Introduction au cours (suite et fin)

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28/09/2011
Introduction au cours (suite et fin)
I.
LES 3 PRINCIPALES AIRES GEOGRAPHIQUES DE LA CHRETIENTE
Au niveau de la chrétienté, le seul moyen d’envisager l’Eglise, c’est seulement en tant
qu’appareil d’état pontifical. Son pouvoir s’exerce sur un territoire large, qui couvre de la
Baltique à la méditerranée, depuis l’Irlande, la Galice jusqu’aux territoires slaves. Ce
territoire est pensé par les papes comme homogène, bien que les églises y cohabitent les
unes à côté des autres, formant une mosaïque dépendant de Rome. L’homogénéité
fondamentale du territoire de la papauté se traduit par une commune obéissance à l’église
romaine. L’espace de la chrétienté est en expansion sous l’impulsion de la papauté. On
distingue 3 espaces d’expansion :
 Au Nord-est, en marge du monde slave, l’évangélisation sur ce territoire païen est
continue jusqu’au XIVe siècle. Ce territoire couvre les anciennes Pologne et Prusse,
zones d’évangélisation les plus actives. Dès XIIIe siècle, un ordre religieux militaire se
fixe pour mission l’évangélisation : c’est l’ordre des chevaliers teutoniques qui, sous
l’ordre des papes, fondent un état théocratique sur l’actuelle Pologne. Ils sont mis en
procès par la papauté au 14e pour désobéissance et prise d’indépendance de leur
ordre
 Péninsule ibérique : pendant 3 siècles se développe la reconquista (guerre de
reconquête) al andalus (entité politique arabo berbère qui se substitue dès la
conquête des sarrasins du 8e au pouvoir passé. Les chrétiens progressent lentement
vers le Sud sous l’égide de la papauté, qui lui donne valeur de guerre sainte.
 Terre sainte : l’histoire de la conquête, sa naissance et sa perte par les croisés, se
confond avec notre période et correspond à sa problématique.
- La croisade est inventée par la papauté réformée du 11e. Les papes se pensent
comme souverains du monde dans son ensemble, pour eux le monde a vocation à
passer sous leur autorité. Ça correspond à un épisode de la Pentecôte dans les
Evangiles. La papauté conçoit cette idée comme littérale. En attendant de
conquérir les terres les plus lointaines, la papauté maintient ses ambitions vers
les terres saintes historiques, à savoir l’ancienne Palestine, vers les actuels Liban,
Syrie et Est de l’Egypte. Les papes réformateurs prêchent la croisade,
particulièrement Urbain II, successeur de Grégoire VII. Il la prêche pour la 1e fois
au concile de Clermont.
- Cette entreprise est menée à bien par des guerriers laïcs et reste sous l’autorité
suprême des papes. Dès 1099, elle est couronnée de succès par la prise de
Jérusalem : ça marque le début des Etats latins de Terre Sainte. L’expansion
chrétienne est permise par le développement économique, démographique et la
puissance des sarrasins.
- Après cette phase des expansions, le temps des revers vient vite dès 12e. La fin de
notre période est marquée par la perte de la Terre Sainte après fin 13e : elle reste
désormais dans l’imaginaire des chrétiens du monde latin avec des projets de
croisade et de reconquête de Terre Sainte portés par la papauté, pour qui tout
cela est le plus important. Aucune expédition nouvelle ne sera cependant menée.
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II.
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L’ITALIE ET LA FRANCE : DEUX ESPACES CLES POUR LA PAPAUTE
Au niveau pontifical, deux espaces sont étudiés : l’ Italie et le Royaume de France ,
dont les situations et institutions politiques sont contrastées.
L’Italie n’est pas unifiée jusqu’au 19e. A l’époque, il y a 3 entités politiques fort
différentes les unes des autres.
- Au Nord (actuels Piémont, Lombardie, Vénétie) il y a deux royaumes d’origine
carolingienne : le Royaume de Pavie, du nom de la vieille capitale du royaume
lombard. Ce royaume appartient à l’Empire. Les empereurs ont sous leur
domination 3 royaumes (les royaumes d’Arles (Provence), de Vienne et de Pavie)
A priori cet espace est sous pouvoir monocratique. En pratique, les empereurs
ont du mal à assurer leur pouvoir sur les bases et se font rares en Italie : ils
passent rarement les Alpes pour recevoir leur couronne de fer. En Italie du Nord
se développent des pouvoirs urbains : le pouvoir des cités est souverain. C’est
une forme originale de pouvoir que l’on ne trouve guère ailleurs: c’est le pouvoir
des cités-Etats. Les régimes politiques portent le nom de communes. Ces cités
sont gouvernées par une bonne partie de leurs habitants, c’est-à-dire les strates
sociales urbaines les plus aisées : l’aristocratie et les bourgeoisies urbaines. Cela
fonctionne par système de gouvernements collégiaux, avec des conseils et des
magistratures. Les dirigeants élus sont les consuls (en parallèle avec les romains)
Dès 13e les dirigeants sont les potesta qui restent 6 mois maximum au pouvoir, il
y a système de rotation. Ça prévaut en Italie du Nord mais la papauté
désapprouve
- L'Italie du Sud est un royaume aux origines non impériales. Le royaume de Sicile,
c’est la Sicile + l’Italie continentale, de la Campanie aux Abruzzes. Son histoire
diffère du Nord. Elle est en train d’être reconquise par les chrétiens sur les
sarrasins qui en avaient pris possession. Les conquérants chrétiens viennent
reprendre possession de ces terres : ce sont des normands. Ce royaume « des
deux Sicile » est dominé par une monarchie très centralisée sans pouvoir
autonomisé et souverain des communes, comme en Italie du Nord. Ce royaume
voit se succéder plusieurs dynasties toutes d’origines étrangère. D’abord les
normands, puis à l’extinction biologique de cette dynastie, par le jeu des alliances
à la fin 12e, la Normandie se retrouve entre les mains de la dynastie impériale : la
famille des Hohenstaufen. Cette situation est très inconfortable pour la papauté
- Entre les deux premières entités, il y a les Etats pontificaux, en Italie centrale.
Depuis l’époque carolingienne, les papes en sont aussi les souverains temporels.
Ils ont perdu beaucoup de terres après chute carolingienne car ils n’étaient pas
en mesure de les défendre. Mais ils revendiquent la possession de tous les
territoires d’Italie centrale : Latium, actuelle Toscane, Ombrie, Abruzzes. Dans
ces régions, il y a des cités qui ont pris leur autonomie à la période précédant la
nôtre et prétendent s’autogouverner sans rendre de comptes à un souverain. Les
papes s’efforcent de reprendre le pouvoir politique sur ces villes et y exercer
simultanément les pouvoirs spirituel et temporel.
L’espace italien tripartite se développe aux 12e et aux 13e , notamment avec la
querelle du sacerdoce et de l’empire entre les héritiers de Grégoire VII qui
prétendent dominer les empereurs et les empereurs prétendant le contraire. Les
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papes veulent évincer les empereurs d’Italie du Nord pour y affirmer leur autorité, ils
essaient de construire un état pontifical qui l’inclue au 14 e. ceci marque l’ambition
géopolitique de la papauté qui se comporte en puissance comme une autre. C’est un
jeu triangulaire entre les villes qui veulent rester indépendantes, les empereurs qui
veulent se réimplanter en Italie et soumettre les villes, les papes qui veulent prendre
possession des terrains et anéantir l’empereur. Les papes veulent faire de l’Italie le
laboratoire de la théocratie.
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III.
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Au regard des complications que pose le territoire italien, la France dresse un tableau
plus simple. C’est une monarchie modèle, centralisée et classique.
- Vers 1050, c’est un territoire divisé entre plusieurs dominations effectives. La
royauté est devenue capétienne. La réalité du pouvoir est exercée à l’échelle
régionale par les ducs et les comtes, qui dominent l’Aquitaine, la Normandie, la
Bretagne, le Toulousain, la Provence : ils sont en pratique indépendants, ils
reconnaissent au roi une supériorité seulement honorifique.
- 3 siècles seront nécessaires pour construire de manière effective le pouvoir de la
royauté capétienne au-delà du duché d’Ile-de-France, dans les limites de toute la
vieille Francie Occidentale. L’histoire de cette construction va de pair avec
l’histoire de sa sacralisation. Entre 11e (Philippe Ier) et 14e (Philippe le Bel), où le
roi est empereur en son royaume, il y a un grand écart, 3 siècles d’histoire qui
sont ceux de la monarchie capétienne.
- Ce développement du sacré se fait avec le soutien de l’église dans une certaine
mesure, par le biais du sacre. A la fin 13e, il se fait surtout en concurrence avec
l’Eglise.
LES XIIe-XIVe SIECLES : TROIS MOUVEMENTS, TROIS PHASES
Le choc grégorien : c’est la période des débuts de la réforme, dès 1049 sous Léon IX
(1er pape réformateur) à 1123. Cette année est marquée par le 1er concile de Latran
dont le but est d’entériner le concordat de Worms. C’est un 1er règlement du conflit
avec l’empereur sur la querelle des investitures, avec un compromis à l’avantage de
la papauté.
- L’investiture des prélats est réservée au siège apostolique : l’empereur renonce à
nommer évêques et abbés. Sa résolution marque la fin de la période grégorienne.
Quelques dates clés :
- La pénitence de Canossa : quand l’empereur Henri IV est contraint de s’humilier
devant Grégoire VII.
- L’excommunication de Philippe Ier (4e roi capétien) par un concile tenu au nom
du pape Urbain II. Il avait des problèmes avec la papauté, il ne respecte pas
nouveaux impératifs religieux en matière matrimoniale. Il a répudié sa femme et
s’est remarié, ce qui est désormais intolérable pour les papes.
- 1099 : la prise de Jérusalem marque le triomphe de la papauté dans l’entreprise
d’expansion de la papauté. C’est aussi l’apparition d’ordres d’une nouvelle
nature, étrange, difficilement conciliable avec les principes chrétiens, avec des
moines qui sont aussi des guerriers. De tels ordres naissent aussi en Espagne
avec la reconquista. C’est la conciliation de l’inconciliable (être au service de Dieu
tout en faisant la guerre) et c’ est représentatif de la période
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Entre 1123 et 1274 (2e concile de Lyon), se situe l’apogée de la théocratie et
domination pontificale. Cette période d’affirmation du gouvernement pontifical et
du rêve théocratique inclue un temps de construction de la monarchie pontificale,
avec les pontificats clés d’Alexandre III et Innocent III. On est dans la phase classique
de la théocratie.
- Mais la papauté est limitée dans ses ambitions par la renaissance du pouvoir
impérial en Italie par le biais de Frédéric II, qui réunit les royaumes de Sicile et de
Pavie dans son empire et prend les états pontificaux en tenaille. Ça marque la
reprise de la guerre entre la papauté et l’empire.
- A de nombreuses reprises, la papauté se trouve en mauvaise posture, avant de
triompher grâce à l’aide d’un allié venu en Italie : Charles d’Anjou On lui offre le
titre de roi Sicile s’il parvient à conquérir Italie du Sud.
- En 1266, il bat Manfred, le fils bâtard de Frédéric II à Bénévent (Campanie).
Manfred avait repris le royaume de Sicile. En 1268, il bat son petit-fils, Conradin,
à Tagliacozzo (Abruzzes)
- Dès lors, c’est le début de la royauté angevine en Sicile, après les Normands et
Hohenstaufen. Les Angevins sont censés être les serviteurs de la papauté. Mais à
la conquête du royaume, ça ne se passe pas comme ça.
- Le royaume d’Italie du Nord est à nouveau séparé du royaume de Sicile et la
papauté n’a plus de menace aussi oppressante que les empereurs. C’est
l’euphorie dans la papauté qui pense pouvoir mettre au pas tous les empereurs.
Or les Etats séculiers se mettent à concurrencer l’église
Le triomphe des états séculiers impose des limites à l’universalité pontificale.
Jusqu’alors les papes considèrent que, concernant les clercs et en matière spirituelle,
ils peuvent intervenir partout indépendamment des frontières et de la politique.
- Cette revendication est remise en cause dès 1270 par les Etats séculiers. Il y a des
conflits entre institutions ecclésiastiques et temporelles partout dans la
chrétienté occidentale.
- Par le biais des donations de familles nobles pour le salut du Seigneur, le
patrimoine ecclésiastique est énorme (1/3 à ½ des Etats d’occident). Jusque-là les
seigneurs ecclésiastiques de ces terres ne reconnaissent de supérieur que le
pape. Les papes prétendent avoir le pouvoir temporel par le biais des évêques.
Ces juridictions temporelles sont exercées par papes via les prélats. Mais le
pouvoir politique ne les tolère plus dès 1270 (Philippe III) et surtout 1285. Sous
Philippe le Bel, l’administration royale mène des campagnes systématiques pour
contester les droits ecclésiastiques à rendre la haute justice et à juger les crimes
sur les terres appartenant à leur patrimoine. Les souverains exigent des prélats
qu’ils leur prêtent serment d’allégeance pour toutes les terres qu’ils détiennent
et que cette allégeance soit prioritaire sur celle accordée au pape.
- Les conflits sont très durs car la papauté refuse dans un 1e temps. Ça débouche
sur un conflit entre Philippe le Bel et Boniface VIII 1301-1303. Il se conclut par
l’attentat d’Amagni où Boniface VIII est séquestré par des envoyés de Philippe le
Bel au moment où il s’apprête à l’excommunier
- C’est la fin de l’aventure des croisades. 1291 : perte de st Jean d’ Acre, dernière
place forte chrétienne en Terre Sainte. Depuis plusieurs décennies, les chrétiens
connaissent de nombreux revers. La papauté pousse les rois et les empereurs à
intervenir. Les papes essaient d’organiser la défense de la Terre Sainte, mais ne
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peuvent enrayer la perte des territoires et la destruction des Etats latins d’Orient
par les sarrasins. La fin de la croisade symbolise la fin de la domination
pontificale.
1309 : Clément V installe le siège apostolique en Avignon. Il répond à l’exigence
de Philippe le Bel qui voulait qu’elle s’installe en France pour qu’il mette la main
sur les papes. Clément V résiste en se postant en terre d’Empire, un des 3
royaumes de Germanie près de la France. Le temporaire devient durable et la
papauté y reste jusqu’en 1378. La papauté reste en Avignon tout en continuant à
mener la politique italienne en Italie centrale : elle contrôle les Etats pontificaux
et cherche à s’étendre en Lombardie. L’ambition politique subsiste mais elle est
désormais plus restreinte. A partir de cette période, plus jamais des papes
prétendront déposer des souverains.
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Chapitre 1 : La monarchie pontificale dans l’Eglise XIe-XIIIe siècles
Comment l’Eglise est-elle devenue une institution centralisée autour du pontife
souverain ?
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I.
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4 temps vont être développés en partant des considérations théologiques mais aussi
ecclésiologiques qui en découlent. On va évoquer la notion de plénitude de pouvoir
du pape par opposition à la part de sollicitude des évêques. En termes
ecclésiologiques on exprime les attributs du pape d’un côté et ceux des évêques de
l’autre.
On va parler de l’épanouissement d’un droit pontifical et canonique qui marque la
période : il est l’œuvre de la papauté. Il est repris dans une large mesure par les Etats
séculiers dès le 13e. On va évoquer le contrôle de la hiérarchie des églises locales
c’est-à-dire le personnel ecclésiastique et aussi les communautés dans leur ensemble
(les abbayes, les chapitres canoniaux).
Comment les principes ecclésiologiques et le droit pontifical sont mis en place et
quelles en sont les conséquences ? Comment cette institution centralisée autour de
la figure du pape a pour conséquence le cléricalisme (domination des clercs sur les
laïcs dans la plupart des aspects de la vie quotidienne et sociale) ? Le clergé obtient
de nombreux pouvoirs et privilèges : ce sont des acquis de la réforme grégorienne
qui vont perdurer bien au-delà du Moyen-âge, jusqu’à la Révolution française.
Plénitude de puissance par opposition à part de sollicitude des
évêques
Ce sont deux principes ecclésiologiques
- Ecclésiologie : c’est la science de l’organisation de la société selon des principes
chrétiens, dans un monde où on considère que le principal but des pouvoirs
publics est religieux : assurer le salut commun.
L’organisation des hommes devient l’organisation de l’église. D’après le grec, c’est
l’ensemble des citoyens. Pour l’Eglise c’est l’ensemble des hommes. La papauté
définit l’humanité par le christianisme. On en va même à se demander si le non
chrétien est un humain. C’est la science du politique dans un monde chrétien.
L’ecclésiologie promeut la suprématie de la papauté, ce qui ne coule pas de source.
Au moment de la réforme, l’Eglise existe depuis un millénaire sans qu’existe la
monarchie pontificale. Par le biais d’une nouvelle interprétation des Ecritures Saintes
d’un point de vue théologique, on cherche à démontrer la nécessité et la légitimité
d’une ecclésiologie.
L’organisation interne de l’institution doit faire du pape le monarque unique, le
souverain suprême : c’est le leitmotiv des successeurs de Grégoire VII. C’est difficile
de démontrer leur supériorité par les Evangiles (cf. Evangile selon Matthieu). Tout le
travail des papes est de modifier les interprétations théologiques habituelles et
développer de nouveaux courants d’interprétations.
Le titre dont se servent les papes pour s’intituler va changer. Les papes choisissent de
ne plus seulement se revendiquer comme successeurs de Pierre. Il y a trop peu de
hiérarchie entre Pierre et les apôtres dans les Evangiles. Ils se proclament désormais
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vicaires du Christ. Jusqu’à Innocent III, les papes se disaient vicaires de Pierre. Dès
lors ils n’utilisent plus cette titulature et se disent désormais vicaires du Christ. Ce
n’est pas une expression nouvelle, elle est utilisée parfois par les évêques. Désormais
la papauté se réserve l’usage de cette titulature. Plus aucun ecclésiastique ne peut se
prévaloir de ce titre.
En termes de hiérarchie, le titre de vicaire de Pierre n’est pas assez marquant. Dès
lors plusieurs conséquences en découlent. Les papes sont les seuls à exprimer le
point de vue du Christ : selon Grégoire VII, quand le pape parle, c’est la voix du Christ
qui sort de sa bouche. Ça va de pair avec les Dictatus Papae. L’expression « vicaire de
Dieu » apparait également dans la titulature des papes.
L’évolution conceptuelle est décisive afin de créer un nouveau régime de relation
entre les papes et les prélats : c’est une distinction nouvelle entre le pouvoir d’ordres
et le pouvoir de juridiction. Ce travail est achevé dès 1298 par Innocent III.
Jusqu’alors tout évêque d’une autre région que Rome tenait son autorité de la
tradition apostolique et était censé exercer les pouvoirs donnés par le St Esprit lors
de la Pentecôte (quand l’Esprit Saint est descendu sur les apôtres pour leur confier
une mission pastorale).
Désormais la papauté distingue deux aspects destinés à contourner les difficultés
d’interprétation des évangiles quant à la question de l’affirmation de la hiérarchie
pontificale. Le pouvoir d’ordre est spécifiquement religieux : il permet de faire des
sacrements, faire la messe et transformer le pain en corps du Christ. Il confère donc
pouvoir de donner l’eucharistie.
Dans le cadre des fonctions pontificales, le pouvoir sacramentaire est isolé du
pouvoir d’ordre. C’est une tradition évangélique. De ce point de vue, le pape reste à
la même place que les évêques. Mais désormais ce pouvoir est séparé de celui de
gouverner (pouvoir de contrainte à l’application de règles qu’on édicte : pouvoir de
juridiction). Ce pouvoir est évoqué métaphoriquement dans les Evangiles. La papauté
décline cet aspect en question de juridiction : elle pense ce pouvoir juridique en
termes de droit. Rien ne s’oppose à ce qu’il y ait une hiérarchie.
Cette différenciation se traduit par un changement des titulatures dans les faits, des
titres dont les évêques peuvent se prévaloir. Jusque-là les évêques se disaient
évêques par la grâce de Dieu, ce qui correspondait au fondement de leur pouvoir et
renvoie à la tradition des Evangiles. Dès 13e, les évêques se disent évêques par la
grâce de Dieu et du siège apostolique. Les évêques ne le sont pas seulement grâce à
la succession apostolique mais aussi grâce au pape. Le pouvoir sacramentaire est
tenu de Dieu, mais le pouvoir de commander est attribué par le pape et il tient de la
dépendance du pape. Dès lors, la papauté justifie l’entrée dans sa dépendance de
tout le réseau de la hiérarchie ecclésiastique. La papauté se retrouve avec un réseau
hérité des siècles antérieurs et qui est à son service : c’est une véritable structure
d’appareil d’Etat.
Du point de vue juridictionnel, la papauté en tant qu’unique représentant du Christ,
revendique « la plénitude de puissance ». C’est l’équivalent actuel de souveraineté :
ce sont des pouvoirs supérieurs qui ne rendent de comptes à personne. C’est
l’équivalent de la majesté qui désignait l’empereur de Rome. Les papes revendiquent
la majesté en disant qu’ils sont au-dessus de la majesté romaine car ils représentent
la majesté divine du Christ.
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Les papes théorisent la part de juridiction partielle des évêques comme un petit
morceau de la plénitude de puissance qu’ils sont les seuls à pouvoir conférer. Les 12e
et 13e voient des évolutions importantes sous l’impulsion des papes. Le début de la
période correspond au début d’un mouvement général de redécouverte du droit
romain qui ne concerne pas seulement l’Eglise mais auquel elle va contribuer de
manière très importante.
A la fin de l’Empire romain, Justinien a fait réaliser 3 synthèses qui ont réuni
l’ensemble du corpus judiciaire, cad l’ensemble de l’héritage de l’Empire romain. On
redécouvre le Code : c’est une sélection des lois romaines à proprement dit. Il a été
recopié sur ordre de Justinien et promulgué officiellement en 534. En 533 Justinien
avait promulgué deux autres recueils :
- Le Digeste : ensemble des interprétations faites par les juristes romains et
considérées comme normatives
- Les Institutes
Au cours de la 2e moitié du 11e , on se met à réutiliser le droit romain en Italie après
de nombreux siècles d’oubli. Au cours d’un procès en 1076, on trouve une citation du
Digeste : c’est la 1e fois depuis l’Antiquité tardive qu’on voit ça dans un acte
judiciaire. Dans les années qui suivent, on se met à rechercher les manuscrits des lois
romaines. A Bologne, où les juristes sont très nombreux et où des écoles sont
ouvertes, on se met à les commenter de nouveau afin de les adapter au monde
chrétien. Bologne devient d’ailleurs le 1er centre d’étude et d’enseignement du droit
au 12e siècle.
Les ecclésiastiques et réformateurs grégoriens jouent un grand rôle dans la
redécouverte du droit romain et ils en tirent le droit canon classique. Au Moyen-âge,
des ouvrages sur le droit canonique paraissent mais ces ouvrages produits
localement gardent des vocations locales. Ces collections canoniques sont différentes
les unes des autres : compilations de morceaux de canon conciliaires, de lettres de
papes de l’antiquité tardive, d’évêques prestigieux, extraits des œuvres des pères de
l’église... Ces extraits faisaient autorité.
Ces compilations n’avaient pas une valeur universelle. A la mi 12e , pour la 1e fois, à
Bologne parait un ouvrage qui porte l’ambition de réunir l’ensemble des autorités au
niveau du droit chrétien. Le but est de les organiser et de résoudre les contradictions
qui subsistent entre elles. Ainsi, le décret de Gratien, religieux de Bologne, compile
les textes qui peuvent faire autorité au niveau religieux. Il réunit des passages
d’Augustin, Ambroise, Grégoire, Jérôme, autorité de l’Antiquité tardive. Il y joint des
fragments de lettres des 1e papes. Ces autorités se contredisent car elles sont issues
d’un monde multipolaire au sein duquel les églises étaient autonomes. Le sous-titre
de son décret est d’ailleurs « la concordance des autorités discordantes ».
Pour chaque thème, Gratien procède de manière rationnelle. Il réunit les différents
textes qui font autorité et fait une conclusion où il tranche quand il y a contradiction :
il propose une solution et une argumentation. Sa dernière version est très marquée
par le droit romain et inspirée des formules romaines.
Le décret marque une étape clé dans la rationalisation du droit religieux. Ça
s’accélère au 12e, les papes se présentent désormais comme l’unique source du droit
en vertu des Dictatus Papae. Ils se lancent dans une intense activité législative sous la
forme des décrétales : ce sont des lettres d’un pape rédigées afin de trancher un
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litige ou régler une affaire particulière concernant une question précise dans un lieu
de la chrétienté. Ces décrétales prennent par la suite une valeur générale.
Dès Alexandre III, les papes se mettent à émettre de nombreuses décrétales. Le
résultat est la création de compilations et de recueils de décrétales. Ces décisions
sont à valeur donnée universelle, il faut en garder la mémoire. A côté du décret de
Gratien valable jusqu’en 1917, prend forme un 2e corps de lois de l’Eglise, plus
récentes, qui contrairement à Gratien, sont toutes issues des papes.
Entre 1191 et 1227, les décrétales ont été compilées 5 fois sous l’influence des papes
et la forme des compilations anciennes. En 1234, 500 ans après promulgation du
Code, le pape Grégoire IX promulgue un livre, « les décrétales » , qui rend caduc les 5
compilations précédentes. Sous l’ordre du pape, on compile tout ce que le pape a
promulgué. Il compile le droit de l’Eglise jusqu’en 1917.
C’est un ensemble monumental de règles administratives, judiciaires, qui forment la
base de l’Etat ecclésiastique. L’ambition de se mesurer aux empereurs et de
représenter l’autorité héritière de la majesté romaine est très claire dans le choix de
la date de promulgation des décrétales. Grégoire IX en avait conscience. L’empire
romain et le poids centralisé des empereurs avaient de nouveau émergé dans une
forme chrétienne, et ce sous la responsabilité du pape.
Dans les décrétales, on trouve un autre type de canon : les décisions conciliaires,
extraites des conciles tenus depuis le milieu du 12e. La plupart des décisions de
Latran IV sont reprises. Lors des grands conciles universels, ce ne sont pas les prélats
rassemblés qui décident : ils enregistrent seulement les décisions du pape. Ce qui
n’était pas le cas aux conciles de l’Antiquité tardive. Les décisions étaient alors le fruit
d’une véritable décision collective.
En 1234, le corpus était complet. Des recueils de décrétales supplémentaires faites
par successeurs de Grégoire IX s’y sont rajoutés, dont le Sexte, rédigé par Boniface
VIII en 1298 et qui contient ses décisions et le concile de Lyon II. En 1317 on y ajoute
le recueil des clémentines : ce sont les décisions prises par Clément V au début du
14e. Elles sont toutes deux insérées dans les décrétales.
Dès lors les juristes et les ecclésiologues vont toujours se référer à ces deux
ensembles, le décret et les décrétales, qui seront interprétés. Les décrétistes
interprètent les décrets. Les décrétalistes interprètent les décrétales. Certains
considèrent que le pape ne peut pas se tromper, que son autorité est unique et
absolue.
Un courant minoritaire limite l’autorité du pape, soulignant que l’assemblée des
évêques, le concile universel, doit avoir une autorité supérieure au pape dans
certains cas. Qui juge le juge suprême ? Les papes disent Dieu seulement.
Lors du conflit par rapport au problème de l’autorité supérieure dans les questions
temporelles, le roi de France donne une réponse pratique. Il a jugé le pape hérétique
et a convoqué un concile pour le juger. Alors il a jugé que l’assemblée des évêques
devait être supérieure au pape en cas d’opposition à lui (Boniface VIII dans ce cas).
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