François Brune
De l’idéologie,
aujourd’hui
1995-2005
Devenue ambiante, l’idéologie s’est immiscée partout : dans
les sophismes de l’image, le battage événementiel des médias,
les rhétoriques du politiquement correct, les clameurs de la
marchandise. Vaste grille mentale, faussement consensuelle,
elle enferme l’être humain dans les jouissances de la
consommation et ses exhibitions mimétiques, au service d’une
« croissance » sans fin… qui finit par lui pourrir la vie.
Éditions de Beaugies
Novembre 2016
Du même auteur
Mémoires d’un futur président, récit satirique (Orban, 1975 ;
épuisé).
Le Bonheur conforme, essai sur la normalisation publicitaire
(Gallimard, 1981 ; Éditions de Beaugies, 2012).
« Les Médias pensent comme moi ! » (L’Harmattan, 1997).
Sous le S oleil de Big Brother, précis sur « 1984 » à l’usage des
années 2000 (L’Harmattan, 2000).
De l’Idéologie aujourd’hui (Parangon, 2005 ; Éditions de
Beaugies, 2016).
L’Arbre migrateur, et autres fables à contretemps (Pa-rangon,
2009).
Youm, le cheval qui lisait avec ses narines, et autres histoires
dissidentes (Parangon, 2011).
Le Songe des Arbres et la Rumeur qui passe (Éditions de
Beaugies, 2012).
Le Rappel (Éditions de Beaugies, 2013).
L’Inscription de Benjamin (Éditions de Beaugies, 2013).
Le Cérébro-Scripteur (Éditions de Beaugies, 2014).
La Larme de Rubinstein, et autres Invitations à songer (Éditions
de Beaugies, 2015).
Et, sous la signature de Bruno Hongre,
L’Univers poétique de Jacques Brel (L’Harmattan, 1998, en
collaboration avec Paul LIDSKY).
L’Intelligence de l’explication de texte (Ellipses, 2005).
Le Dictionnaire portatif du bachelier (édition augmentée,
Hatier, 2008).
Révisez vos références culturelles et politiques (Ellipses, 2010).
Dictionnaire du français classique littéraire (Champion, oct.
2015), en collaboration avec Jacques PIGNAULT.
© Éditions de Beaugies, 2016
Avant-propos
Cette idéologie qui ne dit plus son nom…
Au sens le plus neutre, une idéologie est un système d’idées et de
valeurs, une « vision du monde » à la fois descriptive et
prescriptive. De ce point de vue, la « philo-sophie de la vie »
d’un groupe social (avec ses savoirs et son éthique), aussi bien
que la « pensée » d’un grand auteur (sa grille d’interprétation
du monde) sont des idéo-logies. Dans le meilleur des cas, elles
peuvent faire l’objet de débats, accepter des remises en cause,
donc se savoir incomplètes, relatives, discutables.
Mais ce « meilleur des cas » n’est pas le plus fréquent.
L’idéologie d’une société ou d’une classe sociale, la plupart du
temps, est dupe du caractère arbitraire de sa vision des choses.
Elle mêle ce qu’elle croit à ce qu’elle voit, et bientôt, ne retient
de ce qu’elle « voit » que ce qui conforte ce qu’elle croit. Elle
prend alors son système d’interprétation pour la réalité du
monde. Elle érige des modes de vie hérités d’une histoire, relatifs
à une culture, en normes d’existence universelles auxquelles
doivent se conformer tous les individus « normaux ». C’est dans
ce sens péjoratif, par exemple, que Barthes traquait l’idéo-logie
« petite-bourgeoise » dans les Mythologies, en 1957.
Cependant, le conformisme petit-bourgeois n’était pas alors une
« pensée unique » régissant tout le corps social. La grande
bourgeoisie maintenait son idéologie de haut vol et de sain profit
(le « capitalisme de papa »), qui n’était pas tout à fait du même
ordre ; les marxistes à l’origine du concept d’idéologie ne
manquaient pas de combattre celle-ci en tentant de faire régner
la leur ; les chrétiens engagés et les humanistes spiritualistes
interve-naient dans la mêlée, développant leur propre visée
d’une société personnaliste et communautaire1, de sorte qu’il y
avait débat, espace de liberté, pour les penseurs et acteurs des
années 1950-1980. On savait avec qui on polémiquait, on savait
3
avec qui l’on était. L’horreur, la tyrannie d’une idéologie
dominante envahissant la vie publique, et s’im-misçant dans le
for intérieur de chacun, semblait encore à venir… Nous y
sommes, aujourd’hui. Que faire ?
À toute idéologie dominante, deux formes de critique peuvent
être opposées :
- l’une qui dénonce la nature sélective et partiale de sa vision, sa
grille subjective d’interprétation du monde ;
- l’autre, stigmatisant l’exercice même de sa domination, que
celle-ci s’impose par force à travers des institutions socialement
« reconnues », ou que, plus subtilement, elle fasse adopter par
ses victimes l’ordre même qui les asservit, selon le mot d’Aldous
Huxley : « Tel est le but de tout conditionnement : faire aimer
aux gens la destination sociale à laquelle ils ne peuvent
échapper. »
C’est précisément cette dernière voie qui rend si retorse
« l’idéologie » de nos jours. Pour mieux régner, elle est devenue
ambiante. Elle passe par les émissions médiatiques et leurs
dispositifs faussement innocents, par les rhétoriques d’acteurs
politiques et sociaux rivés sur leur image, par les modèles
publicitaires et les clameurs de la marchandise façonnant dès
trois ans l’enfant-consommateur, par toutes les formes de
discours anonyme (dans ses «seaux sociaux ») qui minent nos
échanges personnels et font de nous l’homme unidimensionnel2.
Partout cette idéologie vise à produire du conformisme
mental, baptisé « consensus démocratique », elle est à
débusquer, à mettre à distance, à pourfendre, du moins par
tous ceux qui désirent encore penser librement et assumer la
dimension spirituelle de leur humanité.
1/ Le « personnalisme » d’Emmanuel Mounier est précisément ce « système
d’idées et de valeurs » auquel je me rattache, c’est-à-dire en quelque sorte
mon « idéologie », ou si l’on préfère, le lieu d’où je parle.
2/ Cette unidimensionnalité a fait l’objet de mes deux essais critiques, Le
Bonheur conforme (1981) et « Les médias pensent comme moi ! » (1993).
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Historique et marche à suivre
Cet ouvrage a d’abord été publié en 2004, chez Parangon, puis
réédité en 2005 (en version augmentée). Je l’ai constitué, pour
une moitié, d’articles publiés dans Le Monde diplomatique et
dans la revue Casseurs de pub, largement remaniés ; et, pour
l’autre moitié, de textes originaux destinés à compléter mon vaste
sujet.
Le livre étant épuisé (dès 2009), et les éditions Parangon ayant
disparu, nous avons jugé bon, après quelques hésitations, de le
mettre en ligne tel qu’il est paru il y a dix ans, avec un minimum
de corrections et l’ajout de quelques notes.
Il reviendra au lecteur d’estimer si l’aujourd’hui des années
1995-2005 a conservé quelque pertinence en 2016…
L’ordre des chapitres est globalement chronologique. Il s’inscrit
dans le sillage d’un article synthétique, paru en août 1996, et qui
a donné son titre à l’ensemble du recueil. Néanmoins, dans cette
fresque datée, chaque chapitre peut être lu comme une étude à
part entière où, le plus souvent, je reprends, pour les développer,
des analyses partielles esquissées dans des textes antérieurs.
Ce recueil ne va donc pas sans redites… salutaires. C’est que je
ne puis renier la nature archaïque de ma marche, qui est de
toujours progresser sur le mode Deux pas en arrière/Trois pas en
avant. Chose qui, finalement, peut aussi aider les lecteurs à me
suivre.
Mais il faut bien dire que l’idéologie dominante, par sa fâcheuse
tendance à se reproduire toujours semblable à elle-même, oblige
celui qui la dénonce à réopérer inlassablement les mêmes
élucidations. C’est ainsi que, depuis quarante ans, il n’y a rien de
plus répétitif, dans le discours médiatique, que les sirènes du
changement…
Qu’importe donc ! Lorsqu’il s’agit de résister par la plume à
l’aliénation quotidienne, tout ce qui vaut la peine d’être dit mérite
d’être résolument répété !
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