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Physiopathologie de la douleur de la fibromyalgie

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Revue du rhumatisme 70 (2003) 314–320
www.elsevier.com/locate/revrhu
Physiopathologie de la douleur de la fibromyalgie
Éric Houvenagel *
Service de rhumatologie, centre hospitalier Saint-Philibert, rue du Grand-But, 59462 Lomme cedex, France
Reçu le 12 février 2003 ; accepté le 12 février 2003
Mots clés : Fibromyalgie ; Muscle ; Allodynie ; Neuromédiateurs ; Sérotonine ; Hormone de croissance
Keywords: Fibromyalgia; Muscle; Allodynia; Neuromediator; Serotonin; Growth hormone
La fibromyalgie (FM) est définie par un syndrome polyalgique chronique associé à la présence de points douloureux
reproduits à la palpation. D’autres symptômes sont observés
tels que fatigue, céphalées, syndrome du colon irritable,
troubles du sommeil. Contrairement aux pathologies d’organe la source même de la douleur est difficile à préciser. Les
aires de recherche qui ont exploré les mécanismes pathogéniques n’ont pas encore permis d’établir précisément l’étiologie de ce modèle douloureux singulier, et aucune théorie
uniciste n’a été adoptée. Toutefois plusieurs pistes permettent de penser qu’il existe un trouble de la modulation centrale de la douleur et de nombreux travaux ont été menés ces
dernières années afin de préciser les composantes du système
nerveux central impliquées dans la FM. Les aspects pathogéniques de la douleur seront ici développés en faisant principalement référence aux anomalies centrales.
1. Le muscle responsable de la douleur ?
Les premiers travaux en particulier les études morphologiques qui avaient suggéré une hypothèse primitivement
musculaire à l’origine des douleurs et de la fatigue n’ont pas
été confirmés. Les analyses avaient mis en évidence des
modifications mineures et non spécifiques pouvant témoigner d’anomalies mitochondriales, des modifications de la
pression tissulaire d’oxygène, une diminution des phosphates à haute énergie (ATP et phosphocréatine) [1]. Les études
en microscopie électronique n’ont pas révélé d’anomalies [2]
et les travaux à la recherche d’anomalies métaboliques utilisant la spectroscopie au P31 par résonance magnétique sont
contradictoires [3]. Ces perturbations fonctionnelles pour* Auteur correspondant.
Adresse e-mail : h[email protected] (E. Houvenagel).
© 2003 Éditions scientifiques et médicales Elsevier SAS. Tous droits réservés.
DOI: 1 0 . 1 0 1 6 / S 1 1 6 9 - 8 3 3 0 ( 0 3 ) 0 0 1 0 1 - 7
raient être la conséquence d’un déconditionnement musculaire, d’une ischémie locale, voire de microtraumatismes
musculaires. Elles ne peuvent à elles seules expliquer l’état
d’hyperalgésie, et encore moins les symptômes associés, et la
FM ne peut être considérée comme un syndrome primitivement musculaire [4]. En revanche les microtraumatismes
musculaires pourraient de manière indirecte participer aux
perturbations neurologiques centrales comme cela sera développé plus loin.
2. Une origine psychogène ?
De même la douleur de la FM ne peut être la conséquence
(trop simpliste) d’un état anxiodépressif. Il pourrait être
tentant de mettre en avant les facteurs psychiatriques comme
étant à l’origine de la douleur de la FM en raison de l’absence
de lésions organiques, de troubles du sommeil, de la réponse
thérapeutique aux antidépresseurs. De nombreux travaux ont
montré que les critères en faveur de syndromes anxieux et
dépressifs étaient plus fréquents dans la FM que chez les
témoins [5,6,7]. Toutefois ces troubles psychiatriques rapportés dans les différentes études ne sont ni stéréotypés ni
constants. À noter que les enquêtes familiales ont montré
dans les familles de FM une incidence plus élevée d’épisodes
de dépression majeure, en faveur d’un terrain génétique prédisposé, vulnérable. Le Tableau 1 résume les arguments
retenus plaidant pour ou contre une théorie psychiatrique de
la FM. Il faut ajouter que le bénéfice antalgique des antidépresseurs observé dans la FM est probablement indépendant
de l’effet thymo-analeptique, sur des arguments chronologiques et posologiques. Tous ces éléments démontrent que les
différents symptômes de la FM ne peuvent être attribués au
seul problème psychiatrique, même si certains facteurs psychologiques ne peuvent être niés. La dépression et les autres
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Tableau 1
Arguments plaidant pour ou contre une origine psychiatrique de la fibromyalgie (FM)
Pour
Absence de lésion organique
Contre
Absence d’anomalies psychiatriques
par rapport aux témoins, dans
certaines études [8–9]
Perturbations psychiatriques
inconstantes et non stéréotypées
Perturbations psychiatriques par
rapport aux témoins (dépression –
anxiété) (Ahles, 1984 ; Wolfe, 1984)
Réponse favorable aux tricycliques Caractère non toujours simultané
entre dépression et syndrome
douloureux
Absence de diminution du seuil
douloureux dans la dépression
majeure [10]
Absence de relation entre prévalence
de la dépression et sévérité de la
douleur ou nombre de points
douloureux [11]
Différences des réponses centrales à
la stimulation douloureuse entre FM
et dépression [12]
symptômes peuvent être regroupés pour certains dans un
même syndrome dénommé « désordre de la vie affective ».
Dépression et syndrome douloureux n’interviendraient non
pas dans une relation de cause à effet, mais coexisteraient
sous la dépendance de facteurs psychobiologiques communs
[13] ce qui a pour avantage de réconcilier les tenants de la
théorie organique et fonctionnelle.
L’état des données actuelles semble indiquer que le syndrome douloureux implique un désordre central de la modu
lation douloureuse. L’état d’hyperalgésie peut en effet difficilement être expliqué par les seules modifications des tissus
périphériques, tels que musculaires. Un processus central est
actuellement volontiers évoqué devant la conjonction d’anomalies de la perception de la douleur, de troubles de l’humeur
et du sommeil. De nombreux arguments appuient cette hypothèse et sont résumés dans le Tableau 2. Plusieurs candidats
ont été rendus responsables de l’amplification à la douleur
observée dans la FM.
Tableau 2
Arguments plaidant pour une origine centrale des mécanismes de la douleur
de la fibromyalgie
• Diminution généralisée du seuil douloureux
• Hypersensibilisation générale : diminution des seuils douloureux par
stimulations mécaniques, thermiques, électriques. Diminution des seuils de
perception au chaud et au froid [17].
• Phénomène de sensibilisation médullaire [18,19]
• Déficit du contrôle inhibiteur de la douleur [20–23]
• Anomalies des neuromédiateurs intervenant dans la douleur [30,31,41]
Anomalies des structures du SNC impliquées dans le contrôle de la douleur
[27,28]
Facteurs prédisposant
(susceptibilité génétique,
vulnérabilité psychologique,
Troubles du métabolisme de la
sérotonine)
↓
Anomalies de
neuromédiateurs
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3. La FM : un trouble de la modulation de la douleur ?
L’hyperalgésie observée aux points définis par le collège
américain est un caractère clé de la définition de la FM. Elle
signifie qu’il existe une augmentation de la réponse à un
stimulus entraînant classiquement une douleur (excitation
des nocicepteurs induite par des stimuli de faible intensité).
En réalité, il faut plutôt évoquer ici un état d’allodynie généralisée [14] correspondant à une situation dans laquelle la
douleur est induite par un stimulus qui n’entraîne pas de
douleur à l’état normal. La pression nécessaire pour faire
apparaître une douleur est nettement diminuée dans le groupe
fibromyalgie par rapport au groupe témoin (1,9 kg dans le cas
de la FM, contre 5,4 kg pour les témoins) [15]. Cela témoigne
d’une diminution du seuil douloureux dans la FM [16],
lequel est 2 à 3 fois plus bas par rapport aux sujets normaux.
Bien que le diagnostic clinique de la FM repose sur la
détection de 11 points sur 18 précisés, cette diminution du
seuil douloureux apparaît en fait généralisée à l’ensemble du
corps et non pas restreinte aux points définis par le collège
américain, (ce qui rend d’ailleurs plus fragile l’utilisation de
ces critères). D’autre part la diminution du seuil douloureux
est également observée en utilisant des stimulus électriques
ou thermiques, témoignant d’une hypersensibilisation universelle à la douleur, et les seuils de perception non douloureux à la chaleur ou au froid sont également plus bas au cours
de la FM par rapport aux témoins [17]. Une amplification
sensorielle réalisant un état d’hypervigilance comportant une
hyperacousie et hyperexcitabilité vestibulaire a par ailleurs
été mise en évidence dans la FM. Cet état d’hypersensibilisation générale plaide en faveur d’une dysfonction du système nerveux central (SNC).
Après stimulation thermique par laser-CO2, une augmentation significative des amplitudes des réponses des potentiels évoqués cérébraux était observée aux seuils douloureux
dans la FM, suggérant une activation plus importante des
voies du SNC [18]. L’atténuation de la douleur induite par
l’application d’un stimulus thermique simultané chez le sujet
normal (contrestimulation) n’est pas reproduite chez des
patients fibromyalgiques [19], suggérant également un trouble de modulation de la douleur, une perturbation du système
antinociceptif (contrôle inhibiteur). L’effet de sommation
douloureuse temporelle n’apparaît pas atténué par les contrôles inhibiteurs chez les patients fibromyalgiques par rapport à
des témoins masculins [20]. Les phénomènes douloureux de
la FM résulteraient d’une sensibilisation médullaire impliquant une hyperactivité des neurones spinaux liés au NMDA
(N-méthyl-D-aspartate) (21) et l’injection intraveineuse de
kétamine — un antagoniste des récepteurs NMDA — entraîne une réduction durable et significative de l’intensité de
la douleur chez les patients fibromyalgiques [22]. Certains
neuropeptides (substance P, CGRP = calcitonin gene related
peptide) pourraient accentuer cette sensibilisation centrale.
Tous ces travaux suggèrent que les anomalies de perception
de la douleur font intervenir des mécanismes spinaux ou
supraspinaux, et certains auteurs évoquent donc un déficit du
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contrôle inhibiteur de la douleur [19,23]. En revanche, des
différences portant sur les processus impliquant la modulation de la douleur ont été récemment démontrées entre hommes et femmes et ceci en l’absence de FM, ce qui pourrait
suggérer que des anomalies des mécanismes inhibiteurs de la
douleur prédisposeraient au développement de la FM chez la
femme [20].
Des lésions tissulaires ou nerveuses périphériques, une
exposition répétée à des stimuli périphériques douloureux
peuvent modifier l’activité du système nerveux central, et
ainsi conduire à l’installation d’une douleur chronique d’origine centrale, un état d’hyperalgésie ou d’allodynie pouvant
persister même après guérison de la lésion tissulaire [24].
Plusieurs auteurs pensent que, comme ce qui est observé à la
suite d’une lésion nerveuse, des modifications du système
nerveux central apparaissent au cours de la FM, faisant intervenir une sensibilisation centrale, une altération des systèmes de modulation des messages nociceptifs, des modifications fonctionnelles médullaires (neuroplasticité centrale)
[14]. Les altérations fonctionnelles des voies spinales augmenteraient la transmission nociceptive dans les aires cérébrales et une nouvelle organisation fonctionnelle des fibres
nerveuses pourrait transmettre la douleur dans certaines
conditions. Un tel concept rendrait compte des FM observées
au cours de certains rhumatismes inflammatoires chroniques
[25], ou faisant suite à un traumatisme par exemple cervical
[26]. Toutefois certaines douleurs relèvent d’un mécanisme
central même en l’absence de toute cause périphérique nociceptive. Au total l’expression anormale de la douleur implique probablement des dysfonctionnements centraux, apparaissant en réponse à des anomalies des afférences
neuronales (dépendantes de stimuli périphériques), ou survenant spontanément en l’absence de stimulus. Tous les étages
du système nerveux central peuvent être en cause.
Des travaux ont porté sur les structures mêmes du SNC
impliquées dans la douleur. La débimétrie cérébrale (Spect =
single photon emission computed tomography), a révélé
dans la FM une réduction des flux sanguins cérébraux régionaux dans le thalamus et le noyau caudé par rapport aux
témoins [27]. Cette réduction du flux (qui témoigne d’une
diminution de l’activité fonctionnelle), pourrait rendre
compte de l’atteinte centrale des processus inhibiteurs de la
transmission douloureuse et donc de l’anomalie de perception de la douleur. Les valeurs du flux cérébral n’étaient pas
liées aux index d’anxiété ou de dépression. La réduction du
flux dans le thalamus et le noyau caudé peut être induite par
une exposition prolongée à des stimuli nociceptifs périphériques via un excès de neuropeptides des fibres-C. L’ensemble
va modifier les réponses centrales, avec diminution du seuil
de la douleur et apparition d’un syndrome douloureux chronique. Un autre travail plus récent a montré qu’après stimulation périphérique, la répartition des modifications des flux
sanguins cérébraux était différente dans la FM et dans la
dépression [12].
De même, le développement de techniques d’imagerie
cérébrale fonctionnelle (f MRI) a permis d’objectiver les
mécanismes impliqués dans le traitement central de la douleur au cours de la FM [28]. Les images cérébrales étaient
analysées après stimulation d’intensité variable sur le lit de
l’ongle du pouce. Les résultats ont montré que des régions
cérébrales communes étaient activées chez les témoins et les
FM en provoquant une pression suffisante pour entraîner des
sensations douloureuses identiques dans les 2 groupes. En
revanche, pour une intensité de stimulation identique pour les
2 groupes (qui provoquait une sensation douloureuse dans le
groupe FM, mais pas chez les témoins), l’activité et la répartition des régions cérébrales activées était qualitativement et
quantitativement différente entre témoins et FM. Ces travaux
démontrent que les traitements centraux des signaux douloureux sont différents au cours de la FM, par rapport aux sujets
normaux.
Les symptômes variés rencontrés au cours de la FM, ont
conduit à évoquer une altération du système limbique et de
ses projections [29]. Le système limbique est un régulateur
complexe impliqué dans la douleur, le sommeil, l’humeur, la
fatigue..., et qui possède des relations réciproques sur le
système endocrinien et la modulation du système nerveux
périphérique. La dysfonction du système limbique peut être
engendrée par des causes centrales ou apparaître en réponse à
des stress d’origine variée. Les principaux arguments en
faveur d’une origine centrale sont résumés dans le Tableau 2.
4. Les neuromodulateurs impliqués
Une anomalie de la neuromodulation doit être évoquée en
raison des arguments qui viennent d’être développés. De
nombreuses substances impliquées dans la neuromodulation
du message douloureux, jouant un rôle soit dans la transmission soit dans l’inhibition de la douleur) peuvent conduire à
un syndrome d’amplification à la douleur.
La sérotonine (5-hydroxytryptamine) est un neurotransmetteur qui joue un rôle dans la modulation de l’information
douloureuse par son action antinociceptive. Elle est mise en
jeu par les structures supraspinales, et module la transmission nociceptive dans la corne postérieure. Elle intervient
aussi dans la régulation du sommeil à ondes lentes et est
incriminée dans certains désordres psychiatriques, essentiellement anxiété et dépression. Un trouble du métabolisme de
la sérotonine mérite donc d’être évoqué dans la FM. Cette
hypothèse a été confortée par plusieurs travaux qui ont démontré une diminution des taux sériques de sérotonine et des
taux de 5-HIAA (5-hydroxyl-indol-acetic acid) dans le LCR
des FM par rapport aux témoins [30,31]. Enfin, le bénéfice
des traitements sérotoninergiques vient appuyer l’intérêt des
travaux concernant ce neuromédiateur [32]. Il faut ajouter
que l’effet antalgique des antidépresseurs ne semble pas lié à
leur propre effet antidépresseur, puisqu’il n’y a pas de différence d’efficacité entre patients déprimés ou non dans certaines études. Enfin, les antidépresseurs sérotoninergiques purs
ne semblent pas plus efficaces que les tricycliques à effet
mixte, et le mécanisme sérotoninergique n’est sûrement pas
exclusif.
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Plusieurs types de récepteurs de la sérotonine ont été
identifiés et l’efficacité des traitements sérotoninergiques
peut être dépendante de la densité, de l’affinité et de la
distribution de ces récepteurs. Ceci pourrait expliquer une
réponse hétérogène aux différents antidépresseurs tricycliques, rendant difficile l’interprétation des essais thérapeutiques. Des traitements sélectifs contre un seul type de récepteur 5-HT pour- raient représenter des armes thérapeutiques
ciblées. Si des agents bloquant les récepteurs 5-HT2 n’ont
pas apporté de bénéfice significatif, en particulier sur le score
douloureux dans un groupe de patients FM par rapport aux
témoins, au contraire l’ondansetron, un antagoniste sélectif
des récepteurs 5-HT3, évalué dans une étude en double
aveugle, incluant 21 patients suivis pour FM [33] a apporté
une réponse chez 50 % des patients sur l’intensité et le score
douloureux, le nombre de points douloureux, l’intensité des
céphalées. Les 5-HT-3R joueraient un rôle dans les « fonctions nociceptives » centrales. De récents travaux permettent
de penser que ces troubles du métabolisme de la sérotonine
sont sous-tendus par une prédisposition génétique [34]. Certains génotypes codant pour le transporteur de la sérotonine
sont plus fréquents dans la FM comparée aux témoins. Le
transporteur de la sérotonine joue justement un rôle important dans la transmission sérotoninergique. La vulnérabilité à
la dépression pourrait de même répondre à des mécanismes
génétiques.
En dehors du syndrome polyalgique, d’autres symptômes
de la FM pourraient rendre compte d’un trouble du métabolisme de la sérotonine [35]. La migraine fréquemment associée aurait comme dénominateur commun avec la FM un
déficit du système sérotoninergique [36]. Des modifications
de la fonction sérotoninergique centrale ont été rapportées au
cours de certaines dépressions [37], proches de ce qui a été
démontré dans la FM. Enfin un mécanisme sérotoninergique
serait également impliqué au cours du syndrome du colon
irritable, volontiers associé à la FM : les traitements utilisant
les antagonistes 5-HT3 évoqués plus haut améliorent les
douleurs intestinales et induisent une augmentation du seuil
de sensibilité à la stimulation rectale [38].
La sérotonine est donc très probablement impliquée dans
les mécanismes douloureux voire dans d’autres symptômes
de la FM. D’autres neurotransmetteurs antinociceptifs tels
que les endorphines mesurées dans le LCR ne semblent pas
modifiés au cours de la FM [39]. Toutefois les désordres
neurobiochimiques sont certainement plus complexes
qu’une anomalie d’un simple neuromédiateur.
Comme autre exemple, des travaux ont tenté d’objectiver
des perturbations de neurotransmetteurs nociceptifs tels que
la substance P (SP). La SP joue un rôle dans les mécanismes
nociceptifs, et peut même induire un état d’allodynie en
médecine expérimentale. Des taux élevés de SP dans le LCR
ont été mis en évidence chez des patients fibromyalgiques
[40], résultats qui n’ont pas été retrouvés dans d’autres syndromes douloureux tels que la lombalgie chronique ou la
neuropathie diabétique. La SP interviendrait dans le phénomène de sensibilisation médullaire évoqué plus haut. Un
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autre travail a révélé par rapport aux témoins des taux augmentés de nerve growth factor (NGF) dans le LCR au cours
de la FM [41]. Ce neurotransmetteur intervient dans la transmission douloureuse en modifiant l’expression de la SP et
pourrait être impliqué dans le processus de neuroplasticité.
La source de cette élévation centrale de la SP n’est pas
déterminée. Enfin, tout récemment la modification d’autres
médiateurs (nocistatine et nociceptine) a été étudiée dans le
sérum des patients : la nocistatine qui est un antagoniste de la
nociceptine supprime l’allodynie dans des modèles murins.
La présence d’anticorps contre ces médiateurs serait capable,
dans un sous-groupe de patients FM, de jouer un rôle dans la
douleur de la FM [42]. D’autres agents neurochimiques non
évoqués ici peuvent être impliqués dans le processus douloureux [43]. La complexité ne fait que s’exacerber si l’on
considère la multiplicité des neurotransmetteurs, de leurs
récepteurs, la modulation des étages nociceptifs dans tous les
circuits de la douleur.
5. Système neuro-endocrinien
Les diverses anomalies hormonales qui ont été rapportées
au cours de la FM [44] sont disparates, inconstantes, et
n’autorisent pas à envisager une hypothèse physiopathologique précise. Il est difficile d’établir si elles sont responsables
ou si elles résultent des symptômes observés. En revanche,
elles ne peuvent être retenues comme responsables à elles
seules d’un syndrome polyalgique. Deux axes endocriniens
méritent toutefois d’être explorés : l’axe adrénergique pour
ses rapports avec le stress, l’étude de l’hormone de croissance (GH) en raison de sa liaison aux perturbations du
sommeil.
Plusieurs travaux ont objectivé des perturbations de l’axe
hypothalamo-hypophyso-surrénalien par rapport aux témoins. Toutefois, celles-ci ne sont ni marquées ni caractéristiques [45]. Il n’existe pas d’anomalie franche des rythmes
circadiens. La FM appartiendrait aux « syndromes associés à
une modification de la réponse aux stress », dans lesquels le
stress favorise la genèse et l’entretien des symptômes et
ayant en commun des perturbations de l’axe adrénergique et
du système sympathique. De manière parallèle, les syndromes liés à un événement post-traumatique (post-traumatic
stress disease) sont souvent associés à un syndrome douloureux, et la présence d’une fibromyalgie y serait particulièrement significative [46].
Une diminution significative d’IGF-1 traduisant une diminution de l’hormone de croissance (GH) a été rapportée chez
les fibromyalgiques par rapport aux témoins [47]. L’hormone
de croissance est synthétisée surtout durant les stades 3 et 4
du sommeil, phases justement perturbées au cours de la FM
(toutefois ces anomalies n’apparaissent ni constantes, ni spécifiques de la maladie). La diminution des taux d’IGF-1
apparaissait plus comme une conséquence des troubles du
sommeil, que comme un événement déclenchant de la FM.
La GH joue en revanche, un rôle dans l’homéostasie musculaire et une diminution de la synthèse de GH pourrait rendre
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Tableau 3
Mécanismes conduisant à l’apparition du syndrome polyalgique au cours de la fibromyalgie
compte de la réparation incomplète des microtraumatismes
musculaires [48] et contribuer à la transmission nociceptive à
partir des fibres nerveuses périphériques vers la corne dorsale
médullaire. Ainsi, ces perturbations pourraient représenter
un maillon neuro-endocrinien entre les troubles du sommeil
et les manifestations cliniques de la FM. Des interactions
complexes existent en revanche, entre l’hormone de croissance et les composantes neuromodulatrices. Le déficit en
GH rendrait compte également de symptômes associés à la
FM : fatigue, faible tolérance à l’exercice. Enfin les injections de GH par rapport au placebo améliorent significativement les patients fibromyalgiques [49], mais le coût important d’un tel traitement interdit une utilisation prolongée.
6. Conclusion
L’état de nos connaissances ne permet pas de formuler de
schéma pathogénique uniciste. Les mécanismes conduisant
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au processus douloureux de la FM, font intervenir de nombreux facteurs formant une chaîne d’événements. Le phénomène d’allodynie pourrait être l’expression d’une sensibilisation centrale, impliquant les nocicepteurs périphériques,
ou des mécanismes centraux de plasticité médullaire ou cérébrale. Si les preuves d’une perturbation fonctionnelle du
système nerveux central ont été apportées, l’origine première
des anomalies est inconnue (sensibilisation des nocicepteurs
périphériques, dysfonction endogène du dispositif nociceptif
ou antinociceptif). Des facteurs préexistants pourraient intervenir (terrain génétique, susceptibilité hormonale, vulnérabilité psychologique, trouble du métabolisme de la sérotonine).
De multiples facteurs endogènes et exogènes viendraient
précipiter ce dysfonctionnement : soit d’origine centrale tels
que troubles du sommeil, événements affectifs, stress, soit
d’origine périphérique tels que traumatisme, microtraumatismes musculaires, déconditionnement musculaire. Des intrications complexes et réciproques apparaissent entre système nerveux central et système endocrinien pouvant jouer
un rôle dans le déclenchement ou l’entretien du syndrome.
Les facteurs psychosociaux éventuellement impliqués ne
doivent certainement pas être occultés, réclamant une évaluation pluridisciplinaire du point de vue somatique et psychologique. Les perturbations psychologiques peuvent-elles
être à l’origine du bouleversement fonctionnel des troubles
de la modulation douloureuse ? On peut imaginer un effet
opposé à ce qui est décrit avec l’effet placebo. Certains
patients seraient-ils capables de produire un effet « nocebo »
sous l’effet d’influences diverses ? Faut-il considérer que
symptômes douloureux et psychiatriques dépendent du
même support neurobiologique ? Toutes les données actuelles laissent à penser que la FM s’inscrit dans un désordre
psycho-neuro-endocrinien impliquant forcément des composantes variées du SNC, conduisant finalement à une diminution du seuil de la douleur (Tableau 3). Une meilleure compréhension des mécanismes de modulation de la douleur
permettra de développer de nouveaux axes thérapeutiques
dans la FM : molécules agissant sur certains récepteurs de la
sérotonine, antagonistes des récepteurs NMDA, antagonistes
des récepteurs de la SP. Enfin, la FM en tant que modèle
douloureux singulier pourra servir à l’évaluation d’autres
syndromes douloureux chroniques et permettra dans l’avenir
de comprendre pourquoi des stimulus non nociceptifs peuvent générer une sensation douloureuse.
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