1
Madame,
Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Président,
Madame, Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Mesdames, Messieurs les Ministres,
Messieurs les Ambassadeurs,
Messieurs les Officiers généraux,
Mes chers Confrères,
Mesdames, Messieurs,
Introduction.
C’est un grand honneur que de présenter une notice sur la vie et les
travaux de Raymond Barre. C’est aussi un moment émouvant. Nous sommes
nombreux dans cette salle à l’avoir connu, beaucoup d’entre vous, et en
particulier beaucoup des membres de notre Académie, qu’il avait rejointe en
2001, ont été ses amis, ses collègues ou ses collaborateurs.
Rendre compte de toute la richesse de la vie et de l’œuvre de Raymond
Barre est une che difficile. Mais passionnante pour un historien : il est rare
qu’un universitaire se soit autant engagé dans l’action, et aussi qu’un homme
politique ait tant expliqué ses orientations, à tous les niveaux : dans les médias,
dans ses ouvrages, y compris dans des traités savants. Cela permet, avant
même l’ouverture complète des archives de cette période, d’analyser
l’interaction de la pensée et de l’action comme rarement on parvient à le faire.
Homme pudique et réservé, immensément cultivé, stoïque dans la
maladie : on pressent la richesse de sa vie intérieure, familiale, amicale. Mais je
parlerai ici bien sûr de l’homme public. Tous ceux qui l’ont rencontré se
souviennent de l’autori naturelle qui émanait de lui, et également de son
affabilité. Il était éminemment accessible, aux personnes comme aux idées. Ce
qui ne nuisait nullement à la fermeté granitique de ses convictions. Ni, parfois, à
leur rappel énergique quand ses interlocuteurs lui paraissaient insuffisamment
2
informés de la question en débat. Ou quand il avait le sentiment que ses
partenaires étaient inspirés davantage par la défense d’intérêts particuliers que
par le souci de l’intérêt général.
le 12 avril 1924 à Saint-Denis de La Réunion (le 12 avril !), il est
évidemment un excellent écolier, puis un excellent élève au Lycée Leconte de
Lisle. Sauf quelques mois passés à Paris en 1934, il ne quitte pas son île avant
1945. Il lui conservera toujours son affection et son intérêt, malgré
l’éloignement. loin de la métropole, passant loin de la métropole son
enfance et son adolescence, cela explique sans doute par réaction la
profondeur de son patriotisme. Pour lui, « il y a la France, qui transcende les
Français ».
Il a 16 ans en 1940. Après un moment d’hésitation La Réunion reste dans
la mouvance de Vichy, mais lui-même n’adhère pas aux mouvements de
jeunesse maréchalistes, ni aux idées et mesures de la Révolution nationale, et
il a expliqué par la suite à François Furet, dans un entretien important, qu’il
avait entendu l’un des premiers discours du général de Gaulle dès la fin juin
1940, discours retransmis par la radio britannique en Inde. D’une famille
catholique, il sera toujours de tendance démocrate-chrétienne, mais aussi
toujours fondamentalement gaulliste, ce qui n’est pas contradictoire, malgré
une opinion fréquente.
Appelé sous les drapeaux en 1944, il est démobilisé fin 1945, après avoir
été entraîné en vue du départ de son unité pour l’Indochine, qui finalement n’eut
pas lieu. En février 1946 Raymond Barre arrive à Paris, où il entame des études
d’économie.
Je vous propose, pour la clarté de l’exposé, de présenter dans un premier
temps l’économiste et l’universitaire, puis le vice-président de la Commission
européenne, puis le Premier ministre. A ce moment-là on dégagera la stature
de l’homme politique, avant d’aborder la dernière phase de son activité
politique, à Lyon et pour la région Rhône-Alpes, mais aussi lors des élections
présidentielles de 1988. Vous n’empêcherez pas alors l’historien de tenter
d’esquisser un bilan critique, avant de terminer en montrant à quel point
Raymond Barre avait prévu bien des évolutions, crises et problèmes de notre
monde actuel, dans toute une série d’écrits et d’interventions durant la dernière
phase de son existence.
I) L’économiste et l’universitaire.
Agrégé de droit et de sciences économiques en 1950, il est nommé à
Caen, mais finalement se fait détacher à l’Institut des hautes études de Tunis. Il
y fera la connaissance de collègues et d’étudiants dont certains joueront un
grand rôle par la suite, jusque dans notre Compagnie, et seront ses amis,
souvent ses collaborateurs. Il rejoignit en 1954 la Faculté de Droit et sciences
économiques de Caen. En 1964 il sera élu à la Faculté de Droit de Paris. On
notera qu’il n’interrompit son enseignement, qu’il poursuivit jusqu’à la retraite,
3
que durant les périodes pendant lesquelles ses fonctions extra universitaires
rendaient celui-ci absolument impossible.
Enseignant aussi bien que chercheur, il publia en 1955 et 1956 les deux
volumes de son manuel, Traité d’économie politique, familièrement appelé « Le
Barre », qui dépassa les 100 000 exemplaires, et contribua à former des
générations d’étudiants. (Soulignons ici qu’il était très attaché au nom même de
sa discipline, « économie politique », ce qui évoque l’aspect synthétique et
humaniste de cette science).
Appuyé sur ses premiers cours, sur ses premiers écrits scientifiques
(comme son livre de 1950, La période dans l’analyse économique une
approche à l’étude du temps) le Traité puise également dans ses lectures, en
particulier celles qu’il plaçait lui-même au premier rang : Keynes, Schumpeter
et Tocqueville.
Il puisait également son inspiration dans ses contacts avec une série de
grands universitaires, pas uniquement, loin de là, des économistes. Lui-même
citait en particulier François Perroux, penseur puissant, économiste romantique,
qui exerça à l’époque une grande influence, Raymond Aron, Jean-Jacques
Chevallier, Alexandre Kojève, esprit original et assez mystérieux, à ses heures
perdues hégélien de renom, chargé de mission auprès du ministère de
l’Économie nationale, et qui après la guerre fut longtemps l’un des architectes
principaux de la politique économique extérieure. Très tôt Raymond Barre
rédigea des notes pour Kojève, ce qui fut le début de son activité d’expert,
pratiquement continue parallèlement à ses fonctions d’universitaire, et qui
contribuèrent très vite à le former au versant pratique de l’économie, en
l’orientant même progressivement vers la sphère politique à partir de ses
fonctions de directeur du cabinet de Jean-Marcel Jeanneney, ministre de
l’Industrie, de 1959 à 1962.
Raymond Barre participait ainsi dès le début des années 50 à un travail
de réflexion très important et novateur, destiné entre autres à faire sortir la
France de la tradition protectionniste du mélinisme et à l’ouvrir sur l’extérieur,
travail meentre la direction des Affaires économiques du Quai d’Orsay, en
particulier autour d’Oliver Wormser, le ministère de l’Économie nationale et le
ministère des Finances. C’est dans ce triangle que l’on a commencé à préparer
dès 1945 l’ouverture de l’économie française sur le monde.
Les lectures et les inspirateurs de Raymond Barre annoncent son
orientation profondément libérale, mais dans un sens qu’il a tenu à définir lui-
même :
« J’ai assez étudié les problèmes économiques pour ne pas risquer de
sombrer dans un paléo-libéralisme. Vous ne m’entendrez jamais tenir de
grands discours sur les méfaits de l’État et l’automaticité bienfaisante des
forces du marché. Mais vous m’entendrez dénoncer les dangers de l’extension
du secteur public et l’impuissance des contrôles étatiques. Mon libéralisme est
d’abord un libéralisme politique d’inspiration tocquevillienne… Mon libéralisme
est fortement marqué de personnalisme ».
4
Il était en effet tout le contraire d’un dogmatique : « observer, évaluer les
difficultés, chercher les bonnes solutions », telle était sa méthode. D’autre part
la réflexion de Raymond Barre n’était pas seulement économique mais aussi
sociale, de façon intimement liée et pas seulement juxtaposée.
On notera que Raymond Barre, ceci n’est pas si connu, avait étudié sur
place le modèle économique rival à l’époque, le modèle soviétique. Sa vision du
libéralisme était renforcée par la compréhension des défauts de ce modèle. En
effet, en mai 1958, une délégation d’économistes français, comprenant
Raymond Barre, séjourna en Union soviétique. Leur enquête aboutit à un long
et passionnant rapport, avec une première partie consacrée à l’enseignement et
à la recherche en économie, et une seconde consacrée aux mécanismes de
planification, très riche d’informations fort peu connues.
Nous noterons seulement ici que les Français furent frappés par la
pauvreté intellectuelle et scientifique de l’enseignement et de la recherche en
URSS, et la place primordiale qui y tenait l’idéologie. Il n’y avait pas en fait de
véritables économistes au sens occidental du terme. Au Gosplan, on trouvait
des ingénieurs, dont les choix étaient guidés par des considérations
industrielles techniques, pas réellement économiques. Il n’est pas étonnant
dans ces conditions que la planification, avec un système de calcul des prix tout
à fait primitif, fût très déficiente. Le seul domaine qui suscitait une certaine
approbation était l’effort considérable fait pour élever le niveau d’éducation de
la population, d’origine en très grande majorité paysanne, dont le manque de
formation était un frein au développement économique.
Mais lisons la conclusion du rapport :
« Ce n’est pas la perfection de la machine qui fait impression ni ses
résultats économiques, ce sont les efforts réalisés pour élever le niveau général
de l’instruction et former des cadres… Cette lacune (le manque de personnel
qualifié) sera bientôt comblée. L’ « investissement intellectuel » doit porter ses
fruits. Mais si les nouvelles générations restent prisonnières de cette conception
sacrée de l’État-Parti dans laquelle elles ont été élevées on ne peut s’empêcher
d’envisager l’avenir avec inquiétude ».
De ses recherches et de ses premières expériences Raymond Barre tira
un corps de doctrine économique, qu’il appliqua comme Premier ministre entre
1976 et 1981. Il a été admirablement décrit par notre Confrère Thierry de
Montbrial dans un article de la revue Commentaire en 1979 : « Fondements de
la politique économique de Raymond Barre ».
Je ne retiendrai ici que les points essentiels : l’objectif à atteindre était la
stabilité des prix, la stabilité de la monnaie, l’équilibre budgétaire, l’équilibre du
commerce extérieur (et pas seulement de la balance des comptes). Bien
entendu, en dehors du fait que depuis 1914 la France vivait dans les déficits de
toute nature, il ne s’agissait nullement pour Raymond Barre de Dieu sait quelles
vaches sacrées de l’orthodoxie libérale, mais de conditions essentielles pour
permettre les investissements ainsi que la meilleure allocation possible des
5
ressources, donc le développement de l’économie, de l’emploi, et finalement
du niveau de vie.
Je voudrais insister ici sur le fait que l’équilibre de la balance commerciale
était considéré par Raymond Barre de façon dynamique : c’était le meilleur
indicateur de la compétitivité de l’économie française. Un déficit commercial
était le signe d’une perte de compétitivité au niveau international, à laquelle il
fallait remédier, car là était la racine de tous les problèmes. Pour cela le
gouvernement devait renoncer au vieux remède de la dévaluation, qui ne réglait
rien sur le long terme car elle détournait les producteurs de tout effort de
compétitivité, mais il pouvait utiliser différents instruments : outre le maintien de
l’équilibre budgétaire, il devait libérer les prix, et en général l’économie, et il
devait combattre les rentes de situation de toute sorte, afin de permettre
l’allocation la plus souple et la plus judicieuse possible des ressources, tandis
qu’une politique industrielle bien conduite devrait aider les industriels à rétablir
la compétitivité par rapport à l’étranger dans les secteurs à la traîne. Stabilité du
taux de change, équilibre du commerce extérieur, la poursuite de ces deux
objectifs constituait la meilleure discipline possible pour assurer le maintien de
la compétitivité de l’économie française et son progrès.
Ajoutons que pour Raymond Barre la suppression des rentes de situation
n’était pas seulement un principe d’efficacité économique, mais aussi de justice
sociale, en supprimant des avantages indus allant souvent aux plus aisés.
Mais, et on retrouve là sa notion du rôle fondamental du temps, les
mesures immédiates et les politique conjoncturelles, même quand elles
répondent à des nécessités, comme la lutte contre l’inflation, sont vaines, « si
elles ne sont pas accompagnées de politiques à plus long terme tendant à
réformer patiemment et fermement les structures de l’économie française ».
Quant aux objectifs budgétaires et monétaires, nécessaires à
l’accomplissement du projet d’ensemble, ils doivent eux aussi être maintenus
sur le long terme.
Au-delà de ses théories économiques, retenons ici, car elles sont
importantes pour la suite de notre propos, deux caractéristiques essentielles du
Professeur Raymond Barre : sa totale indépendance d’esprit, et, comme l’a fort
bien dit son ancien étudiant Jean-Claude Casanova, « son aptitude à établir
des liens entre l’économie, la politique et l’histoire ».
II) L’Européen.
Raymond Barre fut nommé par de Gaulle Commissaire à Bruxelles,
succédant également comme vice-président de la Commission à Robert
Marjolin, en 1967. Sa nomination n’était nullement l’effet du hasard : pendant
plus de trois ans à la tête du cabinet de Jean-Marcel Jeanneney à l’Industrie,
Raymond Barre avait eu à suivre les questions industrielles liées aux
Communautés, en particulier le charbon et l’acier, déjà en crise. Il constatait
1 / 20 100%
La catégorie de ce document est-elle correcte?
Merci pour votre participation!

Faire une suggestion

Avez-vous trouvé des erreurs dans l'interface ou les textes ? Ou savez-vous comment améliorer l'interface utilisateur de StudyLib ? N'hésitez pas à envoyer vos suggestions. C'est très important pour nous!