CHAPITRE III : LAISSEZ-FAIRE VERSUS INTERVENTIONNISME
L’objectif de ce chapitre est de retracer les fondements théoriques du débat toujours très
actuel du libéralisme économique face à l’interventionnisme. En effet, que l’on considère la
théorie monétariste, la théorie des anticipations rationnelles, la théorie du capital humain, la
théorie des choix publics,… tous ces courants contemporains sont unis autour d’une même
idée majeure : le rejet de toute intervention publique. Le marché est supposé dans tous les cas
constituer le meilleur mécanisme d’allocation des ressources. Par conséquent, selon
l’expression consacrée du physiocrate Vincent de Gournay, il s’agit pour tout gouvernement
(démocratie, monarchie,…) de « laissez faire les hommes et laissez passer les marchandises ».
Le libéralisme économique revêt donc deux dimensions : l’intervention minimale de l’Etat au
niveau de l’économie nationale et la liberté des échanges internationaux. Nous recommandons
fortement de lire le chapitre 12 de La grande transformation de K. Polanyi qui complète
utilement cette partie du cours.
SECTION 1 : LA MAIN INVISIBLE, SOCLE DU LAISSEZ-FAIRE
1.1 Du colbertisme au libéralisme physiocrate
Pour les mercantilistes, l’intervention de l’Etat est constamment nécessaire afin d’assurer
l’enrichissement de la nation (cf. chapitre précédent). Il est préconisé le plus souvent de
prendre des mesures visant à favoriser les exportations de produits manufacturés (plus
rémunérateurs que les matières premières et biens agricoles et surtout plus facile à reproduire,
donc considérés comme moins rares), à faire entrer les métaux précieux (considérés souvent
comme la principale source de richesse), à interdire la sortie de denrées alimentaires
essentielles à la vie et, objectif essentiel, à restreindre l’entrée de produits manufacturés.
L’Etat est donc au cœur de la régulation de l’activité économique.
Néanmoins, nous avons l’occasion de le montrer précédemment, il existe des mercantilistes
critiques (qualifiés de « néo-mercantilistes » ou de mercantilistes « pessimistes »). Pour
Boisguillebert (Détail…, 1697, Factum…., 1707), il s’agit de favoriser le commerce intérieur
(suppression des droits seigneuriaux, des multiples impôts et entraves locaux,…), ce qui
constitue une condition suffisante de l’accroissement de la richesse en régime capitaliste.
L’Etat doit donc alléger au maximum les contraintes pesant sur la liberté d’entreprendre et sur
la capacité à consommer les marchandises produites. Sur le plan extérieur, Boisguillebert
minimise pourtant le rôle essentiel des échanges commerciaux sur la dynamique de la
croissance.
Au contraire, David Hume (philosophe anglais, voir citation reprise par H.Denis, p.158)
soutient que le commerce extérieur est le principal facteur du développement économique
d’une nation. Ainsi l’importation de biens manufacturés correspond souvent à des besoins des
classes sociales aisées, besoins qui ne correspondent à aucune marchandise (ou de
marchandise de qualité comparable) produite au niveau national. Dès lors, il s’agit d’importer
ces biens qui augmentent le bien-être des gens qui les désirent. Mais plus fondamentalement,
il s’agit de provoquer une réaction chez les producteurs nationaux, qui, concurrencés, voyant
une partie de la demande se détourner de leurs productions, seront incités à imiter les produits
manufacturés importés, voire à les améliorer. Ce qui entraîne le développement de nouvelles
activités, la création de nouveaux emplois et concourent ainsi à la prospérité de la nation.
Néanmoins, Hume estime que le commerce extérieur cesse d’être utile pour une nation
devenue riche. Il est également à l’origine de la théorie de l’équilibre automatique de la
balance commerciale (cf. cours d’économie internationale).
Les Physiocrate prônent la liberté commerciale et la liberté dans la culture, ainsi que leur
corollaire, le respect des droits de propriété. Ils sont partisans d’une suppression de toutes les
servitudes seigneuriales et gouvernementales qui empêchent à leur époque selon eux les
agriculteurs d’agir à leur guise, puisque eux seuls ont une connaissance suffisante de leurs
besoins professionnels et du marché, par conséquent, des cultures à mettre en œuvre, des
techniques à adopter,… Ils étendent leur constat à l’industrie puisque la liberté d’entreprendre
et de concurrence permet d’abaisser le prix des biens acquis par les agriculteurs et donc
faciliter leur activité, qui est rappelons-le la seule source de richesse.
Il existe un ordre naturel, c’est-à-dire un système de lois naturelles, universelles gouvernant
tout phénomène économique, antérieur à toute convention sociale entre les individus, fondé
sur les aptitudes de chacun, ses besoins physiques, et sur les intérêts communs de tous. Il
s’agit de respecter avant tout cet ordre pour assurer la prospérité générale. Notons au passage
la nature conservatrice de cette conception qui réduit tous les rapports économiques à des
rapports mécaniques, physiologiques, quantifiables. Dupont de Nemours résume alors
parfaitement la conception développée par les Physiocrates à propos du rôle de l’Etat en
matière économique : Vous verrez combien est simple et facile l’exercice de vos fonctions
sacrées, qui consistent principalement à ne pas empêcher le bien qui se fait tout seul et à
punir, par le ministère des magistrats, le petit nombre de gens qui attentent à la propriété
d’autrui.
On l’aura compris, le gouvernement ne doit rien faire, si ce n’est faire respecter les droits de
propriété des individus aussi bien sur le territoire national que par rapport au reste du monde.
Le système des finances publiques doit être simplifié au maximum : un seul impôt doit être
prélevé sur le revenu des propriétaires (cf. chapitre 2). Dans une telle logique, la forme prise
par le gouvernement importe peu, à condition qu’il respecte les libertés économiques et qu’il
parvienne à faire prospérer la nation. Pour autant, les Physiocrates sont largement favorables à
la monarchie qui est conçu comme le système de gouvernement le plus simple et le plus à
même d’assurer l’harmonie sociale. En effet, le roi est en quelque sorte copropriétaire de
toutes les ressources de ses sujets (d’où son droit de lever l’impôt) et partant, son intérêt
personnel s’identifie pleinement avec celui de chacun des individus : l’enrichissement de ses
sujets accroît mécaniquement celui du prince (impôt proportionnel).
1.2. La main invisible, base de l'analyse libérale
Le 18ème siècle est celui de l'apologie de la liberté dont la révolution de 1789 n'est que
l'aboutissement. Dans ce contexte, la liberté économique accompagne la liberté politique :
l'individu est capable dans tous les domaines de se gouverner. Le fondement du libéralisme
économique est de supposer qu'il n'existe pas d'antagonismes entre individus mais une
harmonie spontanée entre leurs intérêts.
Les acteurs du marché sont tous poussés par le désir de gagner de l'argent, "d'améliorer leur
condition". Le problème posé est de savoir comment un agencement socialement viable peut
naître d'une motivation aussi antisociale que l'amélioration de son propre sort ?
L’hypothèse de l’harmonie des intérêts individuels est présente chez Adam Smith sous le
concept de la main invisible. Ce principe s’inspire largement de la fameuse Fable des abeilles
du hollandais Bernard de Mandeville parue en 1714.
Cette fable fit scandale dans toute l’Europe à l’époque de sa parution. La fable raconte
l'histoire d'une ruche prospère, bien que cette communauté vive dans la corruption (c'est à dire
la dépense). En effet, l’abeille (symbolisant l’individu) était le plus souvent égoïste et portée
au mal, son comportement ne pouvait pas tendre de par sa propre volonté à la vertu. Pour que
l'individu se conduise bien, il faut l’y forcer ! Cependant, la ruche (symbolisant la société) au
lieu d’en pâtir, en tire avantage. La prospérité naît du jeu de ces pratiques moralement
condamnables. Le système absorbe les défauts individuels. Les « vices privés » ne nuisent pas
au bien être général, bien au contraire. En d’autres termes, pour Mandeville, le progrès social
s’explique par la recherche du bien-être, du luxe et non par des vertus d’abnégation et
d’épargne. La fable fit scandale car elle montrait qu'un système moral individuellement
cynique pouvait conduire au bien être public (la prospérité).
La fin de l'histoire est néanmoins triste : un jour, la ruche éprouve la nostalgie de la vertu. Les
citoyens décident de renoncer à leur vie luxueuse pour épargner, la dépense devient une faute.
Mais lorsque la ruche retrouve la vertu, non seulement le vice disparaît mais également la
prospérité. Pourquoi ? Parce que se développent alors l'inactivité et l'ennui.
Cette fable fournit un enseignement essentiel : ce qui est vrai au niveau privé (le vice, le
gaspillage par la dépense) devient faux au niveau collectif (la prospérité): le sous-titre de la
fable des abeilles est d'ailleurs : "vices privés, bénéfices publics". L’idée ainsi avancée est que
des égoïsmes privés et hédonistes conduisent au bien être général. Plus fondamentalement,
cette fable suppose une articulation harmonieuse et spontanée entre intérêts individuels et
intérêt collectif.
C’est ce deuxième enseignement que reprendra Smith pour fonder son principe de main
invisible. L'égoïsme des individus travaille pour le bien commun. Mais alors que Mandeville
ramène à l'égoïsme tous les motifs de l'action humaine, pour Smith, ce n’est vrai que pour la
sphère économique. Pour lui, en opposition à la sphère générale des sentiments moraux
fondée sur l’altruisme (titre d'un livre de Smith antérieur à la richesse des nations), l'activité
économique est la seule il n'y ait besoin que d'égoïsme : en travaillant pour son intérêt
particulier, les individus poursuivent leur intérêt commun.
C’est en poursuivant son intérêt individuel que le capitaliste augmente les richesses et donc
contribue à la croissance économique : « nous n'attendons pas notre dîner de la bienveillance
du boucher ni du boulanger mais bien de la considération qu'ils ont de leur propre intérêt ».
Ce n'est pas à la bonté du boulanger que nous devons notre pain mais au souci qu’il a de son
intérêt propre.
Sous certaines conditions (libre entreprise, libre circulation des marchandises, etc.), les intérêt
privés s'harmonisent avec les intérêt sociaux. C’est ce principe que Smith qualifie de main
invisible : elle assure que chacun en défendant ses intérêts particuliers concourt à une fin qui
n'entrait nullement dans ses intentions. Ses choix le conduiront naturellement à utiliser son
épargne dans les emplois les plus avantageux pour la société. En ce sens, chaque individu est
conduit par une main invisible pour faire avancer une fin qui n'était pas intentionnelle
En fait, l'expression « main invisible » n'apparaît qu’une seule fois dans l’ouvrage de Smith.
As every individual, therefore, endeavours as much as he can both to employ his
capital in the support of domestic industry, and so to direct that industry that its
produce may be of the greatest value; every individual necessarily labours to render
the annual revenue of the society as great as he can. He generally, indeed, neither
intends to promote the public interest, nor knows how much he is promoting it. By
preferring the support of domestic to that of foreign industry, he intends only his own
security; and by directing that industry in such a manner as its produce may be of the
greatest value, he intends only his own gain, and he is in this, as in many other cases,
led by an invisible hand to promote an end which was no part of his intention. Nor is
it always the worse for the society that it was no part of it. By pursuing his own
interest he frequently promotes that of the society more effectually than when he
really intends to promote it. I have never known much good done by those who
affected to trade for the public good.
Ce qui apparaît davantage dans l’œuvre de Smith, c’est l'idée selon laquelle cette harmonie
entre intérêts individuels et général repose plus ou moins explicitement sur la notion de
concurrence. L’idée de base est simple : en limitant les gains excessifs (les profits de
monopole), la concurrence conduit à l'allocation optimale du travail et du capital entre les
activités.
On retrouve ici à la fois le principe de l'ordre naturel cher à l'école classique et la loi de l’offre
et de la demande que Walras tenta par la suite de systématiser en montrant l’existence d’un
équilibre général, qui finalement est une représentation mathématique de la main invisible,
une spécification de ses conditions de réalisation.
S'agissant du principe d'ordre naturel, il est stipulé que l'ordre social est le reflet de l'ordre
naturel. Dans la sphère économique, cela se traduit notamment par le fait que les prix tendent
toujours vers leurs taux naturels (voir chapitre sur la valeur). Les taux des composantes de la
valeur d'échange (salaire, profit, rente) ne peuvent s'écarter de leur taux naturels : le salaire
tend toujours vers le minimum de subsistance social l'époque des classiques,
essentiellement biens alimentaires et vêtements), la rente est fixée par la rareté naturelle des
terres (fertile), le profit dépend des deux autres rémunérations et éventuellement des
conditions techniques de production (qui elles-mêmes sont déterminées en dehors du champ
économique, étant calquées sur les lois de la nature).
C'est précisément ici qu'intervient la loi de l'offre et de la demande, et plus précisément le
libre jeu de la concurrence. Le phénomène de la "gravitation" propo par Adam Smith
garantit que les prix de marché ne s'écartent jamais durablement des prix naturels : chaque
personne cherchant à améliorer son propre sort sans se soucier des autres se heurte à une foule
de personnes avec la même motivation. Il en résulte que chaque acteur du marché est
contraint d'offrir les mêmes prix que ses concurrents.
Par exemple :
- un industriel ne trouvera aucun acheteur s’il propose un prix supérieur à celui de ses
concurrents : le prix de marché reflète forcément les conditions techniques et sociales de la
production ;
- un demandeur d'emploi ne trouvera pas de travail s’il demande plus que le salaire courant ;
or puisqu'il est en concurrence avec d'autres, ce salaire courant tend mécaniquement vers le
minimum de subsistance (le niveau en dessous engendrant une défaillance de main-d'œuvre
étant donné la surmortalité et la précarité qu'il provoquerait).
Ce concept de concurrence (dont la main invisible est la métaphore) est central pour l'analyse
libérale. Ainsi, plutôt que mettre l'accent sur l'idée d'un contrat social fondateur, la perspective
libérale montre que la conciliation entre intérêt individuel et bien être collectif s'opère dans la
sphère économique par la concurrence.
Des fonctions limitées pour l'Etat
Si le marché ne détermine pas le niveau des prix naturels, il conserve néanmoins un rôle
central, il permet d’atteindre l’équilibre économique par le jeu de l'échange entre offreurs et
demandeurs.
Par conséquent, comme le marché se régule par lui-même, Smith est opposé à toute
intervention de l'Etat et se prononce pour le laissez faire (abstention d'intervention de l'Etat
dans l'économique). L’Etat ne doit intervenir qu’au minimum pour s’assurer que les règles du
jeu de la concurrence et les droits de propriété sont bien respectés.
Dans ts les domaines économique, il existe un ordre naturel que l'Etat peut perturber s’il
intervient dans le jeu de l’échange. L'Etat doit se contenter de préserver cet ordre.
C’est vrai au niveau national comme au niveau international. Smith se prononce ainsi en
faveur du laissez passer, de la liberté du commerce entre les nations. Donc il faut abolir toute
restriction sur les importations et exportations dès lors que l’échange international permet aux
individus d’obtenir des biens moins chers.
Pourtant, Smith admet des exceptions l'intérêt particulier ne conduit pas au bien être
général. Il admet alors que l'Intervention Publique sous forme d'un état minimal (Etat
régalien). Ses fonctions se limitent à la défense des droits des propriétaires (justice), à la
défense nationale et à l'entretien des édifices publics.
Sur ce dernier point, construire et entretenir certains édifices publics englobe également
certaines institutions publiques qui ne peuvent être financés par des individus privés comme
l’éducation des jeunes. Pourquoi ? Car les entreprises privées ne pourraient en retirer profit,
alors même que l'ensemble de la société en tire avantage. Le principe de la main invisible est
parfois non vérifié.
Une dernière remarque importante à propos de Smith : il est bel et bien conscient de
l'opposition qui existe parfois entre la justice sociale et l'ordre économique réalisé par l'action
mécanique des intérêt individuels. Mais il défend une position libérale :
- la liberté dans la poursuite de la richesse est la condition de tout progrès
- les injustices engendrées par la liberté économiques ne sont pas si inacceptables qu'on
pourrait l'imaginer au premier abord. Sorte de résignation à l'injustice sociale. Fait passer le
souci d'efficacité économique avant celui de la justice.
Pour conclure : Smith poursuit un double objectif dans la « richesse des nations ».
1/ prouver que l’échange est l’origine du bien être des individus et de la richesse des nations.
2/ prouver aussi que l’échange parvient à ce but par lui-même.
A partir du principe de la main invisible, on trouve plusieurs formes de libéralisme.
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