Les hypothèses néoclassiques et la soutenabilité. Juillet

149 | LES HYPOTHèSES NéOCLASSIQUES ET LA SOUTENABILI
LES HYPOTHÈSES NÉOCLASSIQUES
ET LA SOUTENABILI
>BRUNO KESTEMONT
chercheur-associé à Etopia
Université libre de Bruxelles (CEDD et CEESE) ;
SPF Economie – DGSIE
bruno.kestemont@infonie.be
La revue de la littérature suggère quaucune hypothèse de
la théorie néoclassique ne se vérie dans la réalité. Si aucune
hypothèse ne se vérie, la théorie nest pas valide. éorique-
ment, les indicateurs de «soutenabilité faible» ne devraient
pas montrer la voie du développement durable. Le marché et
les «instruments de marché» (échanges de droits d’émissions,
taxes et subsides) ne peuvent théoriquement pas garantir
l’optimum de gestion du bien commun.
Introduction
La théorie dominante
La théorie néoclassique fait aujourdhui foi en économie politique
et constitue la base de ce que lon appelle la «soutenabilité faible»
[Pearce et Atkinson, 1993]. Dans le domaine des indicateurs, lap-
proche néoclassique est promue par la Banque mondiale [World
Bank, 2006] et de manière plus prudente par les statisticiens de la
Commission Economique pour l’Europe des Nations Unies dans un
rapport préparé conjointement avec l’OCDE et Eurostat [UNECE,
2009]. Puisque cette théorie constitue le fondement de nombreuses
politiques et des indicateurs dévaluation des ces politiques, il est
pertinent den questionner les fondements.
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Validation scientique
Le processus scientique consiste entre un va-et-vient entre
torie et exrience. Cherchant quelles seraient les conditions
les moins restrictives pour obtenir un équilibre général compétitif
(celui pour lequel lallocation des ressources est optimale au sens
de Pareto)1, Arrow et Debreu ont créé une «économie abstrait,
relativement «proche de la alité» et comportant une série la plus
limitée possible dhypothèses [Arrow et Debreu, 1954]. La première
partie de leur démarche, incontestablement scientique (créer une
axiomatique empiriquement proche de laalité et cohérente sur
elle-même) a donses lettres de noblesse à léconométrie. Leur
article a dailleurs suscité un grand enthousiasme et une littérature
abondante pour aner ce qui allait devenir la théorie néoclassique.
Il est normal qu’une torie se base sur une abstraction et des
approximations empiriques de la réalité. Mais la méthode scientique
implique aussi que les théories soient confrontées à lexpérience.
Les pionniers de la torie néoclassique étaient attentifs à cet as-
pect, mais en tant que toriciens, ils se concentraient surtout sur
la construction dun échafaudage logique et cohérent. Dans son
livre dintroduction à la science économique, Pareto expose les
critères scientiques pendant plus de 145 pages avant douvrir les
chapitres sur sa théorie de léquilibre général [Pareto, 1906: 263]:
«Certains ont cru que, par le seul fait qu’elle se sert des mathé-
matiques, léconomie politique aurait acquis dans ses déductions
la rigueur et la certitude des déductions de la canique leste.
Cest une grave erreur. Dans la mécanique céleste, toutes les
conséquences que lon tire dune hypothèse ont évériées par les
faits; et on en a conclu qu’il est très probable que cette hypothèse
sut à nous donner une idée précise du phénomène concret. En
1 c’est à dire qu’aucune redistribution des biens ou des facteurs de production ne peut plus améliorer la situation
d’un individu sans pénaliser au moins un autre individu
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économie politique, nous ne pouvons espérer un semblable résul-
tat, parce que nous savons, sans doute aucun, que nos hypotses
s’écartent en partie de la réalité, et ce nest par conséquent que dans
certaines limites que les conséquences que nous en pouvons tirer
pourront correspondre aux faits. Il en est ainsi, dailleurs, dans la
plupart des arts et des sciences concrètes, par exemple dans lart de
lingénieur. De telle sorte que la théorie est plus souvent un mode
de recherche que de démonstration, et on ne doit jamaisgliger
de vérier si les déductions correspondent à la réalité».
La question de la validité scientifique des hypotses de la
théorieoclassique a déjà été posée de nombreuses fois, comme
nous le verrons, avec souvent la négative comme réponse, sans que
cela n’arrête les travaux. «[Pour le courant oclassique, tout se
passe] comme si, en science sociale, le problème de la vérication
pouvait être remis à plus tard ou simplement igno» [Kaldor,
1972]. Plusieurs économistes putés, las de la perduration dun
«modèle» contredit par lexpérience, nirent par traiter la torie
néoclassique de «dogme du jour» [Sen, 1999: 154], de «mythe qui
pousse sesvots à forcer la réalité à se conformer à ses modèle
[Rees, 2002: 253], ou supposer que c’est une «croyance sur parole»
qui permet de maintenir en vie un «modèle qui s’éloigne (non s’ap-
proche) de plus en plus de la réalité à mesure de ses ajustements»
[Kaldor, 1972: 1238].
Ces citations contrastent avec le succès politique de la torie, le
fait qu’elle constitue le principal enseignement dans les universités
et la principale férence en économie appliquée, voire que ses
méthodes et hypothèses servent de base à la plupart des indices
de veloppement durable, même «alternatif qu’il nous a é
donné détudier. Alors, la torie néoclassique est-elle une science,
un art ou une idéologie? Peut-on s’y férer pour construire des
indicateurs de développement durable?
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Une accumulation de critiques en ordre dispersé
Plusieurs prix Nobel déconomie ont été décernés à des auteurs
ayant remis en question certains des préceptes fondamentaux de
la théorie néoclassique (H. Simon en 1978 pour sa théorie de la ra-
tionalité limitée en environnement complexe; R. H. Coase en 1991
pour ses travaux sur les coûts de transaction, M. Allais en 1988
pour ses travaux sur des comportements humains incompatibles
avec la maximisation utilitariste; A. Sen en 1998 pour ses travaux
sur les fondations comportementales et lautonomie des individus;
D. McFadden et J. Heckman en 2000 sur le nombre limité de choix
des agents et limpact des biais déchantillonnage sur les résultats
économétriques; D. Kahneman et V. Smith en 2002 pour leurs travaux
remettant en question la rationalité des acteurs; J.Stiglitz, G.Akerlof
et A. Spence en 2001, puis L. Hurwicz, E. Maskin et R. Myerson en
2007 pour leurs travaux sur linformation asymétrique; P. Krugman
en 2008 pour ses travaux sur la localisation géographique qui vont
à lencontre de la théorie de lavantage comparatif; E. Ostrom en
2009 pour ses travaux sur les biens communs en tant que lieux de
négociation et de gouvernance commune qui remettent en cause
lapproche néoclassique de partage de ressources; O. Williamson
en 2009 pour sa théorie institutionnelle des coûts de transaction)
[Alternatives Economiques, 2007, Le Crosnier, 2009]. Ces critiques
n’ont pas toujours débouché sur une remise en cause radicale et
structurée du modèle.
Or, le moindre biais du modèle néoclassique par rapport à la
réalité, ou les moindres changements méthodologiques ou erreurs
de mesures dans son application mettent en péril la crédibilité de
ses analyses [Sapir, 2007].
Des livres entiers abordent un aspect particulier, soit humain [p.
ex. Sen, 1999], soit environnemental [p. ex. Faucheux et Noël, 1995]
de la théorie néoclassique en proposant des ébauches de modèles
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alternatifs. D’autres, plus polémiques, s’attaquent aux politiques
économiques eectivement mises en œuvre et leurs résultats pour
parfois conclure que «ça ne marche pas» [p. ex. Stiglitz, 2002b]. Les
articles scientiques soulevant des critiques sur lun ou lautre aspect
plutôt écologique ou plutôt humain sont très nombreux (voir biblio-
graphie), mais je n’ai pas trouvé darticle de référence répertoriant
lensemble des hypothèses et leurs sources du point de vue à la fois
humain et écologique.
Question de recherche, méthode et apport
Ma question de recherche est la suivante: la torie néoclassique,
élaboe sur une économie abstraite à des fins pédagogiques et
de recherche, constitue-t-elle une base suffisamment robuste
pour lélaboration dindicateurs de développement soutenable
du monde el?
Jai relevé la littérature sur les hypotses fondamentales de
la théorie oclassique et sur ses critiques élaborées dans le
cadre du développement durable, par exemple au niveau glo-
bal (macroéconomique), historique (problème de générations),
éthique (partition des bienfaits), opérationnel (comportement
des acteurs, décision politique, gestion de lincertitude, du risque,
de lirversibilité), environnemental (gestion du bien commun),
etc. Jai essa si possible de remonter aux sources ultimes des
hypotses et de leurs critiques, tâche pas toujours aisée tant ces
hypothèses semblent évidentes pour leurs défenseurs, et leurs
critiques évidentes pour leurs opposants.
Mon apport est la revue critique de la plupart des hypotses
«humaines» et «écologiques» dans un seul article court mais docu-
menté. Cette synthèse devrait faciliter une évaluation globale de la
théorie, du point de vue du développement durable c’est à dire tant
économique qu’écologique et social.
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