tardivement, et
leur atteinte entraîne des difficultés à élaborer
une stratégie et un défaut de plasticité mentale.
La mémoire de travail et les capacités d’appren-
tissage sont également perturbées. Le modèle
neuro biologique admis pour rendre compte de la
physio pathologie de la schizophrénie est représenté
par une hyperdopaminergie mésolimbique sous-
tendant les symptômes positifs (idées délirantes) et
une hypodopaminergie mésocorticale sous-tendant
les symptômes négatifs (émoussement des affects)
et cognitifs (31). Si l’hypothèse dopaminergique,
bien que non exclusive de toute autre, est celle
qui est étayée par le plus d’arguments, la seule
qui présente des preuves directes (avec les travaux
d’imagerie de Laruelle) et surtout celle qui reste
la mieux vérifiée sur le plan thérapeutique, pour
autant aucune donnée n’indique clairement l’exis-
tence d’anomalies des récepteurs dopaminergiques
chez les patients schizophrènes. En revanche, nous
Glutamate et effets psycho-comportementaux
Le glutamate, en particulier via les récepteurs NMDA, régule
négativement un certain nombre de dimensions psycho-
comportementales comme l’émotion, l’humeur, les capacités
de défense vis-à-vis du stress et de l’anxiété. L’augmentation
anormale des concentrations en glutamate, observée au cours
de la maladie d’Alzheimer, pourrait contribuer à l’apparition
des troubles psycho-comportementaux que l’on y constate, et
la modulation de la transmission glutamatergique pourrait
contribuer à faire régresser certains de ces symptômes, en
particulier les réactions anxieuses et agressives.
R. Bordet