Introduction
Le principe général d'organisation de la voie visuelle ventrale est une une hiérarchie de zones de
traitement allant de la rétine aux aires visuelles corticales supérieures, par lesquelles l'information
visuelle transite successivement via des connexions feed-forward, et dans chacune desquelles elle est
représentée de façon rétinotopique, selon un code neuronal qui se complexifie d'étape en étape. Pour
comprendre comment ce processus peut finalement aboutir à une représentation conceptuelle des
objets, il est donc nécessaire de déterminer, à chacune de ces étapes, le code utilisé par les neurones
pour représenter l'information visuelle. L'approche fonctionnelle classique de ce codage neuronal
consiste à calculer pour chaque neurone un champ récepteur, c'est-à-dire une relation mathématique
statique entre stimulus et réponse neuronale. Dans sa forme la plus simple, cette fonction est un filtre
linéaire convolué avec le stimulus, suivi éventuellement d'une rectification (modèle linéaire - non
linéaire, LN), pour produire la réponse neuronale. Elle a plus récemment été étendue à plusieurs filtres
en parallèle combinés non linéairement (décomposition de Volterra de second ordre (Fournier et al.
2014), Spike Triggered Covariance (Rust et al. 2005), ou encore Maximum Noise Entropy model
(Fitzgerald et al. 2011) ).
Cette approche prévaut encore largement dans la littérature, mais montre pourtant ses limites face aux
nombreux phénomènes d'adaptation des réponses neuronales aux statistiques de stimulation, c'est-à-
dire au fait que la réponse à un même stimulus local varie en fonction du contexte spatial et temporel
de stimulation (David et al 2004). Cela inclut des phénomènes d'homéostasie tels que le contrôle de
gain (Fairhall et al 2001) et la diminution de l'intensité de réponse à un trait visuel sur-représenté (par
exemple une orientation donnée) (Benucci et al 2013), mais aussi des phénomènes d'interactions non-
linéaires au niveau spatial comme la modulation par le pourtour ou la suppression cross-orientée. Par
exemple, une précédente étude de l'équipe (Fournier et al 2011) a montré que le champ récepteur d'un
neurone donné calculé avec une stimulation de bruit épars (« sparse noise ») devenait plus « simple »,
c'est-à-dire plus linéaire, une fois calculé avec une stimulation de bruit dense (« dense noise »), de
telle manière que le ratio des contributions respectives de la partie linéaire et non linéaire du champ
récepteur à la réponse neuronale reste stable au cours du temps. Cette étude a donc révélé une forme
jusqu'ici inconnue de contrôle homéostatique se produisant à la fois au niveau temporel et spatial. Les
phénomènes adaptatifs se produisent à différentes échelles de temps et à tous les étages de la
hiérarchie du traitement visuel. Les principaux mécanismes proposés sont des modulations activité-
dépendantes des poids synaptiques et de l'excitabilité neuronale, mais également les entrées
synaptiques contexte-dépendantes, c'est-à-dire la connectivité latérale (intrinsèque à V1) et feedback
(provenant d'aires visuelles supérieures). Mais la dynamique temporelle de ces différents mécanismes
et la manière dont ils interagissent entre eux pour produire l'adaptation des fonctions de transfert
neuronales restent globalement inconnues.
Une façon de s'affranchir de cette complexité est de se placer dans un contexte statistique de
stimulation stable, afin de calculer un champ récepteur valable uniquement dans ce contexte. Mais
cette solution est insatisfaisante puisqu'en conditions naturelles les statistiques de stimulation
fluctuent, et l'adaptation se produit donc en permanence. Les fonctions de transfert neuronales
n'atteignent donc probablement jamais un état stable, contrairement à ce qui est supposé implicitement
par l'approche classique. De plus, alors que ces phénomènes ont pu être considérés comme des
défaillances non informatives du système (concept de "fatigue neuronale"), nous pensons qu'ils sont
une caractéristique centrale du codage neuronal. Notre hypothèse de travail est qu'ils correspondent à
un mécanisme actif de prédiction des stimuli d'après leur contexte, conduisant à la réduction des
redondances entre les informations portées par les différents neurones, et donc à une optimisation du
codage. Plus en détails, nous pensons que les phénomènes adaptatifs permettent la transition d'un
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