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La définition du secteur informel utilisée repose toujours uniquement sur le rapport (négatif) aux
institutions : « absence de déclaration des entreprises, absence de couverture sociale, ou absence de contrat de travail ».
(Banque mondiale, 2013, 6).2 On notera que cette définition se distingue d’autres définitions plus larges,
multidimensionnelles et complémentaires, utilisées par d’autres organismes (OIT, AFD). A titre
d’exemple, pour Cling et al (2012, 10), « Conformément aux recommandations internationales, le secteur informel est
défini dans cet ouvrage comme l’ensemble des entreprises individuelles non agricoles et non enregistrées, qui produisent des biens
et services pour le marché (note : En fonction des circonstances nationales, d’autres définitions du secteur informel sont
également retenues : absence de comptabilité écrite ; taille (nombre d’employés) située en dessous d’un certain seuil.) L’emploi
informel est, quant à lui, défini comme l’emploi sans protection. Plusieurs caractéristiques peuvent être considérées à cet égard
pour une définition précise : protection sociale, contrat écrit, feuilles de salaires, indemnités de licenciement, etc. Du fait de ces
définitions, l’emploi informel est constitué de deux composantes principales distinctes, à savoir l'emploi dans le secteur
informel, ainsi que l’emploi non protégé dans le secteur formel. Conformément aux définitions de l’OIT (2003), le secteur et
l’emploi informels composent ce qui est désigné sous le terme d’économie informelle. »
L’hypothèse d’un choix volontaire d’entrée dans le secteur informel, (y compris en quittant un emploi
dans le secteur formel et non seulement une situation de chômage) est donc reprise. Mais elle est
nuancée, par rapport à la grille d’analyse « légaliste », en étant présentée comme l’une des possibilités. C’est
le paradigme « exclusion or exit3 », « exclusion ou fuite », devenu dominant avec l’étude de Perry et al. (2007) et
repris dans le RDM 2013 : l’informalité consiste en la manifestation d’une relation entre les agents
économiques et l’Etat. Cette relation peut prendre principalement deux formes complémentaires :
l’exclusion de la couverture sociale et de la protection de la réglementation étatique, notamment en raison
de la portée limitée de celles-ci, qui laisse de côté une proportion significative de la population active ; et la
fuite ou le contournement (exit), qui résultent d’un choix volontaire effectué par les agents économiques
sur la base d’un calcul coût-bénéfices de la formalité, c’est-à-dire de l’adhésion aux institutions et aux
règles étatiques.
Les modalités de l’articulation entre ces deux catégories de déterminants de l’informalité appellent
plusieurs remarques :
L’argument central justifiant cette double causalité, et qui représente une nouveauté par rapport à
l’approche « légaliste » antérieure, est l'hétérogénéité du secteur informel, et notamment sa partition entre
un secteur informel « supérieur », où prévaut l’entrée volontaire, et un secteur informel « inférieur », en
grande partie subi, les deux différant pour l’essentiel des caractéristiques : productivité, revenus, etc. Cette
partition recoupe en partie – mais pas totalement – la partition des actifs informels entre indépendants et
salariés. Surtout, elle renoue en partie avec une certaine version de l’approche dualiste, dans la mesure où
le dualisme se trouve transféré à l’intérieur même du secteur informel (Kucera, Roncolato, 2008). Enfin,
elle implique un passage au niveau macroéconomique : alors que l’approche « légaliste » déniait toute
causalité du côté d’une demande de travail insuffisante dans le secteur formel, le RDM 2013, en mettant
l’accent sur le problème du chômage des jeunes diplômés dans certaines régions (Afrique du Nord,
Moyen-Orient), amorce un retour à l’idée de l’informalité comme chômage déguisé, dans un contexte où
le retrait de l’Etat restreint fortement les emplois dans le secteur public, qui leur offrait des débouchés
auparavant.
Mais au-delà de cette hétérogénéité sectorielle, la complémentarité entre les deux mécanismes tient
d’abord à leur enchaînement causal et à leur imbrication, qui peut rendre difficile la distinction entre
exclusion et exit. C’est an effet justement la faible couverture et la faible efficacité des services de l’Etat qui
conditionne les conclusions de l’analyse implicite coûts-bénéfices effectuée par les agents économiques,
particulièrement les travailleurs non qualifiés, ou des habitants de zones rurales éloignés de l’accès aux
services publics, et peut les conduire à juger les avantages de la protection sociale, ou du respect de la
législation du travail, insuffisants par rapport à leur coût. En regard, des avantages leur apparaitront du
côté de l’informalité : flexibilité plus grande, consommation immédiate d’un revenu monétaire échappant
à la fiscalité et aux cotisations sociales.
On peut donc envisager, du point de vue de l’interaction des agents économiques avec l’Etat, non une
dichotomie totale mais l’existence d’une « zone grise ».
Il faut noter enfin que les critères du jugement guidant le choix évoluent : les règles et institutions
étatiques peuvent être fuies parce que leur portée est trop limitée, donc en raison de leur faiblesse, et non
de leur poids et de leur importance trop grande comme dans l’approche « légaliste ». Le jugement portera
2 Même si par ailleurs les auteurs reconnaissent ultérieurement une diversité d’approche du secteur informel et conséquemment
une difficulté à parvenir à des mesures cohérentes et comparables.
3 A partir de la notion d’exit élaborée par Hirschman : (1970).