
que durant les périodes pendant lesquelles ses fonctions extra universitaires
rendaient celui-ci absolument impossible.
Enseignant aussi bien que chercheur, il publia en 1955 et 1956 les deux
volumes de son manuel, Traité d’économie politique, familièrement appelé « Le
Barre », qui dépassa les 100 000 exemplaires, et contribua à former des
générations d’étudiants. (Soulignons ici qu’il était très attaché au nom même de
sa discipline, « économie politique », ce qui évoque l’aspect synthétique et
humaniste de cette science).
Appuyé sur ses premiers cours, sur ses premiers écrits scientifiques
(comme son livre de 1950, La période dans l’analyse économique – une
approche à l’étude du temps) le Traité puise également dans ses lectures, en
particulier celles qu’il plaçait lui-même au premier rang : Keynes, Schumpeter
et Tocqueville.
Il puisait également son inspiration dans ses contacts avec une série de
grands universitaires, pas uniquement, loin de là, des économistes. Lui-même
citait en particulier François Perroux, penseur puissant, économiste romantique,
qui exerça à l’époque une grande influence, Raymond Aron, Jean-Jacques
Chevallier, Alexandre Kojève, esprit original et assez mystérieux, à ses heures
perdues hégélien de renom, chargé de mission auprès du ministère de
l’Économie nationale, et qui après la guerre fut longtemps l’un des architectes
principaux de la politique économique extérieure. Très tôt Raymond Barre
rédigea des notes pour Kojève, ce qui fut le début de son activité d’expert,
pratiquement continue parallèlement à ses fonctions d’universitaire, et qui
contribuèrent très vite à le former au versant pratique de l’économie, en
l’orientant même progressivement vers la sphère politique à partir de ses
fonctions de directeur du cabinet de Jean-Marcel Jeanneney, ministre de
l’Industrie, de 1959 à 1962.
Raymond Barre participait ainsi dès le début des années 50 à un travail
de réflexion très important et novateur, destiné entre autres à faire sortir la
France de la tradition protectionniste du mélinisme et à l’ouvrir sur l’extérieur,
travail mené entre la direction des Affaires économiques du Quai d’Orsay, en
particulier autour d’Oliver Wormser, le ministère de l’Économie nationale et le
ministère des Finances. C’est dans ce triangle que l’on a commencé à préparer
dès 1945 l’ouverture de l’économie française sur le monde.
Les lectures et les inspirateurs de Raymond Barre annoncent son
orientation profondément libérale, mais dans un sens qu’il a tenu à définir lui-
même :
« J’ai assez étudié les problèmes économiques pour ne pas risquer de
sombrer dans un paléo-libéralisme. Vous ne m’entendrez jamais tenir de
grands discours sur les méfaits de l’État et l’automaticité bienfaisante des
forces du marché. Mais vous m’entendrez dénoncer les dangers de l’extension
du secteur public et l’impuissance des contrôles étatiques. Mon libéralisme est
d’abord un libéralisme politique d’inspiration tocquevillienne… Mon libéralisme
est fortement marqué de personnalisme ».