JHON PICARD BYRON
L’ENGAGEMENT ETHNOLOGIQUE DE JEAN PRICE-
MARS ET SON ENGAGEMENT POLITIQUE
Thèse présentée
à la Faculté des études supérieures et postdoctorales de l’Université Laval
dans le cadre du programme de doctorat en Ethnologie et patrimoine
pour l’obtention du grade de Philosophiae Doctor (Ph.D.)
DÉPARTEMENT HISTOIRE
FACULTÉ DES LETTRES
UNIVERSITÉ LAVAL
QUÉBEC
2012
© Jhon Picard Byron, 2012
ii
Résumé
Jean Price-Mars a joué un rôle majeur dans la formation de l’école haïtienne d’ethnologie. Il est
le principal initiateur de la mise en place des cadres institutionnels de l’ethnologie haïtienne.
Fondateur et premier directeur de l’Institut d’Ethnologie qui deviendra plus tard la Faculté
d’Ethnologie, un des principaux initiateurs de la mise en place du Bureau d’ethnologie, en 1941,
Price-Mars contribue fortement au fondement théorique de l’ethnologie haïtienne, à la
construction de l’objet de cette discipline en Haïti. L’auteur est reconnu en Haïti comme l’un des
premiers ethnologues haïtiens. Son chef-d’œuvre Ainsi parla l’oncle, souvent cité, est présenté
comme un élément du patrimoine culturel haïtien. Son image de chantre et de promoteur de la
culture haïtienne fait l’unanimité. Cette thèse se propose de faire le lien entre, d’une part, les
premiers ouvrages de l’auteur, souvent cités et commentés en tant que travaux scientifiques, et,
d’autre part, ses interventions ou positionnements politiques qu’on a souvent tendance à passer
sous silence. Or, l’implication de Price-Mars sur la scène politique haïtienne se situe bien avant
dans le temps par rapport à sa « vocation d’ethnologue ». Price-Mars est au premier plan de la
scène politique haïtienne dès 1900. Diplomate, il est élu député en 1905 après avoir raté l’élection
une première fois dans sa circonscription de Grande Rivière du Nord (1903). La rédaction et la
publication de ses deux livres majeurs La vocation de l’élite (1919) et Ainsi parla l’oncle (1928)
coïncident avec des moments de combats politiques intenses. Il est membre d’une association
mise en place contre l’occupation d’Haïti par les marines américains, l’Union Patriotique, au
moment où il fait la série de conférences qui constitueront l’essentiel des textes de La vocation de
l’élite. Il est sénateur et candidat à la présidence, en 1930, deux ans après la parution de Ainsi
parla l’oncle. Dans cette thèse, nous voulons rendre compte de son analyse critique de la
formation de la société haïtienne et de sa proposition de construction de la nation haïtienne;
ensuite, montrer que son insistance sur l’identité haïtienne (bien loin d’une démarche folkloriste),
sa réhabilitation du vodou, sa démarche théorique de construction de l’objet de l’ethnologie
haïtienne, son apport institutionnel à la mise en place de l’école haïtienne d’ethnologie
s’inscrivent dans une dynamique politique visant la reconnaissance politique des classes
populaires et la construction du peuple-nation ; enfin, insister sur les caractéristiques particulières
de la pensée price-marsienne en mettant en évidence ses principales sources.
iii
A Paule Andrée, Fabrice, Jamey et en mémoire de
ma grand’mère Véronique Guillaume
iv
Avant-Propos
Cette thèse sur l’œuvre et la pensée de Jean Price-Mars s’inscrit dans une démarche
qui vise à bien situer l’auteur dans le paysage intellectuel haïtien de la première moitié du
20e siècle et à le distinguer des courants divers de l’indigénisme haïtien. Nous la
considérons comme point de départ d’une recherche plus étendue sur cette période. L’étude
de la pensée de Price-Mars doit se doubler d’un tableau des auteurs du courant connu sous
le nom d’Indigénisme qui permettra de saisir leur réception de l’œuvre de Price-Mars. Nous
envisageons donc déjà de poursuivre cette thèse par toute une série de travaux de
recherches sur les idées et représentations des écrivains et des ethnologues qui se sont
rassemblés autour de la Revue Indigène, puis, autour de la Revue des Griots, comme
Jacques Roumain, François Duvalier et Lorimer Denis, ces figures emblématiques qui,
comme Price-Mars, ont eu un poids politique et une influence considérable sur le discours
social haïtien.
Pour entamer notre recherche qui s’intéresse globalement à la première moitié du
20e siècle, nous avons choisi d’étudier la figure de Jean Price-Mars dont l’œuvre, tout en se
rattachant à la pensée du 19ième siècle, a été récupérée par les indigénistes au point qu’on a
fini par croire qu’elle était partie prenante de ce courant. Pour mieux marquer la différence
entre l’œuvre de Price-Mars et celles des figures emblématiques de l’indigénisme, nous
étudierons celle-là en fonction des deux notions (ou thématiques) centrales de « nation » et
de « peuple » qui ont traversé l’indigénisme à la fois dans le champ littéraire (l’école
indigéniste) et dans le champ scientifique (l’ethnologie).
En choisissant l’œuvre de Price-Mars et pour la suite, d’autres personnalités
marquantes de la première moitié du 20e siècle au lieu d’étudier un courant et ses
principaux tenants, nous avons pris le parti de ne nous intéresser qu’à des singularités.
Nous partons de l’idée qu’il n’y a pas une vision unique, dominante de ces notions chez les
indigénistes auxquels on veut assimiler Price-Mars. Ces penseurs ont été sous des
influences idéologiques les plus diverses. De plus, ils sont marqués par leurs expériences
sociales spécifiques au sein de l’élite haïtienne dont ils sont issus pour la plupart. Les
v
discours qu’ils développent s’inscrivent dans un contexte où les modèles symboliques de
l’élite haïtienne perdent leur fonction de repères et de références, cessent de fonctionner
comme « parangon à l’organisation des phénomènes sociaux et psychologiques »1. Donc,
l’indigénisme comme courant unitaire est une construction après coup. Les grandes figures
dudit courant indigéniste et d’autres auteurs, comme Price-Mars, à qui on attribue le label
indigéniste, pourraient bien n’avoir que peu de choses en commun. Et, l’affirmation suivant
laquelle les œuvres littéraires des indigénistes sont l’expression plus ou moins fidèle du
projet esthétique (!) de Ainsi parla l’oncle, l’œuvre maitresse de Price-Mars (qu’ils
revendiquent comme manifeste) ne saurait résister trop longtemps à un examen sérieux.
Au tournant du 19ème et 20ième siècle, le champ idéologique, en Haïti, est marqué par
la collusion des systèmes symboliques, leur enchevêtrement, dirait-on, ce qui empêche de
reconnaître à chaque groupe un système symbolique qui lui soit propre. S’impose alors une
certaine prudence au chercheur qui ne doit pas prendre pour argent comptant les étiquettes
dont théoriciens, écrivains, historiens, artistes et acteurs (de toutes sortes) se parent. Or, la
prudence n’a pas toujours été de mise.
Cette thèse et les travaux de recherche que nous avons en perspective sont motivés
par la nécessité de sortir hors des sentiers battus des études price-marsiennes et
indigénistes. Nous entendons jeter un nouveau regard particulièrement sur les textes des
ethnologues. Ces derniers ont été souvent abordés en fonction de la scientificité qu’ils
postulent, ce qui a conduit la plupart du temps à de grandes déceptions. Pourtant, on ne
devrait pas s’étonner de n’avoir pas retrouvé dans les travaux de l’école haïtienne
d’ethnologie la réalité objective du paysan haïtien; la description exacte de sa religiosité,
etc. Malgré une disposition positive, malgré leur bonne foi, les ethnologues ont abordé
nombre de faits culturels haïtiens à partir de leurs « idées reçues ». Face à ce corpus et aux
auteurs, il ne sert à rien de poser des jugements de valeur. Nous nous proposons d’étudier
les écrivains et les ethnologues au même titre que ces derniers ont voulu étudier la
paysannerie haïtienne et le vodou. Nous voulons donc ethnographier les œuvres des
principales figures de l’ethnologie haïtienne en commençant par celle de Price-Mars. La
1 Clifford Geertz, « L’idéologie comme système culturel », in Daniel Cefaï (dir.), Cultures politiques, Paris,
PUF, 2001, p. 68-69.
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