12
9
DÉVELOPPEMENT ET PÉTROLE EN
A
FRI
Q
UE
DU
N
ORD
Cla
ud
e DUVAL
Avocat internationa
l
et ancien
f
onctionnaire internationa
l
à
la
Banque mon
d
ia
l
e.
An
d
ré PERTUZI
O
Consultant pétrolier international et ancien conseiller
j
uridique
pour l’éner
ie à la Banque mondiale
Le retard du développement économique au Ma
g
hreb est un des facteurs endo
g
ènes de
l
a contestation
p
o
p
ulaire. Basé sur les travaux du PNUD, cet article démontre
q
ue le
niveau de dévelo
pp
ement humain n’est
p
as nécessairement corrélé avec le niveau de re-
v
enu. Ainsi, la valeur d’IDH de la Tunisie est du même ordre de
g
randeur que celui de
l
’Al
g
érie ou de la Libye, quand bien même le niveau de sa production en hydrocarbures
de ce
p
ays ne
p
ermet
p
as de considérer
q
u’il béné cie d’une rente
p
étrolière au même
t
itre
q
ue les deux autres
p
ays. Quant au Maroc, avec un PIB
p
ar habitant de seulement
3.200 USD, il est celui de ces
q
uatre
p
ays
q
ui a connu, au cours des trente dernières
années, le taux de croissance moyen annuel de l’IDH le
p
lus élevé.
e
d
elaye
d
economic
d
evelopment in the Maghre
b
is one of the en
d
ogenous factors of po-
p
ular protest.s Base
d
on UNDP’s works, this article
d
emonstrates that the level of human
d
evelopment is not necessarily correlate
d
with the income level.  us, the HDI value o
f
T
unisia is in the same or
d
er of magnitu
d
e as that of Algeria or Li
b
ya, even though the level
of oil pro
d
uction in Tunisia
d
oes not entitle us to say that it enjoys an oil revenue in the
s
ame manner as t
h
e ot
h
er two countries. As
f
or Morocco, wit
h
an annua
l
GDP per capita
of only
$
3,200, it is one of the four countries that experienced the highest average annua
l
HDI growt
h
rate over t
h
e
l
ast t
h
irty year
s
Géo n°32.indd 129Géo n°32.indd 129 06/07/11 14:2406/07/11 14:24
Développement et pétrole en Afri
q
ue
d
u Nor
d
G
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TRIMESTRE 2011
e
130
L   
A
  N (A
l
gérie, Li
b
ye, Maroc et
Tunisie) mérite
d
’être examiné à
l
’aune
d
es travaux
d
u Programme
d
es Nations
unies pour
l
e
d
éve
l
oppement (PNUD), tout en prenant en consi
d
ération
l
a pro-
duction
p
étrolière (lors
q
ue
p
roduction il y a).
Déve
l
oppement
Un
b
re
f
rappe
l
h
istorique
d
e que
l
ques notions
d
e
b
ase a
érentes au concept
d
e
dévelo
pp
ement s’im
p
ose, avant de se focaliser
p
lus
p
récisément sur le dévelo
pp
e-
ment des
q
uatre
p
ays en
q
uestion
.
Les premiers travaux des pionniers du développement ne distin
g
uaient pas
entre, d’une
p
art, dévelo
pp
ement économi
q
ue et social et, d’autre
p
art, croissance
économi
q
ue.
Le
d
éve
l
oppement signi
ait o
bl
igatoirement
l
’o
b
tention
d
’une croissance
économique sur une
l
ongue pério
d
e, ce qui
d
evait emporter immanqua
bl
ement
une amé
l
ioration
d
u
b
ien-être
d
es popu
l
ations et une
d
iminution
d
e
l
a pauvreté.
Les travaux s’intéressaient
d
onc aux
d
éterminants
d
e
l
a croissance et,
d
ans
l
e
d
roit
si
ll
age
d
u p
l
an Mars
h
a
ll
d
e 1947 et
d
u
d
iscours
d
u 20 janvier 1949
d
’Harry Truman
qui appe
l
ait à ai
d
er
l
es pays sous-
d
éve
l
oppés
d
ans
l
e ca
d
re
d
e
l
a guerre
f
roi
d
e,
l
es
premières po
l
itiques préconisées portaient sur un investissement massi
f
d
e
f
açon
à
sortir cespays
d
e
l
eur sous-
d
éve
l
oppement et mettre en œuvre un cerc
l
e vertueu
x
qui, par
l
e
b
iais
d
’une augmentation
d
u revenu par tête
d
h
a
b
itant, ne pouvait
qu’être
b
éné
que pour
l
es popu
l
ations concernées: c’était
l
e seu
l
critère reconnu
comme pertinent en matière
d
e mesure
d
es progrès sociétaux.
Cette vision économétri
q
ue du dévelo
pp
ement a commencé à être battue en
brèche, à l’aube des années 1980, lorsqu’on s’est avisé qu’au
g
mentation du revenu
p
ar tête
d
h
a
b
itant n’était
p
as nécessairement synonyme
d
’amé
l
ioration
d
u
b
ien
-
être des
p
o
p
ulations et de diminution de la
p
auvreté.
La notion de développement économique s’est alors élar
g
ie au social c’est-à-dire
à la notion de ca
p
ital humain, en insistant, notamment, sur la
p
rise en com
p
te
de l’éducation et de la santé dans la notion de dévelo
pp
ement. Dans cette vision
élar
g
ie, sont prises en compte des mutations positives (techniques, éducatives,
sanitaires, démo
g
raphiques, etc.) qui induisent, dans une société donnée, des
t
ransformations de structure et de «destruction créatrice»
q
ui sont les mar
q
ueurs
caractéristiques d’une société qui «bou
g
e», qui se développe, c’est-à-dire où se
manifeste
u
n avancement sociétal.
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G
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e
Tur
b
ulences maghré
b
ine
s
13
1
E
n e
et, en sens inverse, une simp
l
e croissance économique – sous
l
’e
et
d
e
seu
l
s
d
opants arti
cie
l
s te
ll
e qu’une pro
d
uction pétro
l
ière en
f
orte au
g
mentation-
qui ne serait pas accompagnée
d
e te
ll
es trans
f
ormations sociéta
l
es risque
d
e
b
uter
sur
l
’épuisement
d
es ressorts
d
e
l
a croissance. Autrement
d
it, on
f
ait a
l
ors
f
ace au
p
h
énomène c
l
assique
d
it
d
u «cyc
l
e
d
e vie», à savoir, émergence, expansion, p
l
a
-
f
onnement et, pour
nir,
d
éc
l
in: te
ll
e
f
ut
l
a ma
l
é
d
iction qui caractérisa certaines
économies
l
atino-américaines
d
u XIXe sièc
l
e
d
ont
l
es agissements
d
es
b
ourgeoisies
portuaires,
d
e type «compra
d
or», constituèrent un
f
rein certain au
d
éve
l
oppement
d
e ces pays
.
C
’est
p
our mieux cerner un tel ris
q
ue
q
ue de nouvelles mesures du dévelo
pp
e
-
ment,
q
ui ne soient
p
as économi
q
ues
stricto
sensu
, ont été mises au
p
oint à
p
artir
de 1990. En témoi
g
ne le rapport sur le développement humain du PNUD dont
l
a
2
0
è
m
e
édition est
p
arue en 2010: au-delà d’un indice comme le revenu
p
ar tête
d’habitant, y sont
p
résentés tout une batterie d’indices
q
ui, tout en restant sim
p
les,
ne font
p
as l’im
p
asse sur tout ce
q
ui n’est
p
as revenu ou marchandises.
C
ette
d
émarc
h
e vise à pren
d
re en compte, par
l
e
b
iais
d
’in
d
ices
d
’un type nou
-
v
eau,
l
’éva
l
uation
d
e
l
a qua
l
ité
d
e vie
d
es popu
l
ations: ainsi,
l
e niveau
d
’é
d
ucation
et
l
a situation en matière
d
e qua
l
ité
d
es soins et
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e couverture mé
d
ica
l
e peuvent
re
éter cette qua
l
ité
d
e vie.
C
ela renvoie à une ima
g
e plus concrète de la façon dont vivent les habitants
dans les di érents
p
ays, ce
q
ui devrait
p
ermettre de s’assurer
q
ue la croissance
économi
q
ue ne soit
p
as
q
u’un feu de
p
aille sans lendemain et aider à
p
iloter des
p
oliti
q
ues économi
q
ues dans le souci d’éviter une telle dérive: c’est au cœur même
de la
p
roblémati
q
ue actuelle de la mise en œuvre des
p
oliti
q
ues de dévelo
pp
ement.
Sou
l
i
g
nons maintenant que
l
’in
d
ice
d
e
d
éve
l
oppement
h
umain (IDH)
d
u
P
NUD,
d
ans sa version
d
e
b
ase (qui s’est enric
h
ie au cours
d
es années), pren
d
en
compte
l
e revenu monétaire,
l
’é
d
ucation et
l
a santé, ces
d
eux
d
erniers é
l
éments en
constituant
l
a
d
imension non monétaire
.
P
our donner une ima
g
e des variations extrêmes que peut revêtir l’IHD (il est
étalonné de 0 à 1), il est intéressant d’observer que, en 2010, la Nor
g
e occupait la
p
remière
p
lace avec un indice de 0, 938 et le Zimbabwe la dernière avec un indice
de 0
,
140
.
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Développement et pétrole en Afri
q
ue
d
u Nor
d
G
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e
132
Quant aux pays qui nous occupent, i
l
s sont c
l
assés, pour
l
’A
l
gérie, 8
4
è
m
e
(
avec
un in
d
ice
d
e 0, 677),
p
our
l
a Li
b
ye 53
è
m
e
(avec un in
d
ice
d
e 0, 755),
p
our
l
e Maroc
11
4
è
m
e
(avec un in
d
ice
d
e 0, 567) et
p
our
l
a Tunisie 8
1
è
me
(avec un in
d
ice
d
e 0, 683).
En s’attac
h
ant à
l
a va
l
eur
d
e
l
’IDH non monétaire (é
d
ucation et santé),
l
es va
-
l
eurs ressortent à 0, 716 pour
l
’A
l
gérie, 0, 775 pour
l
a Li
b
ye, 0,594 pour
l
e Maroc
et 0, 729 pour
l
a Tunisie.
Pour ce
q
ui est de l’es
p
érance de vie à la naissance, elle tourne autour de 73 ans
dans les
q
uatre
p
ays concernés
.
La durée moyenne de scolarisation,
q
uant à elle, est d’environ 7 ans
p
our
l’Al
g
érie, la Libye et la Tunisie, le Maroc attei
g
nant 4,5 années.
En
n,
p
our
l
a
p
ério
d
e 1980-2010,
l
e taux
d
e croissance moyen annue
l
d
e
l
’IDH a été
d
e 1,42% pour
l
’A
lg
érie,
d
e 1, 49% pour
l
a Tunisie et
d
e 1,59% pour
l
e Maroc,
l
es
d
onnées pour
l
a Li
b
ye n’étant pas
d
isponi
bl
es.
De te
l
s résu
l
tats signi
ent que
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es quatre pays examinés ont connu un
d
é
-
v
e
l
oppement
h
umain p
l
us ou moins
d
e même amp
l
itu
d
e au cours
d
e
l
a pério
d
e
1980-2010, a
l
ors que
l
e PIB par
h
a
b
itant peut varier
d
u simp
l
e au qua
d
rup
l
e
d
’un
pays à
l
’autre: en e
et, si ce revenu est
d
e 11.630 USD en Li
b
ye, i
l
n’est que
d
e
3.200USD au Maroc,
l
a Tunisie se situant à 4.375 USD et
l
’A
l
gérie à 4.187 USD
.
De ces travaux
d
u PNUD, qui
f
ont autorité en
l
a matière, émanent
d
es conc
l
u
-
sions qui montrent que
l
e niveau
d
e
d
éve
l
oppement
h
umain n’est pas nécessaire
-
ment corré
l
é avec
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e niveau
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e revenu. Ainsi,
l
a va
l
eur
d
’IDH
d
e
l
a Tunisie est
d
u
même or
d
re
d
e gran
d
eur que ce
l
ui
d
e
l
’A
l
gérie ou
d
e
l
a Li
b
ye, quan
d
b
ien même
l
e
niveau
d
e sa pro
d
uction en
h
y
d
rocar
b
ures
d
e ce pays ne permet pas
d
e consi
d
érer
qu’i
l
b
éné
cie
d
’une rente pétro
l
ière au même titre que
l
es
d
eux autres pays. Quant
au Maroc, avec un PIB par
h
a
b
itant
d
e seu
l
ement 3.200 USD, i
l
est ce
l
ui
d
e ces
quatre pays qui a connu, au cours
d
es trente
d
ernières années,
l
e taux
d
e croissance
moyen annue
l
d
e
l
’IDH
l
e p
l
us é
l
evé.
Ces conclusions
p
ermettent donc de véri er em
p
iri
q
uement
q
ue les
p
ays dont
le dévelo
pp
ement s’a
pp
uie essentiellement sur une rente de situation (en l’occur
-
rence le pétrole) éprouvent les plus
g
randes di cultés à se développer et à o rir
à
leur
j
eunesse les perspectives d’emploi qu’elle serait en droit d’attendre d’une bonne
g
estion des revenus de la rente qui se dé
g
a
g
e dans leur pays: rappelons qu’en Al
g
érie
et en Libye près de 60% de la population a moins de 30 ans et que le chôma
g
e des
moins de 30 ansa ecte un tiers de cette
p
o
p
ulation
!
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G
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Tur
b
ulences maghré
b
ine
s
13
3
La raison en est, sans
d
oute, que
l
’é
l
ite po
l
itico-a
d
ministrative qui contrô
l
e ces
économies
d
e rente est soucieuse
d
e ne pas voir émer
g
er une é
l
ite
d
ont
l
e pouvoir
se
f
on
d
erait sur une économie
p
ro
d
uctive.
E
n e
et, une économie autre que ce
ll
e émanant
d
e
l
a rente, se
d
éve
l
oppant en
para
ll
è
l
e et permettant ipso
f
act
o
l
’émergence
d
’une é
l
ite autre que
l
’é
l
ite «rentière»,
pourrait, à terme, remettre en cause
l
e monopo
l
e
d
u pouvoir exercé par cette
d
er
-
nière: i
l
f
aut être tout à
f
ait conscient que
l
es pays
d
e rente sont, pour
l
’essentie
l
,
tenus po
l
itiquement par
l
e
b
iais
d
’un c
l
ienté
l
isme s’appuyant sur
l
a su
b
vention
d
es
pro
d
uits
d
e première nécessité qui requiert,
d
e
l
a part
d
e
l
’é
l
ite
d
irigeante,
l
’uti
l
isa
-
tion
d
e seu
l
ement une petite
f
raction
d
es revenus
d
e
l
a rente
.
t
r
o
l
e
La
q
uestion de la «rente
p
étrolière» et de son incidence sur le dévelo
pp
ement
est maintenant
p
osée
.
U
ne
p
remière ré exion s’im
p
ose, on ne
p
eut faire du « dévelo
pp
ement hu-
main» c’est-à-dire du «social»
q
u’avec des économies en bon état de marche mais
ceci dé
p
end de très nombreux facteurs. Il est certain
q
ue les
p
eu
p
les de l’ensemble
de l’Afrique sont, à des de
g
rés et à des stades d’évolution divers, dans un proces
-
sus de dévelo
pp
ement. Nous avons vu les très intéressants indices du PNUD
q
ui
s’appliquent aux quatre pays d’Afrique du Nord qui font l’ob
j
et de cette étude.
Deux d’entre eux ne sont
p
as tributaires de la rente
p
étrolière et les deux autres, au
contraire, de
g
rands producteurs ce qui se traduit d’emblée par un PIB plus impor
-
tant relativisé
p
ar le nombre d’habitants
.
Voyons donc le détail
p
ar
p
ays des chi res et des indices
q
ui illustrent le déve-
lo
pp
ement économi
q
ue de chacun de ces
p
ays d’Afri
q
ue du Nord.
Le Royaume du Maroc est, pour des raisons historiques et reli
g
ieuses, un élé
-
ment stable du Ma
g
hreb. Mais il manque d’hydrocarbures et la facture éner
g
étique
pèse sur son économie. Ses indicateurs sont éloquents à cet é
g
ard: un PIB par tête
d’habitant de 3.200 USD
,
avec un taux de croissance de 4% annuel
,
le met dans
une
p
osition convenable mais avec un dé cit du commerce extérieur d’environ
17milliards USD, soit 17% du PIB. Il n’occu
p
e ainsi, comme ra
pp
elé ci-dessus,
q
ue la 11
4
è
m
e
place mondiale en matière d’IHD, avec 0,567. L’au
g
mentation des
prix du pétrole brut, selon la con
j
oncture, est tou
j
ours une menace pour sa perfor-
mance économi
q
ue et donc
p
our les secteurs concernés
p
ar l’IHD (éducation et
santé), car sa facture éner
g
étique représente 82% de ses importations. Des e orts
Géo n°32.indd 133Géo n°32.indd 133 06/07/11 14:2406/07/11 14:24
1 / 8 100%