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DES MOTS POUR LA MALADIE MENTALE DES PARENTS
Le travail auprès des enfants en accueil familial
Rafael Rojas
ERES | « Dialogue »
2012/1 n° 195 | pages 55 à 65
ISSN 0242-8962
ISBN 9782749216270
Distribution électronique Cairn.info pour ERES.
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Des mots pour la maladie mentale
des parents
Le travail auprès des enfants
en accueil familial
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RÉSUMÉ
Les enfants de parent en souffrance psychique sont confrontés à la toxicité de la pathologie
parentale et ils peuvent d’autant moins s’en protéger qu’ils la comprennent peu ou mal. Ils
la subissent. Les professionnels de la santé ont une responsabilité d’aide et de protection des
enfants dans ces cas-là. Ils peuvent leur expliquer les troubles pathologiques et leurs effets
sur la parentalité, avec l’accord et la participation des parents malades. Cette démarche, qui
nécessite beaucoup de préparation, de prudence et de continuité, pourra permettre à ces enfants
de moins subir la pathologie parentale et d’être actifs dans la construction d’un environnement
suffisamment bon.
MOTS-CLÉS
Pathologie parentale, dysparentalité, pluriparentalité.
1
L’intérêt et le souci des professionnels relatifs aux effets sur les enfants
des troubles psychiques de leur(s) parent(s) sont toujours d’actualité. Nous
rappellerons que, depuis plusieurs décennies, des psys comme A. Freud,
D. Winnicott, J. Bowlby s’y sont impliqués directement (Huerre, Leblanc,
Nardot-Henn, 2007). En France, un exemple particulier de cette préoccupation est la création des premières unités mère-bébé et la mise en place des
soins à domicile dans les années 1980 et 1990. C’est dire qu’il a été reconnu
la nécessité d’une intervention particulière auprès des parents en souffrance
1. Psychologue clinicien, P.F. de Joinville-le-Pont (94) ; rojas.rafael@free.fr
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RAFAEL ROJAS1
DIALOGUE - Recherches sur le couple et la famille - 2012, 1er trimestre
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psychique et de leurs enfants. Les intervenants ont été amenés à s’occuper
des parents tant dans une visée préventive que pour mettre en place des soins
pour leurs enfants.
Car cette problématique concerne tant les tout-petits que les adolescents
et tous les intervenants au-delà des soins psychiques. D’où la diversité des
approches. Ceci s’explique aussi selon que les parents soient déjà connus
comme porteurs d’une pathologie mentale ou que ce soient les troubles de
l’enfant qui mettent en valeur des difficultés parentales jusqu’alors méconnues. Les problèmes sont encore différents selon que la pathologie affecte
la mère, le père ou les deux parents. Il faut aussi tenir compte de l’âge de
l’enfant lorsque ses parents deviennent malades. L’approche dépendra également d’autres facteurs concrets, comme la disponibilité des professionnels
et la cohérence des actions des différents intervenants – psychiatrie adulte,
intersecteur infanto-juvénile, services sociaux, juge des enfants, etc.
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Un autre facteur important dans l’approche de ce type de situation relève du
contexte de pluriparentalité comme réponse à la problématique traitée ici.
Pluriparentalité plutôt spontanée, comme dans les cas des familles recomposées, ou institutionnalisée, comme c’est le cas en accueil familial, il nous
intéresse de mieux comprendre ce que ces modalités de réponse peuvent
apporter (ou non) à la prise en charge de l’enfant de parents en souffrance
psychique.
Toutefois retenons que ce n’est pas parce qu’il a un parent malade que l’enfant est condamné à le devenir. Le repérage et l’identification d’une situation
parentale à risque pour l’enfant questionnent sur les limites des interventions : les professionnels peuvent osciller entre l’intrusion abusive dans la vie
des familles et la non-assistance à personne en danger.
L’enfant face à la maladie parentale
Dans cette constellation de difficultés, comment non seulement expliquer à
l’enfant la maladie mentale du parent (dans la plupart des cas il s’agit de la
pathologie maternelle), mais aussi permettre au parent de participer directement à cette démarche ? Précisons qu’il s’agit ici de souffrance psychique
reconnue sur le plan psychiatrique. En effet la notion de « parents en souffrance » se rapportant aux travaux notamment de René Clément (1993) est
plus large que celle qui sera retenue ici.
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L’intérêt pour cette problématique fut cependant à la source de débats importants entre ceux qui soutenaient la séparation parent/enfant comme unique
réponse protectrice de ce dernier et ceux qui préconisaient des réponses
substitutives et le maintien du lien parent/enfant. Avec le temps ces ardeurs
se sont apaisées et depuis des longues années les professionnels cherchent
plutôt à proposer des réponses au cas par cas pour ces situations.
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Cas clinique : Madame L. souffre d’une psychose maniaco-dépressive cyclothymique depuis sa grande adolescence, d’après les dires de sa propre mère.
Elle a deux filles âgées, au début de notre intervention qui dure depuis trois
ans, de 10 et 4 ans. Elles sont placées en accueil familial depuis l’âge de 7 ans
et 21 mois respectivement, après des placements en pouponnière et en institution. La mère accueille les enfants chez sa propre mère pour des week-ends et
quelques jours de vacances scolaires. M., la fille aînée, nous demande pourquoi
sa mère dort presque tout le temps pendant les week-ends, pourquoi elle a des
comportements « bizarres », comme des éclats de rire quand elle se dispute
avec la grand-mère, ou encore de l’agitation et des menaces de partir ailleurs,
pourquoi parfois elle annule des week-ends ? Et pourtant M. réveille régulièrement sa mère pour lui donner son traitement et s’occupe de sa petite sœur
depuis des années. Elle a une fonction thérapeutique et d’adulte maternante.
La mère demande des rendez-vous avec le psychologue en dehors de la présence des enfants. Elle n’en peut plus, les week-ends sont très difficiles pour
elle et les enfants. Elle reconnaît que, si dans la famille on a dit aux enfants
qu’elle était très « fatiguée », cela ne tient plus debout. Madame explique
qu’elle dort pour éviter les conflits avec sa mère devant ses enfants – en effet
sa mère la disqualifie en permanence dans sa fonction parentale –, elle pense
qu’il faut dire la vérité à ses filles en ce qui concerne la conflictualité intergénérationnelle et son état de santé, sa dépression, sa fragilité. Elle ne s’avance
pas encore sur la question de ses tentatives de suicide et hospitalisations
répétitives – qui constituent la cause réelle d’annulations de week-ends –, ni
de ses épisodes délirants, où elle se sent menacée par des personnes de son
entourage, prenant parfois une coloration érotique.
H. Rottman (2001) rappelle que, pour mieux comprendre la « folie » adulte en
tant que fonctionnement parental et ce qu’elle induit dans la relation avec un
enfant, la nosographie n’est pas l’indicateur le plus pertinent. D’où l’intérêt
d’une approche selon les trois axes de la parentalité (la pratique, l’expérience
et l’exercice), dégagés par Houzel et ses collaborateurs (1999), permettant
de prendre en compte la notion de parentalité partielle et de reconnaître les
parties saines, préservées du parent malgré ses troubles psychiques. En effet,
les particularités psychiques parentales ne doivent pas nous faire oublier que
si la relation d’objet avec son enfant est infiltrée par sa pathologie, elle ne
peut y être réduite.
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Le contexte est complexe, car il peut s’agir de répondre à des questions
posées directement ou indirectement par l’enfant sur la maladie de sa mère.
Aussi et a contrario, c’est le parent qui peut solliciter le professionnel à propos de craintes personnelles soit de transmission « héréditaire ou génétique »
de la maladie à ses enfants, soit relatives aux effets négatifs de celle-ci sur
leur développement. En fait, le plus souvent, il s’agit de malaises de nature
différente auxquels se trouve confronté le parent ne pouvant plus cacher,
« interpréter » ou manipuler l’évidence de ses troubles auprès de l’enfant.
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Plus d’un an après le début de notre travail, madame L. a pu expliquer ses
tentatives de suicide à ses deux filles comme une manière pour elle de disparaître de la relation avec sa mère pour pouvoir vivre pour ses enfants. Dans la
réalité de son évolution, elle avait pu alors se décider à s’éloigner de sa mère
et avait commencé à recevoir ses enfants dans son propre logement. Elle
faisait des cures de sommeil pendant la semaine pour pouvoir être mieux aux
côtés de ses filles durant le week-end, disait-elle. Entre-temps ses tentatives
de suicide avaient pratiquement disparu.
Ainsi, nous avons soutenu madame L. dans ses explications relatives à
son indisponibilité, sa discontinuité, son imprévisibilité parentales. Elle a
pu exprimer sa reconnaissance envers sa famille et les professionnels qui
l’aident à s’occuper de ses enfants. Nous avons privilégié ces explications
plutôt que celles, directes, des symptômes les plus forts de sa pathologie,
comme les tentatives de suicide, les épisodes délirants, son érotomanie, etc.
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Cependant le parent peut rester « scotché », malgré notre travail préparatoire,
à la référence diagnostique et à sa difficulté à la comprendre ou à son refus de
dénommer toute maladie psychiatrique. Ainsi nous sommes-nous retrouvés
dans des situations où le parent ne souhaitait ou ne pouvait que transmettre une pathologie tronquée du point de vue nosologique en la réduisant à
une certaine dépression « de l’existence », en référence à ces troubles de la
société moderne vulgarisés par les médias.
Lors du premier entretien dans le cadre de notre travail, madame M. s’exclame : « Mais j’ai déjà tout dit à mes enfants ! Je suis toujours fatiguée,
déprimée et je souffre de ne pas les avoir avec moi. C’est la faute de ma
mère ! » Quelques entretiens plus tard elle dira : « Mais je ne vais pas leur
dire quand même que je suis folle ! »
Quatre questions incontournables
Les enfants ont-ils droit à une information sur la maladie de
leur parent ? (Van Leuven, 2007)
Le trouble psychiatrique reste un sujet que l’on n’aborde pas facilement et
que l’on préfère taire, voire cacher. Il est encore entaché de culpabilité de
jugement, même dans le monde médical. La déontologie interdit de parler de
la pathologie d’un patient à son entourage sans son accord. Mais cet accord
peut être suscité.
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Nous orientons notre travail vers la compréhension par l’enfant du fonctionnement limité ou étrange du parent malade, plutôt que de viser à la transmission d’un diagnostic, si explicatif soit-il. C’est une intervention qui se place,
en fait, entre des questions autour de la pathologie parentale et l’incapacité à
être parent comme l’enfant l’attend.
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La frontière est parfois difficile à tracer entre des arguments d’ordre éthique
(par exemple, la crainte que la mère ne se sente jugée et disqualifiée en
tant que parent du fait de l’explicitation de sa maladie) ou déontologique et
la peur d’aborder la question. Certes il est difficile d’expliquer la maladie
mentale, de mettre la limite entre souffrance psychique et pathologie, de lui
donner un statut, de poser et d’annoncer un diagnostic. D’autant plus que
les mécanismes de déni font partie intégrante de diverses pathologies, non
seulement pour le patient, mais aussi pour son entourage, voire pour les
soignants.
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Les enfants souffrent de répercussions plus ou moins graves des troubles de
leur(s) parent(s). Parfois ils ont été hospitalisés dans des unités psychiatriques mère-bébé, sont témoins de leurs crises et comportements aberrants. Ils
peuvent aussi devenir des « soignants », y compris dans les secours pratiques
du traitement, quand ce n’est pas le drame qui les atteint. Les enfants qui ont
des parents malades souffrant de troubles psychiatriques en vivent souvent
les conséquences dans leur quotidien, qu’ils habitent avec eux ou qu’ils
fassent l’objet d’un placement. Pourtant très peu d’informations leur sont
transmises par les soignants des parents.
Devant la réalité que vivent ces enfants, il y a intérêt à pouvoir les éclairer.
Aussi à les protéger. Comment les aider à sortir du paradoxe : ils savent, ils
voient, ils entendent les manifestations pathologiques parentales et souvent
le parent leur dit que tout est normal ! Pour autant il est important de tenir
compte du fait que dans certains cas l’information peut aussi nuire à l’enfant. Il ne faut pas sous-estimer les risques que comporte cette démarche.
Est-il prêt à recevoir sur le plan affectif cette information ? Peut-il la comprendre sur le plan cognitif ? Bien que ce soit l’enfant lui-même qui soit
le mieux placé pour dire ce qu’il est capable d’entendre, il est possible et
nécessaire de préserver chez lui une certaine idéalisation des parents. Dans
tous les cas la nécessité d’un accompagnement avant et après l’explication
de la pathologie du parent s’impose.
Alors que madame L. reprend parfois son argument de fatigue et de besoin
de sommeil pour expliquer sa discontinuité auprès de ses enfants, son aînée
dit : « Maintenant je comprends mieux ma mère. Si elle annule un week-end,
c’est pas grave. » N., la cadette, s’écrie : « C’est pas vrai, ma mère n’est pas
fatiguée, elle est paresseuse ! »
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Nous proposons à madame L. d’informer ses enfants de sa maladie en présence
aussi de son psychiatre. Compte tenu de ses conflits avec celui-ci, notamment
du fait du non-respect de son traitement, elle oppose un refus catégorique,
arguant que son médecin la considère comme une folle et non pas comme une
mère qui souffre. Nous transmettons cette difficulté à son CMP.
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L’explication doit-elle être faite en présence
ou non des parents ?
Nous considérons que la préparation de ce travail est très importante. Si la
participation directe de tous les intervenants proches de l’enfant (consultants,
thérapeutes, AS et éducateurs référents, FA), et même du parent, n’est pas possible, des échanges clairs avec eux, sur le projet en cours, sont un préalable
à cette intervention. Il est aussi important de prévoir deux professionnels ou
personnes proches comme interlocuteurs et surtout comme médiateurs, l’un
pour l’enfant et l’autre pour l’adulte.
Plusieurs cas de figure peuvent se présenter :
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Cependant le moment venu le parent ne voit pas toujours ce qu’il aurait à
dire ou peut manifester sa déception devant la réaction de l’enfant qui, par
exemple, ne pose pas de questions, se montre indifférent ou tout simplement
ne réagit pas à la hauteur de l’attente du parent, ou au contraire manifeste
des réactions comportementales (agitation, provocation…) difficiles à supporter.
Après environ deux ans de travail, madame L. s’exclame : « Tout le travail
qu’on a fait n’a servi à rien ! Les enfants ne posent plus de questions ! »
Madame L. ne se doute pas de la série de questions qui seront posées par la
suite, surtout par sa fille aînée rentrant dans la préadolescence.
La démarche d’information est à l’initiative de l’enfant (Van Leuven, 2007) :
celui-ci peut interpeller son entourage et/ou les professionnels avec des questions plus ou moins précises et complexes :
– Je voudrais savoir : quelle est la maladie de ma mère ?
– Depuis quand est-elle malade ? Avant ou après ma naissance ?
– Mon parent peut-il guérir de sa maladie ?
– Mes difficultés sont-elles liées à la maladie de mon parent ?
– Suis-je pour quelque chose dans la maladie de ma mère ?
– Quand je serai grande, est-ce que j’aurai la même maladie que ma mère ?
La préparation de l’enfant est essentielle. Elle ne se limitera pas seulement
à des questions relatives à la pathologie parentale. Elle doit aussi prendre
en compte la capacité de l’enfant à reconnaître le sens et la valeur des aides
mises en place comme les consultations, les aides à domicile en milieu ouvert
ou l’accueil familial ou institutionnel, l’intervention du juge, etc. Nous tentons de réduire les risques de traumatisme devant toute réaction éventuellement débordante des parents (violence physique et/ou psychologique, rejet de
l’enfant, menaces de mort, de suicide, d’abandon ou délire).
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La démarche d’information est à l’initiative du parent : celui-ci peut manifester son inquiétude à l’égard de son enfant (est-ce que mon enfant est en
train de développer une maladie psychique ?) et demander de l’aide (Huerre,
Giraud, Petitqueux-Glaser, 2007).
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La démarche d’information est à l’initiative de l’entourage de l’enfant/des
professionnels de la santé : il est important d’essayer de comprendre pourquoi les professionnels de santé s’engageraient dans cette démarche. En effet,
il existe différents axes de projection dans la compréhension des effets de la
maladie parentale sur les enfants et adolescents qui doivent nous permettre
d’étayer notre intervention.
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Ces éléments de discontinuité de la fonction parentale se retrouvent aussi
associés à la fluctuation de l’état psychique du parent, aux difficultés d’ordre
social et relationnel qui y sont liées, aux séparations plus fréquentes (Delvenne et Nicolis, 2007). Comme nous le rappelle Winnicott, la seule continuité que l’enfant connaîtra finalement dans le lien avec son parent malade
est bien ce fonctionnement relationnel pathologique avec l’autre, c’est-à-dire
la continuité de la discontinuité. Mais c’est surtout l’imprévisibilité du parent
qui fragilise l’enfant. L’enfant confronté à l’imprévisibilité de son parent
malade et à la discontinuité des soins que celui-ci lui prodigue ne peut pas
anticiper : il est privé de repères temporels. Il ne peut pas se construire ou
alors il se désorganise à chaque contact avec le parent malade. C’est l’ambition de permettre à l’enfant d’anticiper et de se protéger de ces processus
pathogènes qui mobilise les professionnels.
Winnicott considérait cet aspect des choses – au moins pour les enfants
ayant atteint un certain niveau évolutif – de la manière suivante : « On peut
certainement arguer que l’adaptation au besoin n’est jamais complète, même
au début lorsque la mère est orientée biologiquement vers sa fonction très
spécialisée. Les processus intellectuels de l’individu s’attaquent à cette faille
entre l’adaptation complète et incomplète et, progressivement, grâce à leur
action, les carences de l’environnement seront admises, comprises, tolérées
et mêmes prévues. La compréhension intellectuelle convertit l’adaptation
de l’environnement qui n’est pas suffisamment bonne en une adaptation
suffisamment bonne. Naturellement, lorsque ce mécanisme est à l’œuvre,
l’individu se trouve dans de bien meilleures conditions si l’environnement se
comporte d’une façon stable. À cause de son imprévisibilité, une adaptation
inconstante est traumatique ; et même si par moments elle est extrêmement
sensible, les bons effets en sont annulés » (Winnicott, 1952, p. 88-89).
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L’étude de l’impact des troubles mentaux du parent sur le développement
de l’enfant s’appuie sur au moins deux concepts principaux (Delvenne et
Nicolis, 2007) : un aspect psychodéveloppemental, tenant compte de l’interaction de l’enfant et de son milieu, et un aspect génétique, constitutionnel,
qui concerne en fait aussi la vulnérabilité de l’enfant (deuxième aspect que
nous ne pourrons pas développer ici). Sur le premier aspect nous constatons
que l’enfant est confronté à la discontinuité relationnelle, affective ou de
l’investissement par le parent (Lamour et Barraco, 1998). C’est-à-dire à la
défaillance de l’enveloppe familiale parallèlement à la défaillance de l’enveloppe psychique (Houzel, 1999).
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Un autre objectif que le professionnel peut viser, c’est de limiter le risque
de parentification et/ou d’hypermaturation chez l’enfant. Il est important de
préserver autant que possible des processus de maturation en accord avec son
âge, comme via le soutien d’un certain degré d’idéalisation du parent, nécessaire à son évolution, et le soutien au processus de désillusion, notamment à
l’adolescence.
Alors qui peut parler à l’enfant ?
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Le choix des personnes qui peuvent parler à l’enfant passe par deux préalables indissociables : l’expertise des professionnels en ce qui concerne le sujet
traité et leur fonction contenante reconnue et déjà expérimentée par l’enfant
et par le parent. La qualité du dispositif institutionnel et du réseau interpartenarial apporte aussi des possibilités et des ressources variées.
À ces conditions près, certaines questions peuvent être abordées avec l’enfant
sans risque d’effet à potentiel traumatique psychique (par manque de contenance, par débordement du pare-excitation) ou d’évitement. Par exemple :
« Que sais-tu de la maladie de ton parent ? », « Comment vois-tu que ton
parent n’est pas bien ? », « Sais-tu pourquoi il est à l’hôpital ? », « Quelles
questions te poses-tu ? »
Comment travailler ?
Il est difficile d’imaginer que ce travail de transmission et d’explication de
la maladie du parent souffrant à l’enfant puisse prendre du sens en une seule
rencontre, même quand les circonstances peuvent permettre un discours lié
et cohérent de la part du parent et/ou des professionnels. Il est nécessaire
de prévoir plusieurs temps, y compris celui des réactions dans l’après-coup.
Cette nouvelle donnée correspondant à la révélation est même à intégrer
définitivement au travail ultérieur avec l’enfant et/ou le parent, car la maladie mentale n’est pas toujours une entité qui tendrait à la fixité dans le cadre
d’une relation et les nouveaux contacts peuvent relancer des questions ou
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Enfin, l’œil expérimenté du clinicien peut faire la différence entre les enfants
« intoxiqués » dans leur propre organisation psychique par la pathologie
parentale et ceux qui ne seraient que « possédés » par celle-ci pendant les
périodes de crise pathologique du parent. Winnicott (1969) évoque un cas où
le Moi étranger de l’enfant révèle la folie de la mère. Le comportement de
l’enfant et son discours « drôle » ou étrange ne traduirait pas à proprement
parler une folie chez celui-ci, mais des états de possession par la folie maternelle (on pourrait parler de « résonance psychique désorganisatrice »). Il est
délicat mais nécessaire de pouvoir introduire dans les soins cette dimension
de la pathologie parentale, auprès de l’enfant mais aussi du parent.
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des besoins de comprendre davantage. Lors de la révélation et au-delà de la
nécessité de clarté pour l’enfant, et donc des explications conséquentes, nous
restons toujours attentifs au risque de l’inexactitude des propos du parent ou
de la vérité tronquée du fait de sa pathologie ou de sa blessure narcissique.
Pour autant, ceci n’est pas le risque majeur. En effet, si les parents n’ont pas
été bien préparés à cette révélation, ils peuvent être saisis par des réactions
de violence, de désarroi, de sidération devant l’enfant. Aussi des périodes
de rémission ou d’aggravation des troubles du parent – parfois même son
décès – seront l’occasion d’y revenir.
Il est connu que le désinvestissement parental, déjà très fréquent lorsque le
parent présente une pathologie mentale, l’est d’autant plus que l’enfant est
éloigné du milieu familial. En effet les liens d’attachement sont plus faibles
et plus troubles et l’enfant n’est plus reconnu par le parent qui n’a pas assisté
aux progrès réalisés au cours de son développement (Allegaert, 2007).
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Cependant, la séparation d’avec le milieu familial représente un atout majeur
à condition que le dispositif d’accueil et de soin permette à l’enfant non pas
de vivre entre deux familles, mais avec deux familles (Foures, 2009). Nous
suivons S. Lebovici et M. Rabain-Lebovici dans la définition de cet apport
essentiel tout à fait plausible en accueil familial : « L’enfant a une remarquable capacité de se dégager de la fusion psychotique. Il faut bien entendu
pour que cela se fasse que la structure familiale lui permette de prendre de
la distance par rapport aux troubles du parent malade et de s’identifier à des
images substitutives satisfaisantes : il est probable que les parents psychotiques le permettent mieux que les autres » (1995, p. 2780).
Madame L. a toujours été reconnaissante vis-à-vis du service et des familles
d’accueil pour les soins apportés à ses enfants. Ses deux filles, chacune avec
ses moyens, affirment à présent : « Je veux bien continuer à voir ma mère
tous les week-ends et pendant les vacances, mais je ne pense pas que je pourrais vivre avec elle tout le temps. »
Pour contrecarrer les effets de ces situations décrits par ces auteurs, à savoir
la mise en place des « mécanismes d’identification massive qui permettent de
parler de précocité, d’autonomie, de suradaptation, d’hypercontrôle » (ibid.),
la connaissance de la maladie parentale par l’enfant et la mise en place des
processus décrits par Winnicott, évoqués plus haut, peuvent aider.
C’est le travail que nous avons entrepris avec madame L., M. et N. et que
nous continuerons aussi longtemps qu’il le faudra. On avait déjà remarqué
l’émergence chez M. de sa capacité à se positionner de manière critique (et
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La particularité de cet accompagnement
en accueil familial
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non seulement protectrice) face à sa mère : elle contre directement les TOC
(achats compulsifs) de sa mère, questionne sa disponibilité (« Qu’est-ce que
tu as prévu pour ce week-end ? »), remet en question les attitudes de sa mère
à l’égard de sa petite sœur, etc., et ce, depuis les réponses qu’elle a reçues sur
la pathologie de sa mère.
Conclusion
Ce qui caractérise ces pathologies relationnelles et familiales, c’est la discontinuité : relationnelle, affective ou d’investissement. On sait que c’est surtout
l’imprévisibilité du parent qui fragilise l’enfant.
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Nous sommes sensibles à l’intérêt qu’il peut y avoir à mieux connaître les
processus psychiques profonds de dysparentalité et en particulier ceux relatifs à son versant « parentalité partielle », seul support à une quelconque
relation parent-enfant dans les cas qui nous occupent. Probablement la place
à faire à la parentalité symbolique (lien parental symbolique) – eu égard à
la parentalité vécue sur les axes de la pratique, de l’expérience et de l’exercice – devient primordiale dans la protection du développement psychique
des enfants et adolescents confrontés à ces situations. Certains apports de la
pluriparentalité peuvent être essentiels, à condition d’une articulation élaborable psychiquement par l’enfant.
Permettre à l’enfant, le plus souvent en s’appuyant sur ses capacités de compréhension et sur son niveau de maturité, comme le préconise Winnicott,
de comprendre les troubles pathologiques parentaux, c’est lui permettre de
s’en protéger et de se rendre actif dans la construction d’un environnement
suffisamment bon. C’est une démarche qui exige beaucoup de préparation,
de prudence et de continuité.
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Les enfants de parent(s) malade(s) atteint(s) de troubles psychiatriques souffrent des effets passés ou actuels, réels ou fantasmatiques, qu’a sur eux la
pathologie parentale, et cela au quotidien ou lors de rencontres quand ils ont
été séparés. Pour certains l’avenir peut être compromis en termes de santé
psychique, mais ils ne sont pas tous voués à être atteints de ces mêmes pathologies. Toute intervention, dans ces situations, doit être attentive à la double
dimension de prévention et de soin à la fois pour le parent et pour l’enfant.
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FINDING WORDS FOR PARENTAL MENTAL ILLNESS
WORKING WITH FOSTER CHILDREN OF PARENTS SUFFERING FROM MENTAL ILLNESS
ABSTRACT
The children of parents suffering from mental illness are faced with the toxicity of the parental pathology and are all the more vulnerable in so far as they manage to roughly come to an
understanding of the situation. They simply endure. Health workers have a responsibility to
afford help and protection for children in such cases. They can explain pathological disturbances and their effects on parenthood to them with consent and participation from the sick
parent. This approach, that requires a great deal of preparation, prudence and continuity, may
pave the way for the child to suffer less from the parental pathology and be active in constructing a sufficiently favourable environment.
KEYWORDS
Parental pathology, dysparentality, pluriparentality.
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Des mots pour la maladie mentale des parents
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