Consultation sur Dimension sociale de la mondialisation.doc

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CONSULTATION SUR LA DIMENSION SOCIALE DE LA
MONDIALISATION
PAR
Professeur Moustapha KASSE
INTRODUCTION : De la mondialisation inéluctable : la nécessité de lever les
quiproquos
La mondialisation retient beaucoup l’attention du public, des chercheurs et
des décideurs comme s’il s’agissait d’un phénomène nouveau. Le sujet est vaste,
complexe, largement débattu, souvent diabolisé au détriment d’analyses robustes
avec des statistiques crédibles. Ainsi, quand des ouvriers d’un abattoir de poulets
se mettent en grève pour contester un aménagement de leurs horaires de travail,
on décrète dès qu’ils se battent contre la mondialisation qui impose sa rationalité
aux entreprises de ce secteur étroitement dépendant de ses performances à
l’exportation. Tel gouvernement choisit de renoncer à exercer ses prérogatives
pour s’aligner sur les positions des lobbies favorables au tout-déréglementation, il
se justifie en se fondant sur les nouvelles exigences de la mondialisation
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.
Bien que les termes même de "mondialisation", "globalisation",
"internationalisation" soient aussi flous qu'utilisés, chacun pense que les
conséquences (sans pouvoir bien les cerner) sont importantes. Pour certains nous
entrons dans l'ère de la mondialisation à partir du moment un pourcentage
significatif du PIB de la nation est réalisé avec l'extérieur alors que pour d'autres, ce
pourcentage est moins significatif que la "dépendance" ou l’indépendance" de la
nation vis-à-vis de décisions prises par des agents de l'étranger, firmes ou Etats
compte tenu du caractère de "price taker" ou de "price maker" que détiennent ces
acteurs sur le marché mondial. Pour d'autres enfin, mondialisation c’est l’ensemble
des mécanismes qui contribuent à leur ruine par le biais des distorsions dans le
processus de formation des marchés internationaux.
Malgré sa présence dans plusieurs secteurs, la mondialisation n’est pas
encore universelle. Au contraire, une de ses particularités importantes est qu’elle
est asymétrique et non homogène, dans la mesure toutes les activités humaines
ne se mondialisent pas au même rythme. Certaines, telles que la finance et les
entreprises sont déjà mondialisées, au contraire, d’autres, telles que l’équité sociale,
la lutte contre le terrorisme, la collaboration institutionnelle et l’action des
gouvernements restent, encore enfermées dans des frontières géographiques bien
définies. Le fait que la mondialisation se roule à plusieurs vitesses entraîne la
multiplication des chocs asymétriques.
Pour ce faire les questions fondamentales qui se posent sont : la
mondialisation contribue-t-elle vraiment au développement des pays pauvres
notamment des pays de l’Afrique ? Conduit-elle à une plus grande égalité des
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R. Boyer et al : Mondialisation au-delà des mythes, Edit. La Découverte,1997, 174p.
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chances et des conditions? Quelle est sa contribution en matière de croissance,
d’emploi et de lutte contre la pauvreté ? Contribue-t-elle ou non à
l’affaiblissement de l’Etat ? Quelles sont ses conséquences directes et indirectes sur
les différents acteurs ?
Au plan strictement économique, la mondialisation se caractérise par quatre
interdépendances :
- L’interdépendance par les marchés qui se traduit par la disparition des
frontières géographiques, l’abaissement des barrières tarifaires et non
tarifaires ;
- L’interdépendance par la production se caractérisant par une décomposition
internationale des processus productifs qui s’appuie sur un réseau de filiales
ou de sous- traitants et le nomadisme de segments entiers des appareils de
production selon la logique des avantages comparatifs ;
- L’interdépendance financière qui procède d’une interconnexion des places
financières mondiales fonctionnant vingt-quatre heures sur vingt-quatre grâce
à la conjugaison de trois éléments que sont la déréglementation, le
décloisonnement des marchés et la désintermédiation ;
- L’Interdépendance par les nouvelles technologies de l’information et de la
communication (NTICs) qui, avec les transports, favorisent la mobilité et la
flexibilité des capitaux, des biens, des services et des personnes.
Les pratiques et les tendances de l’économie mondiale, dans sa double sphère
réelle et monétaire, laissent apparaître une triple interdépendance que l’on qualifie
communément de mondialisation. Essayons de cerner de plus prés ces
interdépendances pour bien en mesurer toutes les conséquences à la fois sur les
économies et sur les différents acteurs.
1°) La première interdépendance est relative à la production.
Elle se caractérise par une décomposition internationale des processus
productifs qui s’appuie sur un réseau de filiales ou de sous-traitant et le nomadisme
de segments entiers des appareils de production selon la logique des avantages
comparatifs. Ces deux évolutions marquantes sont le fait des firmes multinationales
qui structurent l’espace mondial en réseaux de production. Cette stratégie leur
permet de maximiser leurs profits à partir d’une optimisation de la localisation de
leur production. Ce sont aujourd’hui, quelques 37 000 firmes multinationales de taille
très inégale qui réalisent et contrôlent l’essentiel de la production mondiale de biens
et services. Les 500 multinationales les plus puissantes fait presque 30 à 40 % du PIB
mondial soit 25 000 milliards de dollars et elles effectuent les 2/3 du commerce
international sous forme d’échanges internes avec leurs 27 000 filiales soigneusement
réparties dans l’espace mondial.
Les firmes multinationales ont opéré, selon une pure logique de la recherche
d’un profit optimal, une délocalisation de leurs activités industrielles consistant en
une séparation des lieux de production ou de transformation de certaines
marchandises de leurs lieux de consommation. Ce processus se poursuit et s’amplifie
sous l’influence de la nouvelle révolution des technologies de l’information et de la
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communication, de la dématérialisation de capitaux et de l’extension des aires
géographiques du libéralisme. Il a surtout fortement contribué au décollage
industriel de la plupart des pays industrialisés d’Asie. Les firmes multinationales
sont de plus en plus nombreuses, puissantes et originaires de diverses zones. On
compte selon la CNUCED, environ 38 000 firmes multinationales contrôlent 270 000
filiales étrangères.
Le négoce international des produits de base est largement sous le contrôle des
firmes multinationales. On estime la production internationalisée à environ 1/3 de la
production mondiale totale. Les principales transformations en cours concernent la
multiplication des alliances et des fusions entre multinationales dans les secteurs
stratégiques comme les industries aéronautiques et les télécommunications. La
concentration transnationale augmente, de même que l’investissement international.
La globalisation financière a favorisé l’internationalisation de la production, en
même temps qu’elle en soit une des modalités. Les entreprises se sont largement
financiarisées pour se couvrir contre les risques internationaux, en diversifiant leurs
produits.
Les investissements directs à l’étranger de moins de 40 milliards US $ en 1980 ont
dépassé 200 milliards en 1995. Ils conduisent souvent à une délocalisation, transfert à
l’étranger d’une activité de production (segment ou ensemble de la fabrication)
localisée antérieurement sur le territoire national.
On observe une décomposition internationale du processus productif
(Lassudrie-Duchêne). Chacun des segments est localisé dans des espaces différents,
pour des raisons liées aux coûts de production, aux dimensions du marché, à des
risques ou à des réglementations.
2°) La seconde interdépendance est relative aux échanges et le commerce.
Le volume total des transactions quotidiennes sur les marchés des changes est
passé d’environ 10 à 20 milliards de dollars en 1998. Dans les années soixante dix à
1500 milliards de dollars en 1998. De 1983 à 1993, les achats et les ventes
transfrontaliers de bons du trésor américain sont passés de 30 à 500 milliards de
dollars par an. Les prêts bancaires internationaux ont progressé de 265 à 4200
milliards de dollars entre 1975 et 1994. On voyage également davantage. Le tourisme
a plus que doublé entre 1980 et 1996. Le nombre de voyageurs passant de 260 à 590
millions par an. Malgré les restrictions sévères, les migrations internationales se
poursuivent, de même que les envois de fonds des émigrants. Ces envois ont atteint
58 milliards de dollars en 1996. Le volume des appels téléphoniques internationaux
s’est envolé entre 1990 et 1996, passant de 33 à 70 milliards de minutes. Les voyages,
internes et les médias stimulent la croissance exponentielle des échanges d’idées et
d’informations.
Aujourd’hui les individus s’engagent plus que jamais dans des associations
transcendant les frontières nationales, depuis les réseaux informels jusqu’aux
organisations ayant pignon sur rue.
Cette intégration mondiale est tirée par des changements de politiques visant
à promouvoir l’efficience économique via la libéralisation et la déréglementation des
marchés nationaux et le désengagement de l’Etat de nombreuses activités
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économiques, ainsi que la restructuration de l’Etat providence. Mais ce sont surtout
les innovations récentes dans la technologie de l’information et des communications
qui favorisent l’intégration. Cependant celle-ci reste très partiel au niveau mondial.
Ainsi, les mouvements de main d’œuvre sont restreints, les frontières étaient fermées
aux individus sans qualification. L’interdépendance touche aussi les marchés
financiers.
3°) La troisième interdépendance concerne les marchés financiers.
Elle est rendue possible par la conjugaison de trois éléments :
- La désintermédiation, elle permet aux entreprises, à l’Etat de recourir
directement sans passer par les intermédiaires financiers et bancaires pour
effectuer des opérations de placement et d’emprunt. Ils peuvent accéder
directement aux marchés financiers pour satisfaire leur besoin de financement.
- Le décloisonnement qui se traduit par la suppression de certains
compartiments des marchés.
- La déréglementation celle-ci indique l’abolition des réglementations des
marchés des changes pour faciliter la circulation du capital.
Au début du 20ème siècle, les mouvements internationaux de capitaux
participent au processus de mondialisation de l’économie. Mais le développement de
la finance mondiale attestent d’une déconnexion croissante entre les flux de capitaux
et les besoins de financement de l’économie réelle.
La globalisation financière se caractérise par l’interconnexion des marchés
financiers, par un essor de nouveaux produits financiers et de marchés émergents.
On observe également une organisation mondiale de la production dans certains
secteurs stratégiques. Les marchandises circulent de plus en plus librement avec des
coûts de transport décroissants, du fait de la déréglementation et des progrès de
télécommunication permettant des baisses de tarifs. L’instantanéité des informations
abolit temps et espace. La circulation des informations peut remplacer celle des
hommes (télé achat, télé travail).
Les opérations financières génèrent à l’infini ou presque des produits dérivés.
Les produits négociés, bien que de plus en plus sophistiqués, sont standardisés.
Les transactions papier prennent, ainsi, une grande ampleur par rapport aux
opérations physiques. On observe une déconnexion entre les opérations réelles
(commerce et investissement) et la sphère finance-change. L’intégration financière
résulte de la mobilité des capitaux et la substituabilité des actifs (Bourguinat).
Le développement des eurodollars (les dollars circulant hors des Etats-Unis) à
partir de 1957 a marqué le début de la circulation internationale des capitaux hors de
tout contrôle étatique. Après le passage aux changes flottants, l’accélération du
processus de libéralisation de la finance internationale date principalement à la fin
des années 70. Les Etats à la recherche de sources de financement pour leurs déficits,
ont aboli les principales règles qui contraignaient les mouvements de capitaux.
Les mutations sur les marchés financiers sont simplement démentielles et
d’une rare ampleur. Ainsi, les mutual funds aux Etats-Unis ont mobilisé quelques
2600 milliards de dollars en 1995 et les fonds de pension s’élèvent à 3600 milliards de
dollars soit plus que l’encours des réserves de change de toutes les banques centrales
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de la planète. Les transactions opérées sur les marchés de change représentent
environ 1500 milliards de dollars par jour soit plus de 50 fois les flux réels de
marchandise. La valeur des titres côtés en bourse dans 80 pays a été multipliée par 10
en 20 ans. Elle est passée en 1980 à 1800 milliards à 18 000 milliards en 1998. En clair,
la sphère financière est complètement déconnectée de la sphère réelle car chaque jour
1500 milliards de dollars de mains sans contre partie en terme de biens et services.
Ces chiffres montrent que les marchés financiers ont acquis des pouvoirs très étendus
qui leur permet de contrôler l’essentiel des circuits de financement à l’échelle
mondiale et peuvent, toute conséquence, déterminer les rythmes de croissance des
économies.
La globalisation des marchés financiers laisse apparaître d’abord un
surdimensionnement des marchés qui rend les activités des établissements financiers
complètement incontrôlables et permet aux acteurs financiers de promener librement
leurs capitaux dans l'espace mondial à la recherche de meilleures rémunérations,
ensuite l’incapacité de mesurer le niveau optimal des moyens de paiement pour
l’économie mondiale et enfin une montée en puissance des finances illicites dont le
produit mondial est estimé à environ 100 milliards.
Désormais les actifs financiers peuvent se promener librement à la recherche
de meilleures rémunérations. Ces capitaux alimentent les investissements directs
étrangers (IDE). Qui peuvent alors s’orienter vers les marchés émergents des pays en
développement. La séquence vertueuse est alors celle des bonnes politiques
attractives qui conduisent à une entrée de capitaux privés pour le financement
d’investissements productifs et qui, dans un environnement institutionnel favorable,
pourrait entraîner la croissance.
La globalisation de la production, des marchés financiers et commerciaux
s’accompagne de l’émergence de blocs économiques régionaux qui sont souvent les
meilleurs instruments de compétitivité. En effet, la concurrence exige des pays et des
entreprises un subtil dosage de protectionnisme et libre-échange, d’étatisme et de
libéralisme. Dans le monde des affaires, on se soucie bien peu des extrêmes, et l’on
navigue entre des combinaisons complexes qui seules sont à même d’atteindre la
plus grande efficacité. Durant des décennies, la croissance a été stimulée par le
marché et la concurrence. De nombreux secteurs financés ou gérés par les pouvoirs
publics, ont été privatisés. Des marchés débridés et des États aux pouvoirs diminués
paraissaient la clé de la compétitivité mondiale des entreprises et des nations. Tout
cela montre que la mondialisation est asymétrique et duale : elle fait des riches qui
deviennent plus riches et des pauvres toujours plus pauvres en sommes des
« gagnants » et « perdants ». Ces asymétries ont engendré des dualités graves que les
anti mondialisation considèrent comme une conséquence des politiques néo-libérales
qui façonnent la globalisation.
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