AU-DELA DE LA TRAVERSE SECTORIELLE DE HICKS:
CROISSANCE INSOUTENABLE ET FLEXIBILITE DU SYSTEME PRODUCTIF
MARC LAVOIE
Professeur titulaire
Mars 1998
Département de Science économique,
Université d'Ottawa,
200 rue Wilbrod
Ottawa, (Ontario)
CANADA K1N 6N5.
Télécopieur: (613) 562 5999
Courrier électronique: [email protected]
Pour l'ouvrage sur Hicks, Presses de l'Université de Montréal, collection "Politique et économie".
Au-delà de la traverse sectorielle de Hicks:
croissance insoutenable et flexibilité du système productif
1. Introduction
Bien qu'un grand nombre des contributions de John Hicks aient été reprises et incorporées dans le
courant dominant et les manuels, on ne peut en dire autant de l'analyse de la traverse, présentée tout
d'abord par Hicks dans le chapitre 16 de son livre Capital and Growth (1965a). Comme le dit Hicks
(1976f, 144; 1990a, 100), l'analyse de la traverse a pour objectif de placer l'économique dans le temps,
autrement dit de se situer dans le temps historique plutôt que le temps logique, ainsi que le réclamait
aussi Joan Robinson. La plupart des économistes, encore aujourd'hui, étudient les propriétés de leurs
modèles en comparant des états d'équilibre stationnaires ou semi-stationnaires. De son côté, Hicks
trouvait plus pertinent d'étudier le passage d'un état d'équilibre à un autre, tout en vérifiant si un tel
passage était possible. Comme il le dit si bien, *y-a-t-il un sentier possible C un sentier tolérable C d'un
équilibre à l'autre?+ (Hicks 1965a, 144). Pour Hicks, les économies se trouvent normalement en état de
transition, le long d'un chemin de traverse, et non à l'équilibre. Pour faire des recommandations de
politiques économiques, il est particulièrement important de se situer dans le cadre d'une analyse de
traverse.
*Quand on aborde les questions de politique économique, en regardant vers le futur et non le
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passé, l'utilisation de la méthode de l'équilibre devient encore plus suspecte.... On peut bien
espérer, après un changement de politique, que l'économie finira, éventuellement, et d'une
manière ou d'une autre, par s'installer dans une position d'équilibre; mais il doit
nécessairement y avoir une étape avant que cet équilibre puisse être atteint. Il doit toujours y
avoir un problème de traverse. Pour l'étude de la traverse, on doit avoir recours à une forme
d'analyse séquentielle.+ (Hicks 1980a, 153)
Il est intéressant de noter qu'un autre grand économiste britannique, Joan Robinson, endosse précisément
la même approche. Suite à un changement dans les conditions économiques, *pour estimer le temps qu'il
faudra à l'économie pour trouver un nouvel équilibre (s'il en existe un), et trouver le cheminement vers ce
point, il nous faut décrire toute l'histoire du comportement de l'économie quand elle n'est plus à
l'équilibre ...+ (Robinson 1985, 21). Mais les similarités entre Robinson et les économistes cambridgiens,
d'une part, et le Capital and Growth de Hicks, d'autre part, ne s'arrêtent pas là, ainsi que nous le verrons
plus loin.
Comme chacun le sait, Hicks est rapidement devenu insatisfait de sa nouvelle analyse dans le temps de
1965. Il pense que la méthode utilisée, à partir des modèles de type input-output, est inadéquate. Dans
son livre, Le temps et le capital (1975xx), publié en 1973, il adopte plutôt le cadre de secteurs
verticalement intégrés dont l'activité se déroule sur plusieurs périodes, mettant ainsi de l'avant une théorie
autrichienne de la traverse. Hicks (1975xx, 13) reconnaît toutefois qu'il serait *en définitive imprudent de
s'avancer dans une voie ou une autre+, chaque approche, sectorielle et horizontale, ou temporelle et
verticale, ayant chacune ses avantages et ses inconvénients. D'ailleurs, quand Hicks (1985a) revient
ultérieurement sur les questions de dynamique économique, il se contente de présenter la traverse
sectorielle horizontale. Mais quelle que soit la façon dont on doit aborder la question de la traverse,
Hicks (1990a, 100) reste convaincu, même à la fin de sa vie, que cette question est d'une importance
primordiale tandis que la comparaison des sentiers de croissance à taux constants est de peu d'intérêt.
Bien que la notion de traverse de Hicks ait surtout donné lieu, récemment, à des travaux portant sur la
traverse autrichienne, je me pencherai ici sur les implications de la traverse sectorielle de Hicks, celle du
chapitre Traverse du livre Capital and Growth de 1965. Je rappellerai brièvement les caractéristiques de
cette traverse sectorielle, telle qu'établie par Hicks, puis je discuterai de certaines de ses implications.
Finalement, je discuterai des possibilités de modifier la traverse hicksienne de type sectorielle, en faisant
appel à la variabilité des taux d'utilisation de la capacité productive.
La traverse sectorielle de Hicks
Pour ceux qui ont étudié les modèles de croissance post-keynésiens des années cinquante et la théorie des
prix de Sraffa, le modèle de la traverse sectorielle de Capital and Growth a un attrait particulier. Hicks y
présente un modèle bisectoriel tout à fait identique à celui utilisé par les économistes de Cambridge pour
critiquer la théorie néoclassique (agrégée) du capital. D'abord, contrairement à ce que Hicks postulait
dans ses écrits antérieurs, Hicks suppose maintenant que les facteurs de production sont
complémentaires. Les coefficients de production sont fixes, tout comme le prônent Robinson et Nicholas
Kaldor. Deuxièmement, le modèle de Hicks comprend deux secteurs: il y a l'industrie productrice de
biens de consommation C les biens non-fondamentaux C et l'industrie productrice de biens
d'investissement C lesquels constituent le bien fondamental selon les définitions de Sraffa. Le bien
d'investissement constitue un bien de capital fixe qui est commun aux deux secteurs de production. Ainsi,
le modèle de Hicks, développé dans cinq des chapitres de Capital and Growth, est le même que celui
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déjà utilisé en 1956 par Joan Robinson dans son Accumulation du capital (1972), et déjà formalisé par
Findlay (1963). Comme il le dira ultérieurement, Hicks veut comprendre les modèles de croissance de
Kaldor et Robinson (Hicks 1976f, 143), et pour ce faire il s'engage dans la construction d'un modèle qui
est formellement tout à fait similaire au modèle sraffien (Hicks 1990a, 100). V la différence de Sraffa
cependant, Hicks veut considérer la croissance de façon explicite, et surtout il tient à définir sous quelles
conditions le passage d'un taux de croissance à un autre sera possible.
Le problème que se pose Hicks est le suivant. Prenons une économie croissant à un taux constant,
correspondant au taux de croissance de la main d'oeuvre, avec plein emploi des capacités productives et
plein emploi de la main d'oeuvre, les machines constituant les stocks de capital fixe et cette main
d'oeuvre étant réparties de façon adéquate entre les deux secteurs producteurs de biens de consommation
et de biens d'investissement. L'économie en question se trouve donc sur un sentier de croissance
permanent. Elle est dans une situation dite parfaitement ajustée. Supposons maintenant que le taux de
croissance de cette main d'oeuvre soit modifié de façon tout à fait inattendue, à la hausse ou à la baisse.
L'économie va maintenant faire face à deux problèmes.
Le premier problème est celui associé au problème de Harrod, et à son taux de croissance garanti. C'est le
problème keynésien de la demande effective ou, en termes marxistes, celui de la réalisation du profit. Il
faut que la répartition du revenu et que le rapport capital/output soient tels que la propension à épargner
agrégée de l'économie égale la part de l'investissement dans le revenu national. C'est le problème sur
lequel se sont penchés traditionnellement les économistes keynésiens et post-keynésiens. Mais est-ce là
le seul problème d'ajustement? Selon Hicks (1965a, 185), *il existe une école d'économistes (dont la voix
a pratiquement été enterrée par la fanfare de l'orchestre keynésien) qui a toujours maintenu qu'il faut
surmonter une difficulté additionnelle+.
Cette difficulté supplémentaire, c'est le réaménagement de la structure productive, c'est-à-dire la
réadaptation du stock de capital et des stocks de main d'oeuvre aux nouvelles conditions de croissance.
Sous quelles conditions sera-t-il possible de réaménager la structure productive afin que la nouvelle
structure corresponde aux exigences du nouveau sentier de croissance permanent? C'est essentiellement
le problème de la traverse, tel qu'évoqué par le jeune Kaldor et les économistes de l'école autrichienne, et
tel qu'il sera analysé en grand détail par un critique de l'école autrichienne, Adolph Lowe, dans son livre
The Path of Economic Growth (1976). Il est possible à nouveau de tracer un parallèle avec Robinson
(1985, 21). Lorsque celle-ci se réfère au temps historique, elle aborde, elle aussi le problème de
*l'adaptation de la structure de la production+, ce qui fait dire à sa traductrice que *l'un des thèmes
récurrents de la réflexion de Joan Robinson consiste à souligner que, dans le cadre de la courte période,
la composition physique du stock de capital est une donnée+ (1985, xii). On peut aussi associer le
problème de la traverse au problème marxiste de la proportionnalité historique, c'est-à-dire les disparités
entre la composition sectorielle des capacités productives issues du passé et les exigences de l'état présent
de l'économie (Bhaduri 1985).
Hicks se pose néanmoins un problème particulier de traverse, celui dit de la traverse néoclassique, qui se
donne pour contrainte le maintien continu de la pleine utilisation de la capacité et le plein emploi de la
main d'oeuvre lors de la transition d'un état permanent à un autre. Hicks postule aussi que la technologie
existante n'est constituée que d'une seule technique. Cette hypothèse est importante parce qu'elle va
permettre de dégager une relation de récursivité. Dans le schéma néoclassique, et même dans le schéma
sraffien, les modifications de prix, notamment les modifications du taux de profit, vont induire des
changements dans la technique utilisée, ce qui pourrait faciliter la traverse (mais en compliquer l'analyse
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mathématique). Avec une seule technique, cependant, les changements de prix n'ont d'effets que sur la
demande effective. L'introduction des anticipations de prix ne peut d'aucune façon modifier les
contraintes de plein emploi des ressources à laquelle fait face l'économie en situation de traverse dans un
tel cadre technologique.
Comme l'a relevé Joseph Halevi (1985), les résultats auxquels parvient Hicks peuvent s'expliquer de
façon intuitive en faisant appel à la simple définition du taux de croissance g. Par définition, on a:
g = I/M = (I/Mi)(Mi/M) = µ i/ai
Puisqu'il s'agit d'une simple définition, la relation est valable autant en situation de croissance équilibrée
qu'en situation de transition. La variable M représente le stock de capital du système productif C le stock
de machines disponibles. La variable I représente le flux de production de biens d'investissement (les
nouvelles machines produites, qui vont s'ajouter au stock existant de machines). Le ratio ai = Mi/I
représente le rapport capital/output dans le secteur de production des biens d'investissement. Il nous
indique le nombre de machines requis dans ce secteur pour produire une nouvelle machine. L'autre ratio,
µ i = Mi/M, représente le nombre de machines se trouvant dans le secteurs producteur de biens
d'investissement par rapport au nombre total de machines dans l'économie. Ces deux ratios sont exprimés
en quantités C en termes réels C puisque les prix n'entrent aucunement dans la composition de ces deux
ratios (ce que reflète l'utilisation du symbole M, pour machine, plutôt que K, puisque le terme capital a
une signification plus ambiguë).
Pour une technique donnée, le taux d'accumulation est donc une fonction directe de la proportion du
stock de machines localisées dans l'industrie productrice de biens d'investissement. Tant que les
coefficients techniques sont fixes, à un taux d'accumulation plus élevé doit nécessairement correspondre
une proportion plus grande de machines dans l'industrie productrice de biens d'investissement. Comme le
disait déjà Robinson (1972, 160), *pour atteindre le nouvel âge d'or correspondant à un taux de
croissance plus rapide, il faut un accroissement de la proportion de la capacité de production située dans
le secteur des biens d'équipement+. Il est également facile de montrer qu'à un taux d'accumulation plus
élevé doit nécessairement correspondre une proportion plus grande de travailleurs dans l'industrie
productrice de biens d'investissement (Lavoie 1997).
Les exigences ci-dessus proviennent des contraintes exercées par l'offre de biens d'investissement que le
système productif peut fournir. Ces exigences sont-elles compatibles avec la préservation du plein emploi
des ressources matérielles et humaines? Prenons pour exemple les cas 2 et 3 analysés par Hicks (1965a,
188-189). Supposons que le taux de croissance de la main d'oeuvre est maintenant plus élevé
qu'auparavant. Ceci signifie que la main d'oeuvre est plus abondante, relativement aux stocks existant de
machines. Pour préserver le plein emploi des hommes et des machines, l'économie se doit de réorienter
une partie de ses activités productrices vers le secteur qui est le plus intensif en main d'oeuvre. Dans le
cas 2 de Hicks, c'est le secteur des biens d'investissement qui est le plus intensif en main d'oeuvre,
autrement dit, c'est le secteur dont la production est la moins mécanisée. Ceci signifie que le nombre de
machines par travailleur est plus faible dans le secteur des biens d'investissement que dans le secteur des
biens de consommation (Mi/Li < Mc/Lc). La préservation du plein emploi mènera donc à une
augmentation de la proportion de machines et de travailleurs opérant dans le secteur producteur de biens
d'investissement. Ces changements vont engendrer des conditions qui vont permettre l'accélération du
taux d'accumulation du capital (le ratio µ i de l'équation (1) est en hausse), jusqu'à ce que, ultimement, le
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taux de croissance des machines parvienne à égaler le taux de croissance de la main d'oeuvre. Dans ce
cas, la traverse est possible.
Par contre, dans le cas 3 de Hicks, c'est le secteur des biens de consommation qui est le plus intensif en
main d'oeuvre, autrement dit, c'est le secteur dont la production est la moins mécanisée. Ceci signifie que
le nombre de machines par travailleur est plus faible dans le secteur des biens de consommation que dans
le secteur des biens de d'investissement (Mi/Li > Mc/Lc). Pour répondre à la surabondance relative des
travailleurs, l'économie se doit de réorienter ses activités vers le secteur des biens de consommation, en
augmentant la part des machines et des travailleurs opérant dans le secteur des biens de consommation.
Ces changements ne peuvent mener qu'à une réduction du taux d'accumulation du capital (le ratio µ i de
l'équation (1) est à la baisse), et donc à un accroissement de l'écart entre le taux de croissance de la main
d'oeuvre et le taux de croissance des machines. L'économie s'éloigne de plus en plus du régime de
croissance permanent. La traverse est impossible. Le redéploiement de la main d'oeuvre et des machines
vers l'industrie productrice de biens de consommation, qui avait été rendu nécessaire pour préserver le
plein emploi des travailleurs, ne peut que mener à une baisse du taux d'accumulation, et donc ne peut en
aucun cas ramener l'économie vers le nouveau taux, plus élevé, de croissance de la main d'oeuvre.
Dans son analyse de la traverse, Hicks postule généralement que la propension à épargner s'ajuste selon
les nécessités de la demande effective, mettant ainsi de côté les complications évoquées par Harrod. Les
difficultés associées au cas 3 de Hicks ne sont donc pas liées à un problème de demande effective. Il n'en
reste pas moins que quand le secteur des biens d'investissement est plus mécanisé que le secteur des
biens de production, la traverse d'un sentier équilibré à un autre est impossible. Le réaménagement de la
structure productive requis par le plein emploi des travailleurs et la pleine utilisation des capacités
productives vient en contradiction avec le réaménagement requis par l'évolution du taux d'accumulation
du capital.
Les traverses hicksiennes
L'analyse traditionnelle de la traverse sectorielle hicksienne découle généralement d'une analyse de la
stabilité dynamique. À quelques exceptions près, ces contributions omettent toute représentation
graphique et prennent surtout une allure mathématique, qui procède habituellement en trois étapes.
Premièrement, à partir des valeurs tirées d'un régime de croissance permanent, on détermine une valeur
maximale réalisable du taux de croissance, obtenue en supposant que la consommation est nulle.
Deuxièmement, on dérive une équation différentielle qui est fonction du taux de mécanisation agrégé
(K/L). Troisièmement, l'examen de cette équation différentielle révèle que la valeur d'équilibre de ce taux
de mécanisation agrégé ne peut être positive que si la production du bien de consommation est plus
mécanisée que la production du bien d'investissement. Ceci constitue la condition de stabilité dynamique.
On montre ainsi qu'une traverse réussie n'est possible que si et seulement si la condition de stabilité
dynamique est vérifiée. Ce qui advient du système lorsque la traverse est impossible, ou lorsque les
fluctuations du taux de croissance de la main d'oeuvre excèdent la valeur maximale du taux
d'accumulation en régime permanent, est généralement passé sous silence.
Il en va cependant autrement de l'analyse de la traverse proposée initialement par Henry (1985) et reprise
par Henry et Lavoie (1997). Dans le cadre de leur analyse, l'évolution des variables est traitée non
seulement dans les cas où la traverse est possible, mais aussi dans les cas où la croissance de la
population est insoutenable. Autrement dit, la traverse va au-delà de l'analyse du comportement
asymptotique des variables considérées ou de l'analyse de stabilité dynamique; l'analyse de la traverse
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