Qui créera le premier calculateur intelligent ?1
Laurent Perrinet
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Résumé3
Les ordinateurs classiques sont de plus en plus puissants mais restent
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toujours aussi "stupides" : Impossible d’en trouver un avec lequel on puisse
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dialoguer de façon naturelle. Aucun système visuel artificiel ne voit aussi
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bien que nous, ou qu’une mouche ! Alors qui inventera le premier calculateur
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intelligent ?8
Un ordinateur, c’est bien pratique ! On peut jouer, communiquer, écrire des
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lettres, même faire des calculs gigantesques ou chercher en un clin d’œil un mot
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dans une encyclopédie. Pour ça ils sont excellents, mais si on leur demande
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quelque chose de diéremment intelligent, comme par exemple de raconter
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une blague, on sera souvent déçu : Bref, les robots intelligents ça n’existe que
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dans les films ! Mais alors comment définir l’intelligence ? Est-il possible de la
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comprendre et de la "mettre en boîte" ? Pour répondre à ces questions, une piste
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est de directement s’adresser à notre cerveau : pouvons-nous formaliser les
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mécanismes de la pensée et ensuite les copier afin de créer une machine qui soit
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vraiment dotée d’intelligence ?18
INCM, CNRS /Université de la Méditerranée, 31, ch. Joseph Aiguier, 13402 Marseille Cedex
20, France, e-mail : [email protected], WWW :
http://www.incm.cnrs-mrs.fr/
LaurentPerrinet
- Ce travail a été financé par le projet européen "FACETS" (EC IP project FP6-
015879).
Rev: 3905, 9 avril 2010 1perrinet10interstices.tex
Figure 1 – Cette figure montre une image obtenue par microscopie à fluorescence
de neurones cultivés à partir de cellules souches d’embryons humains. Les
neurones apparaissent comme des noyaux (avec un diamètre moyen de 10
micromètres) avec des terminaisons arborées. Celles-ci permettent de "connecter"
les neurones entre-eux et de former des réseaux. À noter que les neurones n’ont
pas cette couleur, mais la fluorescence marque ici la présence des messagers
synaptiques qui assurent la transmission d’information entre deux neurones : en
particulier le jaune révèle la dopamine dont la carence est associée à la maladie de
Parkinson. À la diérence d’un ordinateur classique, calculant très rapidement
sur un petit nombre de processeurs synchronisés grâce à une horloge centrale, le
système nerveux central est constitué d’un grand nombre de processeurs tout en
étant dépourvu d’horloge centrale. De plus, le fonctionnement de ces processeurs
(les neurones) est radicalement diérent car ils ne communiquent entre eux
que par de brèves impulsions. Les neurones sont relativement silencieux (en
moyenne une opération élémentaire par seconde, à comparer aux milliards
d’opérations élémentaires d’un processeur classique actuel). Enfin personne ne
"programme" le cerveau comme on le ferait avec un calculateur classique! Au
lieu de cela, l’ensemble du système évolue de façon auto-organisée, c’est-à-dire
en modifiant de façon auto-régulée les paramètres essentiels de son activité, y
compris la morphologie des neurones, leur connectivité ou encore en changeant
des concentrations hormonales. Un "programme neural" s’inscrit donc dans
tous ces paramètres et fait alors émerger des propriétés qui vont permettre au
système d’eectuer toutes sortes de calculs complexes, comme reconnaître le
visage d’un ami, coordonner ses mouvements pour conduire un vélo ou lire
une revue scientifique... (Photo prise au laboratoire de Xianmin Zeng du Buck
Institute for Age Research.)
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1 Et pourtant... ils pensent !19
C’est bien le cerveau, en tant que centre de notre système nerveux, qui
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est le siège de l’intelligence chez les animaux vertébrés. Il est le système le
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plus complexe qu’il nous est donné d’étudier et notre connaissance de son
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fonctionnement est encore très récente. À l’époque de l’invention de la machine
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à vapeur, on pensait encore que le cerveau était "fluide", ce qui a donné les mots
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"humeur" et "humour". Un précurseur est alors Santiago Ramón y Cajal. Il a pu
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le premier montrer il y a déjà 100 ans que notre système nerveux central n’est
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pas un milieu continu. En eet, on a plutôt aaire à un grand nombre de cellules
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spécialisées, les neurones, elles-mêmes entourées de cellules nourricières, les
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cellules gliales. La science de l’intelligence, ou neurosciences, était née !29
Chez l’homme, on compte environ 100 milliards neurones, un chire com-
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parable à 10 fois la population humaine de la planète. Ils sont organisés en un
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réseau complexe qui connecte chaque cellule à environ mille à 10 mille autres !
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A chaque connexion correspond des molécules définies par des centaines d’élé-
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ments. Pour se donner un ordre d’idée, ce sont donc à un potentiel de plus de
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10
11 ×
10
4×
10
3
=10
18
éléments d’informations (soit de l’ordre de cent mille
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disques durs d’un tera octet !) que correspond l’architecture de notre cerveau à
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chaque instant.37
Cette organisation est immature chez le bébé : même si les grandes structures
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anatomiques sont déjà en place, les connexions entre neurones sont largement
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aléatoires. C’est par la maturation du nouveau-né, et par son interaction avec le
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monde qui l’entoure, que cette organisation va progressivement se mettre en
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place. Petit à petit, les neurones, qui sont de "bêtes" cellules microscopiques, vont
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se connecter et s’associer. Dans les aires visuelles par exemple, des neurones vont
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développer une préférence pour certaines classes de signaux comme les lignes
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Les neurones peuvent alors s’organiser à de plus grande échelle des populations
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de neurones. Les diérentes parties du cerveau vont progressivement se spé-
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cialiser chez le jeune adulte jusqu’à produire des fonctions cognitives ecaces,
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comme la vision ou la motricité, pour par exemple produire des mouvements
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coordonnés. Mais comment ce résultat peut-il émerger d’un simple réseau de
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neurones? Quelle "magie" fait que les neurones puissent se parler ? Par quel
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"miracle" peuvent-ils apprendre ? Ce sont là les questions qui nous fascinent
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tant mais au lieu de parler de magie ou de miracle, essayons de comprendre
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quels mécanismes se cachent derrière nos neurones.53
2 Comment décrypter le langage des neurones ?54
En grande majorité
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, les neurones communiquent par de brèves impulsions
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électrochimiques, les potentiels d’action, qui -de façon assez surprenante- ont
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des formes très similaires entre neurones dans le cerveau mais aussi au sein du
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vivant (voir Figure 2) . On parle de potentiel d’action pour ces signaux car c’est le
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fait que ce soit des impulsions qui permet de libérer des substances chimiques à
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l’interface entre deux neurones, la synapse, et de propager de l’information d’un
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neurone à l’autre. L’information est donc essentiellement transmise à travers
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des "bangs" : comme en musique un simple rythme. Ce qui compte ici c’est donc
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bien le temps, les instants où ces évènements sont émis. Le cerveau ne code
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donc pas son information sous forme de valeur, mais code son information de
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manière temporelle (le moment où l’impulsion est émise) et de manière spatiale
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(l’endroit, c’est à dire le neurone, qui a émis cette information). Si on écoute le
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signal émis par un neurone en l’amplifiant dans un haut-parleur, on entend
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en moyenne une impulsion par seconde, soit tout de même 10 milliards par
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seconde pour l’ensemble du cerveau ! On peut reconnaître dans ce brouhaha soit
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1
. Nous négligerons les jonctions électriques entre neurones et le rôle encore largement méconnu
du rôle des cellules gliales en ce qui concerne le traitement de l’information.
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des rythmes, soit un bruit aléatoire, similaire à la pluie, soit des sons toniques
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("bang !") ou encore des bouées ("brrr.... brrr..."). Mais comment interpréter
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cette information comme une donnée utile ?72
Comme si nous étions trop près d’un écran de télévision à regarder des pixels
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s’allumer et s’éteindre, ce niveau de description ne permet pas de comprendre
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l’image globale qui pourrait être représentée dans l’activité neurale. Il faut donc
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prendre du recul et des progrès récents en imagerie permettent maintenant
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de mieux capturer l’essence de ce langage (voir Figure 2). Il n’est pas comme
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le français ou toute autre langue humaine, un assemblage organisé par une
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grammaire de mots attachés à des symboles. A l’inverse, le code neural possède
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un seul mot, le potentiel d’action. Mais pour chaque neurone cet événement
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peut venir d’un grand nombre de voisins : l’architecture est parallèle. De plus,
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la réponse du neurone est grandement dépendante de la séquence avec laquelle
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ces impulsions convergent sur ses synapses bien que ces calculs élémentaires
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sont eectués sans qu’il existe d’horloge centrale : La dynamique est asynchrone.
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Enfin, les neurones par leur multiples interactions forment un réseau compact
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et ne peuvent plus être considérés seuls, mais uniquement dans le contexte du86
réseau auxquels ils sont connectés : le code est distribué. Dans ce cadre, le code
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neural n’est pas un langage comme celui qui est implanté dans les ordinateurs.
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Il est plus correct de le considérer comme le résultat de la superposition d’un
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très grand nombre de processus parallèles. On parle alors de système dynamique.
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Comme on l’a compris, l’activité neurale, en s’appuyant sur la très forte
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connectivité, porte l’information en la propageant à travers le cerveau. On
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peut ainsi imaginer par exemple, comment l’information visuelle, pour un mot
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imprimé sur une feuille de papier va être codée dans notre œil (plus précisément
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sur notre rétine) pour ensuite rebondir dans le cortex visuel primaire (voir
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Figure 2), puis suivre des chemins parallèles pour déclencher la compréhension
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