Support 1 - Dynamique du Capitalisme et de l`Industrie

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7. Platon et le prolétariat
Jacques Derrida, dans La pharmacie de Platon 1, a bâti en grande part son entreprise de
déconstruction de la métaphysique sur sa lecture de Phèdre, en montrant comment ce
dialogue oppose l’anamnésis philosophique (c’est à dire la reconnaissance de la vérité de
l’être) à l’hypomnésis sophistique (aux mnémotechniques et en particulier à l’écriture comme
facteur d’illusion et technique de manipulation des esprits), là où il est impossible, selon ce
que Derrida décrit dans De la grammatologie comme une logique de ce supplément qu’est la
trace, d’opposer l’intérieur (anamnèse) et l’extérieur (hypomnèse) : il est impossible
d’opposer la mémoire vivante à cette mémoire morte qu’est cet hypomnematon qui intéressera
tant le dernier Foucault, et qui constitue la mémoire vivante comme savante. Cette
impossibilité ouvre la question pharmacologique, par où l’hypomnésique est un pharmakon :
à la fois le poison et son remède.
Or, ce que décrit Socrate dans Phèdre, à savoir que l’extériorisation de la mémoire est une
perte de mémoire et de savoir, c’est ce dont nous faisons aujourd’hui l’expérience
quotidiennement, dans tous les aspects de nos existences, et, de plus en plus souvent, dans le
sentiment de notre impuissance, sinon de notre impotence, voire de notre obsolescence – au
moment même où l’extraordinaire puissance mnésique des réseaux numériques nous rend tout
aussi sensibles à l’immensité de la mémoire humaine, qui paraît être devenue réactivable et
accessible à l’infini.
La généralisation des appareils hypomnésiques industriels fait passer nos mémoires dans les
machines de telle sorte que, par exemple, nous ne connaissons plus les numéros de téléphone
de nos proches – tandis que la généralisation des correcteurs orthographiques nous fait
craindre la fin de la conscience orthographique, et de tout ce qu’elle emporte d’un savoir
hypomnésique littéraire, et par là d’un savoir anamnésique de la langue.
Or, ceci constitue le fait ordinaire et sensible de ce que je voudrais présenter ici comme un
vaste processus de prolétarisation cognitive et affective – et de perte de savoirs : savoir faire,
savoir vivre, savoir théoriser, sans lesquels plus aucune saveur n’est sue.
L’extériorisation, qui est un enjeu de L’idéologie allemande, et qui est la racine de la question
technique, c’est à dire de la question de cette production de soi par soi en quoi consiste
l’homme, lorsque elle parvient au stade hyperindustriel de l’extériorisation de la mémoire et
des savoirs, est à la fois ce qui étend sans limite la puissance des milieux hypomnésiques, et ce
qui permet leur contrôle – leur contrôle par les industries cognitives et culturelles des sociétés
de contrôle qui formalisent maintenant l’activité neurochimique et les séquences de
nucléotides, et qui inscrivent par là les substrats neurobiologiques de la mémoire et des
savoirs dans l’histoire de ce qu’il faut analyser comme un processus de grammatisation, c’est
à dire de discrétisation et en cela d’abstraction du continu 2 – dont les biotechnologies sont le
stade le plus récent, et dont les nanotechnologies seront l’étape suivante. Ainsi s’installe la
question d’une économie industrielle biopolitique, psychopolitique, sociopolitique,
technopolitique, et en fin de compte, d’une économie industrielle noopolitique de la mémoire.
C’est lorsque apparaissent les mnémotechniques que le processus d’extériorisation qu’est le
devenir technique se concrétise comme l’histoire de la grammatisation. Le processus de
1
2
Cf infra
grammatisation est l’histoire technique de la mémoire, où la mémoire hypomnésique relance
à chaque fois la constitution d’une tension de mémoire anamnésique. Cette tension
anamnésique s’extériorise elle-même sous forme d’œuvres de l’esprit, où se configurent
pharmacologiquement les époques de l’individuation et de la désindividuation psychosociale.
La grammatisation est le processus par lequel les flux et les continuités qui trament les
existences sont discrétisés : l’écriture, comme discrétisation du flux de la parole, est un stade
de la grammatisation. Et la grammatisation participe d’une organologie dont la question est
ainsi introduite dans L’Anti-Œdipe :
La machine territoriale primitive code les flux, investit les organes, marque les corps. … L’homme qui
jouit pleinement de ses droits et de ses devoirs a tout le corps marqué sous un régime qui rapporte ses
organes et leur exercice à la collectivité … . C’est un acte de fondation, par lequel l’homme cesse d’être
un organisme biologique et devient un corps plein, une terrre, sur laquelle ses organes s’accrochent,
attirés, repoussés, miraculés par les exigences d’un socius. Que les organes soient taillés dans le socius, et
que les flux coulent sur lui. Nietzsche dit : il s’agit de faire à l’homme une mémoire ; et l’homme qui s’est
constitué par une faculté active d’oubli, par un refoulement de la mémoire biologique, doit se faire une
autre mémoire, qui soit collective… « Peut-être n’y a-t-il même rien de plus terrible et de plus inquiétant
dans la préhistoire de l’homme que sa mnémotechnique ». 3
Or, avec la révolution industrielle, le processus de grammatisation qui constitue l’histoire de
cette mnémotechnique dépasse soudainement la sphère du langage, c’est à dire aussi du
logos, à laquelle Gilles Deleuze et Félix Guattari la rapportent ici essentiellement, et
originellement 4 : le processus de grammatisation investit les corps. Et en premier lieu, il
discrétise les gestes des producteurs en vue de leur reproduction automatisée – tandis qu’au
même moment apparaissent les reproductibilités machiniques et appareillées du visible et de
l’audible qui auront tant frappé Benjamin, et qui grammatisent la perception, et à travers elle,
l’activité affective du système nerveux.
La grammatisation du geste, qui est la base de ce que Marx décrira comme prolétarisation,
c’est à dire comme perte de savoir-faire, et qui se poursuivra avec les appareils électroniques
et numériques comme grammatisation de toutes les formes de savoirs à travers les
mnémotechnologies cognitives et culturelles, dont les savoirs linguistiques devenus
technologies et industries du traitement automatique des langues, mais aussi les savoir-vivre,
c’est à dire les comportements en général, du user profiling à la grammatisation des affects,
est ce qui conduit vers le capitalisme « cognitif » et « culturel » des économies
hyperindustrielles de services.
La grammatisation est l’histoire de l’extériorisation de la mémoire sous toutes ses formes :
mémoire nerveuse et cérébrale, mémoire corporelle et musculaire, mémoire biogénétique.
Technologiquement extériorisée, la mémoire est ce qui peut faire l’objet de contrôles
sociopolitiques et biopolitiques à travers les investissements économiques d’organisations
sociales qui réagencent ainsi les organisations psychiques par l’intermédiaire des organes
mnémotechniques, au nombre desquels il faut compter les machines-outils (Adam Smith
analyse dès 1776 les effets de la machine sur l’esprit du travailleur) et tous les automates – y
compris les appareils électroménagers, ou encore, les « objets internet » et « communicants »
qui vont bientôt envahir le marché hyperindustriel, et qui sont des objets hypomnésiques par
3
4
p. 169
« une mémoire des paroles et non plus des choses, une mémoire des signes et non plus des effets » écrivent-ils.
où ce que Scott Lash et Cela Luria ont décrit comme une thingification 5 prend une nouvelle
tournure 6.
C’est pourquoi la pensée de la grammatisation appelle une organologie générale, c’est à dire
une théorie de l’articulation des organes corporels (cerveau, main, yeux, tact, langue, organes
génitaux, viscères, système neuro-végétatif, etc.), des organes artificiels (outils, instruments et
supports techniques de la grammatisation) et des organes sociaux (groupes humains
familiaux, claniques, ethniques, institutions et sociétés politiques, entreprises et organisations
économiques, organisations internationales et systèmes sociaux en général, plus ou moins
déterritorialisés – juridiques, linguistiques, religieux, politiques, fiscaux, économiques, etc.) 7.
Si nous rouvrons la question de Phèdre à l’époque hyperindustrielle de l’objet hypomnésique,
et du point de vue d’une telle organologie générale (fondant une organologie politique, une
organologie économique et une organologie esthétique), nous découvrons que la question
platonicienne de l’hypomnèse constitue la première version d’une pensée de la prolétarisation,
s’il est vrai que le prolétariat est l’acteur économique sans savoir parce que sans mémoire :
sa mémoire est passée dans la machine reproductrice des gestes que ce prolétaire n’a plus
besoin de savoir faire : il doit simplement servir la machine reproductrice, et il est ainsi
redevenu un serf.
Examiner la question de la mémoire technique aujourd’hui, c’est rouvrir la question de
l’hypomnèse comme question du prolétariat, mais comme processus de grammatisation où
c’est le consommateur qui est désormais lésé de sa mémoire et de ses savoirs par l’industrie
des services et ses appareils, dont nous allons voir comment elle produit des courts-circuits
dans un processus de transindividuation. Examiner la question de la mémoire technique
aujourd’hui, c’est étudier le stade de la prolétarisation généralisée induite par la
généralisation des technologies hypomnésiques.
La vérité de Platon serait en cela dans Marx – à condition de tirer deux conclusions
supplémentaires :
. Marx lui-même ne pense pas le caractère hypomnésique de la technique et de
l’existence humaine, ce qui fait qu’il ne pense pas encore la vie humaine comme exsistence et qu’il continue à opposer comme Platon le mort et le vif.
. La lutte inaugurale de la philosophie contre la sophistique autour de cette question de
la mémoire et de sa technicisation est le cœur de la lutte politique qu’est d’emblée la
philosophie ; et la réévaluation de la portée de l’hypomnèse chez Platon, tout comme
celle de la déconstruction qu’en propose Derrida, doit constituer la base d’un projet
renouvelé de critique de l’économie politique par la philosophie, où la technique devient
l’enjeu central, et qui pose la triple question d’une organologie, d’une pharmacologie et
d’une thérapeutique – d’une sociothérapie 8 qui est l’économie politique, et dont la
grammatisation est le processus dynamique.
5
6
On trouvera le rapport de l’Union Internationale des Télécommunications sur ce sujet en consultant l’url
www.…
7
La grammatisation est la condition de possibilité de ce que Guy Debord appelle l’idéologie matérialisée, cf La
société du spectacle, p. …. Mais Debord ne pense pas cette grammatisation elle-même, ni son caractère
pharmacologique, et cela constitue un point de blocage de sa pensée.
8
8. La prolétarisation comme perte de savoir
Le prolétaire, nous dit Simondon, c’est le travailleur désindividué : un travailleur dont le
savoir est passé dans la machine de telle sorte que ce n’est plus lui qui s’individue en portant
et en pratiquant ses outils : c’est la machine-outil qu’il sert, et qui est devenue, cette machine,
l’individu technique – individu technique au sens où en elle, et dans le système technique
auquel elle appartient, se produit une individuation. Cette individuation technique est un
processus de concrétisation, nous dit Simondon, par où le système des objets industriels se
trans-forme par intégration fonctionnelle – et avec lui le milieu sociotechnique. Mais de cette
trans-formation, le travailleur prolétarisé est littéralement exclu – il en est dissocié : il n’y est
pas associé. Il ne s’y co-individue pas. Il n’y ex-siste pas.
Cette dissociation est en réalité une rupture du tissu transindividuel que constitue le milieu de
travail, comme tous les milieux symboliques – car le travail est évidemment aussi un tel
milieu symbolique. Dans un milieu de travail associé, les travailleurs font en travaillant une
expérience telle qu’ils font évoluer leur milieu – leurs outils, par exemple, ou leurs usages, et
bien sûr leurs produits. Ils ouvrent ce milieu dont ils sont ainsi les ouvriers. La prolétarisation
est ce qui exclut cette participation du producteur à l’évolution des conditions de la
production, et par où il œuvrait.
Autrement dit, la prolétarisation est un processus de perte de savoir, c’est à dire aussi de
saveur et d’existence, qui est engendré par la grammatisation telle qu’elle court-circuite des
processus de transindividuation où, en s’individuant par le travail, c’est à dire y en apprenant
quelque chose, le travailleur individuait le milieu de son travail. C’est un tel court-circuit qui
constitue l’enjeu de la perte de savoir par où Marx et Engels définissent la prolétarisation dans
le Manifeste de 1848 :
Moins le travail manuel exige d’habilité et de force, c’est à dire plus l’industrie moderne se développe,
plus le travail des hommes est supplanté par celui des femmes et des enfants. Les différences de sexe et
d’âge n’ont plus aucune valeur sociale pour la classe ouvrière. Il n’y a plus que des instruments de travail
dont le coût diffère selon l’âge et le sexe. 9
Ce coût est celui de ce que Marx et Engels appelleront la force de travail, qui dès lors n’est
plus un savoir, mais une marchandise. De porteur d’outils et praticien d’instruments, l’ouvrier
est devenu lui-même un outil et un instrument au service d’une machine porteuse d’outils.
Or, précisent ici Marx et Engels, ce destin est celui de tous les producteurs – et non seulement
des ouvriers :
Les anciennes petites classes moyennes, petits industriels, petits commerçants, petits rentiers, artisans et
paysans, toutes ces classes tombent dans le prolétariat. … Aussi le prolétariat se recrute-t-il dans toutes les
couches de la population. 10
Certes, dans le Manifeste comme dans la Contribution, les Fondements et Le Capital, le
prolétariat se présente toujours comme étant précisément constitué par la classe ouvrière.
Mais c’est là un état de fait historique, lié à un stade archaïque (à tous les sens de ce mot) du
développement du capitalisme et de l’industrie, c’est à dire de la grammatisation, et qui est
voué à évoluer sensiblement en incluant dans le processus de prolétarisation tous ceux dont
les savoirs sont absorbés par des processus hypomnésiques consistant non seulement en
9
Manifeste du Parti Communiste, p. …
83
10
machines, mais en appareils, en systèmes experts, en services, en réseaux et en objets et
dispositifs technologiques de toutes sortes.
9. Prolétarisation et pharmacologie
Le prolétariat n’est pas la classe ouvrière. Tout le marxisme a mésinterpété Marx en les
confondant. C’est typiquement le cas de Jacques Rancière dans La nuit des prolétaires 11.
Mais d’autre part, et surtout, la grammatisation, en permettant la captation de l’attention des
consommateurs, et à travers elle, de leur énergie libidinale, a également permis leur
prolétarisation en détruisant leurs savoir-vivre, et non seulement leurs savoir-faire. Cette
prolétarisation des consommateurs est ce qui a permis, en ouvrant des marchés de masse
permettant de lutter contre la baisse tendancielle du taux de profit, de doter les
consommateurs d’un pouvoir d’achat, de leur accorder plus que le renouvellement de leur
force de travail, et d’affaiblir fondamentalement et pratiquement la théorie marxienne de la
lutte des classes.
Le problème est que ce surplus qui a été redistribué par nécessité aux producteurs prolétarisés
devenus des consommateurs a conduit, vers la fin du XXè sisècle, à la destruction de leur
énergie libidinale, et à sa décomposition en pulsions – résultat de ce que Marcuse appelle la
désublimation. C’est donc dans une critique de l’économie libidinale qu’il faut s’engager :
une nouvelle critique de l’économie politique est nécessaire, et elle doit constituer aussi une
critique pharmacologique de l’économie libidinale.
Car la théorie freudienne ne permet d’avancer dans ces questions que pour autant qu’on la
confronte elle aussi à la question de ce pharmakon qu’est le fétiche, et à la question de la
grammatisation telle que s’y transforme le fétichisme – ce qui passe par l’analyse du rôle des
hypomnémata dans l’histoire du désir et de la sublimation, l’objet transitionnel étant une sorte
de proto-hypomnématon, et un proto-fétiche 12, tout comme les objets hypomnésiques
contemporains sont des hypomnémata, que relient désormais des réseaux.
La prolétarisation du consommateur est une époque de l’économie libidinale, et une
généalogie de cette économie, qui est une pharmacologie dont la genèse est indissociable du
devenir organologique et de la grammatisation, est une tâche primordiale de la nouvelle
critique de l’économie politique. Or, cette pharmacologie est ce qui pose la question de la
transindividuation telle que peuvent s’y produire des circuits longs d’individuation aussi bien
que des courts-circuits, c’est à dire des désindividuations.
Ce que Platon appelle l’anamnèse est ainsi fondé sur une dialectique, et celle-ci est un
commerce dia-logique par où, dans l’interlocution, c’est à dire dans le dialogisme que
j’entends aussi au sens de Bakhtine, se forment des circuits longs de transindividuation que
les usages empoisonnant que les sophistes font du pharmakon littéral tendent à court-circuiter.
Plus généralement, si la grammatisation de la perception et du système nerveux – en tant que
siège des affects – peut induire une prolétarisation des consommateurs, c’est à dire détruire
leurs savoir-vivre, et les saveurs qu’ils leurs procurent, c’est parce que l’économie libidinale
en général est ce qui constitue des circuits du désir dans un processus de transindividuation où
se forme et s’accumule une énergie libidinale, mais où la grammatisation peut
11
12
Paul-Laurent Assoun, …
. soit créer des circuits longs, c’est à dire accumuler de l’énergie libidinale en
intensifiant l’individuation, et donner à l’individu des objets de désir qui infinitisent son
individuation (dont Simondon montre qu’elle est structurellement inachevée et en ce
sens infinie) parce qu’ils ne se donnent eux-mêmes que comme des objets infinis et
incommensurables,
. soit provoquer des courts-circuits, c’est à dire de la désindividuation – et de la
désublimation en conséquence, c’est à dire la finitisation commensurable de toutes
choses, qui conduit à la destruction de l’énergie libidinale.
La grammatisation est irréductiblement pharmacologique, et l’hypomnématon peut donc :
. soit prolétariser la psyché qu’il affecte,
. soit individuer cette psyché en l’inscrivant sur le nouveau circuit de transindividuation
qu’il trame, et où se forment des circuits longs qui relèvent de ce que Platon appréhende
comme une anamnésis – qui est un circuit donnant accès à une vérité fondée sur la
projection d’une idée, c’est à dire d’une consistance : d’un objet qui n’existe pas, parce
qu’il n’a aucun fondement dans les subsistances qui constituent l’ordre du
commensurable, mais qui est l’objet du désir même en tant qu’il consiste
incommensurablement.
C’est ce type de circuit qui fonde un commerce que le court-circuit remplace par un marché
où il n’y a plus que des commensurabilités (par exemple une force de travail sans savoir-faire,
formant du pouvoir d’achat sans savoir vivre) – ce qui est un marché de dupes. Car
finalement, ce marché ne marche pas. Et c’est déjà ce que dit Socrate contre Gorgias.
Cependant, une économie des pharmaka est une thérapeutique qui n’hypostasie pas en les
opposant le poison et le remède : l’économie du pharmakon est une composition de
tendances, et non une lutte dialectique entre des opposés 13. La concrétisation de cette
composition consiste en agencements entre les trois niveaux de l’organologie générale, tels
qu’ils constituent un système de soin : l’individuation du niveau pharmacologique
(l’individuation technique) y intensifie transductivement l’individuation des deux autres
niveaux (l’individuation psychique et l’individuation collective).
Au contraire, une déséconomie 14 des pharmaka est ce qui résulte de l’apparition d’un
nouveau pharmakon tel qu’il peut court-circuiter les deux autres niveaux – et c’est ce qui se
passe actuellement avec les technologies des « réseaux sociaux », pour lesquelles aucune
économie politique et aucun système de soin ne sont prescrits par une puissance publique 15,
ou encore, c’est ce qui advient au cours de la synaptogenèse de l’organe cérébral infantile, où
l’audiovisuel court-circuite l’objet transitionnel, l’appareil psychique infantile étant ainsi
prolétarisé 16.
13
MD1
14
On parle de déséconomie pour qualifier la dynamique destructrice induite par les externalisations négatives,
c’est à dire par les désordres environnementaux dont les acteurs économiques ne supportent pas eux-mêmes les
coûts, mais qui fragilisent l’économie générale.
15
16
RS, à paraître aux éditions Mille et une nuits.
PS
Au travail
10. Prolétarisation du système nerveux, bêtise systémique et nouveau commerce
Plus on réduit la place des producteurs, plus il faut élargir les marchés et le nombre des
consommateurs, l’automatisation étendant sans cesse le champ de la prolétarisation tout en
diminuant la part du travail – c’est à dire du capital variable. Le trading lui-même est
automatisé. Les ingénieurs sont eux-mêmes prolétarisés. L’ingénieur qui concevait,
développait, installait et gérait un système a disparu. Il y a aujourd’hui des process, où
interviennent de plus en plus d’hypomnémata qui court-circuitent les individus psychiques à
tous les niveaux.
Dans ces process, c’est de plus en plus la force de travail du système nerveux qui est
prolétarisée, et les prolétaires du système nerveux y sont tout autant privés de savoir que les
prolétaires du système musculaire. Le savoir dont ils sont spoliés n’est cependant pas un
savoir-faire : c’est un savoir théorique – c’est à dire noétique en acte. Ainsi se développe un
psychopouvoir qui contrôle aussi bien les consommateurs – dont il s’agit de canaliser la libido
– que les producteurs, dont l’énergie nerveuse doit être mise au service des « ensembles
techniques », comme les appelle Simondon.
Ainsi sont produites de pures forces de travail cognitif tout à fait dénuées de savoir : avec les
technologies cognitives, c’est le cognitif lui-même qui est prolétarisé 17. Voilà en quoi
consiste le capitalisme cognitif, également appelé « créatif », ou « immatériel ». Et cela se
concrétise par le fait que le cognitif est réduit à la calculabilité – le logos est
pharmacologiquement et économiquement devenu ratio 18.
S’il y a encore des métiers, ceux des producteurs que l’on appelle des « créatifs », il y en a
très peu, et la plupart du temps ce ne sont pas réellement des « créatifs ». Car être « créatif »,
c’est à dire œuvrer, c’est produire de la néguentropie. Or les dits « créatifs » sont des
créateurs de « valeur » évaluable sur le marché, et ce sont plutôt des agenciers qui travaillent
à l’adaptation entropique du système, mais qui n’œuvrent à rien du tout : œuvrer, c’est
toujours œuvrer à l’incalculable – c’est à dire à cette infinité du désirable, qui fait qu’un
processus d’individuation est constitué par son inachèvement.
17
Maurizio Lazzarato montre très bien comment cette élimination du temps du savoir constitue le cœur même
du projet de « gouvernement des inégalités » en quoi consiste le néolibéralisme, au moment même où l’idéologie
veut faire croire que le capitalisme cognitif qui prolétarise ainsi les « sachants », comme les appelait JeanFrançois Lyotard, tente de se faire passer pour une « société de savoir ». Cf Le gouvernement des inégalités, p.
…
18
MD1
Telle est la réalité de ce que Maurizio Lazzarato appelle la « coopération entre les
cerveaux » 19, telle qu’elle se produit à travers des dispositifs de grammatisation qui rendent
possible la prolétarisation de toutes les tâches aux plus hauts niveaux d’activité du système
nerveux. De cela résulte la formation d’une bêtise systémique, où deviennent possibles le
discours d’Alan Greenspan tentant d’expliquer devant la Chambre des représentants comment
il aura pu mener le monde à la catastrophe en toute sincérité, aussi bien que la crétinisation
des « élites financières » roulées par Bernard Madoff : les « élites » sont elles-mêmes
prolétarisées, privées de savoir sur leur propre logique et par leur propre logique – qui se
réduit à un calcul sans reste conduisant à un marché de dupes.
Pourquoi et comment, cependant, des chercheurs comme Yann Moullier Boutang ou Maurizio
Lazzarato peuvent-ils voir dans dans ce capitalisme cérébral ou cognitif 20 un élément de
nouveauté ouvrant une alternative ? Ma thèse (sinon la leur) est qu’ici, c’est à dire avec ce que
l’on appelle aussi le capitalisme réticulaire, où le pharmakon constitue un milieu collaboratif
et dialogique, une véritable mutation se produit dans la grammatisation : la réticulation
numérique, par où les activités cognitives sont elles-mêmes prolétarisées, constitue un point
de rupture où se forment des milieux associés, c’est à dire des milieux d’individuation qui
vont contre les processus de dissociation et de désindividuation en quoi consiste la
prolétarisation.
C’est dans ce milieu réticulaire que peut apparaître ce que Pekka Himanen a décrit comme
une « éthique hacker » 21, et que peut s’ouvrir le champ d’une nouvelle lutte : une lutte pour
l’abstraction opposant la classe des hackers à ceux que MacKenzie Wark appelle les
vectorialistes 22. Himanen et Wark montrent – selon un point de vue néo-wébérien pour le
premier, post-marxiste et situationniste pour le second – que le pharmakon numérique, qui
rend possible la prolétarisation du système nerveux, est aussi ce qui fait apparaître la
possibilité d’un nouveau régime d’individuation psychique et collective, et avec lui, la
possibilité d’un nouveau processus de transindividuation ouvrant une perspective politicoéconomique tout à fait inédite : l’économie de la contribution.
Si la dissociation est le résultat de courts-circuits dans la transindividuation rendus possibles
par le pharmakon issus du processus de grammatisation où se forment, à l’époque du
capitalisme réticulaire, des technologies cognitives et des technologies culturelles
numériques, la formation d’un milieu sociotechnique associé est l’alternative à ce devenir
empoisonnant de la grammatisation. Mais elle suppose une véritable révolution du modèle
industriel dominant – qui n’est pas encore un renversement du capitalisme, mais qui est
certainement une révolution du capitalisme.
La question de la dissociation et de l’association est aussi celle de la formation de ce que
l’économie appelle des externalités. Ce que Yann Moulier Boutang décrit en reprenant la
19
ML… . Dans les analyses du capitalisme qu’il propose en 200… , et en référence à Gabriel de Tarde, ML
néglige singulièrement la question de l’hypomnèse sans laquelle une telle coopération est impossible, et avec
l’hypomnèse, il néglige les dispositifs réntetionnels qui permettent de contrôler cette coopération, et de
prolétariser l’activité des cerveaux eux-mmemes aussi bien du côté de la production que de la consommation. En
revanche, il décrit en 2008 les effets de cette prolétarisation et le système de gestion des inégalités en vue
d’organiser non pas la coopéraiton entre les serveux mais la concurrence entre les sysètmes nerveux pour
l’accès non pas au travail, mais à l’emploi.
20
21
22
C’est en citant ML que YMB développe ses thèses dans Le capitalisme cognitif …
métaphore de la polinisation 23 est lié à la formation de la réticularité numérique qui constitue
une mutation dans le processus de grammatisation, et qui engendre une externalité positive
pharmacologique : un milieu sociotechnique associé où se mènent des luttes contre les effets
de la généralisation des milieux dissociés – c’est à dire prolétarisés, ceux-ci engendrant à
l’inverse une généralisation des externalités négatives et de la toxicité pharmacologique 24,
c’est à dire une destruction environnementale généralisée et qui affecte aussi bien les milieux
naturels et géophysiques que les milieux mentaux et psychosociaux.
Le milieu sociotechnique associé permet de lutter contre ces destructions environnementales
provoquées par les « vectorialistes » et ouvre un champ de relations industrielles et
commerciales qui annulent l’opposition producteur/consommateur, et qui rompt en cela avec
la destruction du commerce par le marché : qui constitue un nouveau commerce, c’est à dire
un nouveau régime d’individuation psychique et collective, producteur de circuits longs dans
la transindividuation : est contributeur celui qui contribue à la création de ces circuits longs.
Ce milieu peut cependant lui-même tout à fait mettre en œuvre des logiques de dissociation –
et c’est pourquoi il s’agit de mener des luttes dialogiques 25 et en cela thérapeutiques avec le
pharmakon de l’abstraction, par où il s’agit de prendre soin du nouveau commerce.
Le milieu associé qui se forme dans la réticularité numérique est un type spécifique
d’externalité positive : technologique, industrielle, issue du dernier stade de la
grammatisation, cognitive et symbolique, c’est à dire rendant à la ratio sa dimension noétique,
parce que constituant un espace relationnel dialogique où le psychopouvoir peut être renversé
en noopolitique, où le pharmakon peut être mis au service d’une économie de la contribution,
c’est à dire d’une thérapeutique psychosociale – s’il est vrai qu’économiser signifie d’abord
prendre soin 26, domestiquement aussi bien que politiquement.
11. Otium et externalités positives : l’intermittence
Dans le milieu sociotechnique associé, l’opposition fonctionnelle entre production et
consommation est devenue caduque, et les externalités doivent être économiquement cultivées
et valorisées, bien que comme valeurs, elles ne puissent être réduites à la calculabilité des
indicateurs économiques de l’économie de marché : elles requièrent une nouvelle conception
de la valeur en économie, et de sa mesure telle qu’elle n’est pas réductible à un calcul. Cette
culture est une économie libidinale aussi bien que commerciale, qui réclame des mécanismes
nouveaux de mutualisation, une nouvelle forme de puissance publique, et de nouveaux objets
de propriété sociale.
À cet égard, les deux ouvrages récents où Maurizio Lazzarato analyse les enjeux de la lutte
menée par les intermittents du spectacle pour le maintien de leur statut, qui a été remis en
cause en juin 2003 par le gouvernement français sous la pression du patronat, ont une portée
beaucoup plus vaste que le seul champ des métiers artistiques. A la suite d’une enquête
23
24
Sur cette question, cf Christian Fauré, Alain Giffard, Bernard Stiegler et Ars Industriais, Pour en finir avec la
mécroissance, pp. …
25
Ce dialogisme est moins celui de la dialectique que celui de Bakhtine. Sur cette quesiton, cf TCD et RLM.
26
Economiser signifie prendre soin est le titre d’un séminaire que j’ai conduit au printemps 2008 au Collège
intenraitonal de philosophie et dans le cadre des activités théoriques d’Ars Industrialis. On peut en trouver
l’enregistrement audio sur www.
réalisée en collaboration avec la Coordination des Intermittents et Précaires, Antonella
Corsani et Maurizio Lazzarato écrivent que
la lutte contre la réforme du modèle d’indemnisation chômage constitue en réalité une lutte contre l’enjeu
est l’emploi du temps. À l’injonction d’augmenter le temps de l’emploi [qui est la prescription patronale
motivant la remise en cause du statut d’intermittent], c’est à dire le temps de vie occupé par l’emploi,
l’expérience de l’intermittece oppose la multiplicité des emplois du temps. … 27
La question du temps de travail ne se réduit pas, autrement dit, à celle du temps de l’emploi,
et
parler sérieusement d’augmentation ou de réduction du temps de travail, c’est prendre en compte
l’ensemble de ces différentes temporalités… . 28
C’est cette question qu’en France, la loi sur la réduction du temps de travail à trente-cinq
heures a totalement occultée. Cette loi a eu pour résultat d’augmenter le temps consacré à la
consommation, comme le souligne d’ailleurs Rifkin en 2006 29 – et non à ce temps du travail
qui se produit hors du temps d’emploi, et qui appartient à ce que les Romains cultivent
comme l’otium, mot que Jean-Marie André, analysant l’époque des Scipions, traduit par loisir
studieux 30.
L’otium, issu de la culture romaine d’origine militaire, et qui devient la part noble du temps
de l’activité humaine, dont j’avais tenté de montrer ailleurs qu’elle est le temps l’intermittence
noétique 31, est la condition de possibilité du nec-otium, c’est à dire du temps de l’emploi.
C’est parce que l’âme n’est noétique en acte que par intermittence, et constitue en cela un
n’être-que-par-intermittences, tandis que la plupart du temps elle se comporte comme une
âme sensitiv,e voire végétative, que « les intermittents » oscillent sans cesse entre l’emploi
calculable de leur savoir noétique, ainsi monnayé, c’est à dire négocié, et le développement en
acte de ce savoir. Et c’est cette noéticité que la destruciton de l’intemrittence veut éliminer et
prolétariser, c’est à dire instrumentaliser – au profit des industries culturelles.
Le temps du passage à l’acte noétique est celui de l’otium, qui n’est pas le temps de l’oisiveté,
mais du loisir, c’est à dire de la liberté et du « souci de soi ». L’otium, du point de vue
économique inscrit dans une économie générale au sens de Georges Bataille, dont il est une
époque liée au développement des hypomnémata, c’est à dire une époque de la
grammatisation, supportant les techniques de soi, comme l’a montré Foucault, et où
l’économie politique s’inscrit dans une économie libidinale qui l’englobe, constitue une
externalité ouvrant l’espace du commerce humain en tant que processus d’individuation
psychique et collective où se forment des circuits longs de transindividuation, tandis que le
nec-otium est ce qui constitue l’économie internalisable via une comptabilité (elle aussi
rendue possible par les hypomnémata) de ce qui est calculable par un entrepreneur, et
négociable sur un marché, la mesure (en grec metron, c’est à dire aussi réserve, et rythme)
étant réduite à ce calcul.
27
28
Antonella Corsani, Maurizio Lazzarato, Intermittens et précaires, Amsterdam, 2008, p. 121.
121
29
30
Jean-Marie André, L’otium dans la vie morale et intellectuelle romaine des origines à l’époque augustéenne,
PUF, 1965, p. 177.
31
Dans Mécréance et discrédit 1, pp. …, où j’ai soutenu que l’âme noétique qui ne passe à l’acte noétique que
par intermittences vit dans son n’être-que-par-intemittence.
Ce que Corsani et Lazzarato décrivent comme agencement du temps de l’emploi, c’est à dire
du travail internalisé par l’acteur économique qui l’emploie, et le temps du travail comme
technique de soi, c’est l’économie du negotium et de l’otium tels qu’ils forment les termes de
ce que Simondon appelle une relation transductive, où ces termes sont constitués par leur
tension individuante.
Les temps que nous observons dans l’intermittence nous obligent à sortir d’une logique binaire qui
oppose emploi et chômage, actifs et inactifs, et à interroger la catégorie même de « travail ». Si l’activité
s’exerce aussi pendant les périodes dites de chômage, mais encore, pendant le temps dit de vie, pendant le
temps dit libre, pendant le temps de formation, jusqu’à déborder sur le temps de repos, qu’est-ce que
recouvre le travail, puisqu’on y trouve une multiplicité d’activités et de temporalités hétérogènes ? 32
Ces analyses montrent qu’il ne suffit plus de poser la question du travail dans les termes qui
furent ceux des années 1990, lorsque la réalité du chômage chronique imposa une réflexion
sur les conséquences structurelles de l’augmentation de la productivité. Au-delà, c’est la
question d’un changement de modèle industriel qui constitue aussi l’âge d’une nouvelle
conception du travail, qui ne saurait être confondu avec l’emploi, et qui, tandis que s’effondre
le modèle consumériste, requiert l’invention d’une nouvelle temporalité sociale, et redéfinit la
question de ce que Robert Castel appelle la propriété sociale, comme le montre Lazzarato
dans Le gouvernement des inégalités 33.
Ici se pose dans des termes tout à fait nouveaux la question de l’impôt négatif dont Rifkin
proposait la mise en place – ce que Rocard reprit à son compte 34 – pour soutenir le
développement d’un « secteur social » défini comme non-économique parce que nonmarchand. Or, la question n’est pas de sortir de l’économie : elle est de concevoir une autre
économie, et de dépasser le consumérisme, où le pouvoir d’achat produit par l’emploi détruit
le travail et toutes les formes de savoirs à l’époque de la prolétarisation généralisée des
producteurs aussi bien que des consommateurs.
Le vice du raisonnement de Rifkin tient au fait de sortir du circuit économique la question de
l’otium et du savoir sous toutes ses formes. En revanche, la question de l’impôt négatif
comme soutien mutualisé au développement des externalités positives, et par le
développement d’une nouvelle forme de propriété sociale, trouve dans l’allocation chômage
des intermittents un modèle particulièrement adapté à la mutation en cours : c’est ce que tend
évident la lecture des travaux Corsani et Lazzarato. Mais il ne s’agit pas de se tenir dans la
seule sphère de l’art, de la culture et des « créatifs » : c’est le modèle social et économique
industriel dans son ensemble qui doit être repensé.
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