BCEAO, UEMOA... : BANNY SORT DE SA RÉSERVE
Dernière mise à jour : 09 Jan 2008 - 00:00 GMT
Pour la première fois, depuis son départ de la BCEAO et de la Primature,
l’ancien gouverneur et ex-Premier ministre, fait le bilan de ses mandats
respectifs. Première partie.
M. le Gouverneur, vous venez de faire valoir vos droits à la retraite. Dans
quel état se trouve la Banque centrale des Etats de l'Afrique de l'Ouest au
moment où vous la quittez ?
Ecoutez ; il n'y a pas d'âge limite pour exercer la fonction de Gouverneur.
Cependant, il est vrai, j'ai cessé mes fonctions ou plus exactement, j'ai décidé
de ne pas solliciter un autre mandat. J'ai écrit, à cet effet, au Président
Compaoré en sa qualité de Président en exercice de la Conférence des Chefs
d'Etat de l'Uemoa, le priant d'en informer ses pairs. C'est donc chose faite en
ce qui me concerne. Maintenant, dans quel état se trouve la Bceao au moment
je quitte mes fonctions ? Sans tomber dans la complaisance ou l'auto-
satisfaction, je peux affirmer que la situation est bonne. Je laisse une
institution monétaire crédible qui mérite son appellation de Banque centrale.
A cet effet, les observateurs les plus neutres, mais aussi les plus sévères et les
plus avertis, le reconnaissent.
En Afrique, parmi les institutions monétaires qui méritent cette appellation, la
Bceao fait partie du "trio gagnant" aux côtés de la Reserve Bank d'Afrique du
Sud par exemple. Je laisse aussi une entreprise dont la situation financière est
excellente. Je laisse une entreprise monétaire dont les ressources humaines
sont de qualité. Tout cela n'a pas toujours été ainsi, croyez-moi. Car nous
avons traversé des moments difficiles qui ont nécessité de déployer beaucoup
d'effort et de consentir beaucoup de sacrifice. Aujourd'hui, les eaux sont plus
calmes, au point certains Chefs d'Etat nous ont fait le… reproche d'avoir
conduit la Banque centrale dans cette situation : " trop riche ", disaient-ils.
Paradoxe que voilà ! Je préfère cette situation à celle qui était la nôtre, il y a
15 ou 20 ans en arrière. Bref, la situation monétaire et financière est bonne au
moment je la quitte. Au total, j’ai conscience que j’ai bien défendu les
couleurs de l’Union et partant, de la Côte d’Ivoire. Les chiffres sont pour
l'attester : réserves de changes, crédits à l'économie, crédits aux Etats, masse
monétaire, fonds propres, etc. pour ne retenir que ces quelques indicateurs
monétaires et financiers.
Ainsi la situation monétaire de l'Union est des plus solides, aujourd'hui.
Mais, on ne peut en dire de même de la situation économique.
Dans la dialectique entre situation monétaire et situation économique, il
faut toujours faire en sorte que la situation monétaire reflète la situation
économique. Ainsi, la santé monétaire devrait se retrouver dans l'économie.
Santé monétaire et sanéconomique doivent aller de pair. C'est tout l'art
du pilotage de la politique monétaire de faire en sorte qu'il n'y ait pas de
décalage de longue durée entre situation monétaire et situation économique.
Dans le cas de notre Union, et cela n'est pas une situation nouvelle, nous
observons, nous l'avons observée par le passé, que la situation monétaire est
saine, alors que l'on ne peut pas dire autant de la situation économique qui
demeure fragile. Taux de croissance du produit intérieur brut (PIB) faible,
finances publiques précaires, tout ceci comporte des risques…
De dévaluation ?
Je n'ai pas prononcé ce mot. Il y a des risques, dis-je ! Evidemment, si la
monnaie est durablement plus forte que l'économie, la tentation est grande de
dire qu'il y a une surévaluation de la monnaie par rapport aux actifs
économiques. Mais, cela ne conduit pas à la conclusion qu'il faille,
automatiquement, recourir à la solution d'affaiblissement de la valeur de la
monnaie. Pour moi, cela veut dire d'abord qu'il faut renforcer l'économie. A
cet égard, je reste persuadé qu'il y a encore des marges de croissance ; nos
politiques économiques doivent être de nature à rendre l'économie plus forte,
afin que la valeur de la monnaie en soit le reflet acceptable.
Ces marges de croissance, l'économie de l'Union ne les a toujours pas
capitalisées, malgré un précédent ajustement monétaire. Et l'intégration
économique a un train de retard sur l'intégration monétaire.
Au début des années 1990, notre région a connu cette situation qui, à certains
égards, et je pèse mes mots, pourrait ressembler à la situation que nous
traversons aujourd'hui ; à savoir faiblesse de la croissance économique,
surévaluation de la monnaie. Nous avions pensé qu'il fallait renforcer
l'intégration économique pour qu'elle soit au niveau de l'intégration monétaire
qui était déjà faite, depuis plus de 40 ans. C'est donc ainsi que le traité de
l'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) dont j'ai été l'un
des promoteurs, pour ne pas dire le promoteur au niveau de la BCEAO, a été
signé. Evidemment, ce sont les chefs d'Etat qui décident, mais sachez que
l'UEMOA est partie de la Banque Centrale des Etats de l'Afrique de l'Ouest.
Notre analyse était donc celle-là que vous faites, aujourd'hui. En effet, alors
que nous étions dans une zone monétaire parfaitement intégrée, la zone
économique n'existait pratiquement pas.
La zone économique créée, même les politiques économiques régionales
(PER) n'ont pas permis de corriger le déséquilibre, avec la situation
monétaire.
Beaucoup de choses ont été faites, depuis 1994-95, en particulier au niveau de
la législation, de la réglementation économique. Nombre d'initiatives ont été
prises, également, pour créer un environnement économique qui favorise
l'intégration. Maintenant, il faut meubler ce cadre normatif par des politiques
sectorielles communes de productions et d'échanges.
L'enjeu, aujourd'hui, c'est la mise en œuvre de la politique de production
communautaire, que ce soit dans les domaines agricole, industriel, de
l'aménagement de l'espace communautaire, du renforcement des capacités
humaines prévu dans le traité fondateur de l'UEMOA. C'est cela qu'il faut faire
pour créer un espace intégré, de production et d'échange qui correspondent à
l'espace monétaire commun.
L'heure est à l'action, il faut donc agir et vite. On agit déjà, peut-être le
faisons-nous mal ou pas suffisamment ; alors, il faut le reconnaître et aller
vite, afin de créer l'espace économique commun, le seul qui pourra nous
amener à atteindre les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) ;
c'est-à-dire atteindre un taux de croissance d'au moins 7% pour espérer duire
de moitié la pauvreté sur le continent à l'horizon 2015. L'Afrique en est loin, la
zone ouest-africaine francophone est encore plus loin. Il faut constater notre
retard en la matière et prendre véritablement les dispositions nécessaires pour
corriger cela.
Un autre constat qu'il convient également de faire, c'est que
l'assainissement des finances publiques, sous la surveillance de la Banque
centrale, n'a pas non plus été effectif. Résultat, 13 années après la
dévaluation du franc CFA, les Etats de l'Union font face encore à des
difficultés, au niveau des finances publiques.
C'est vrai qu'en matière de convergences budgétaires et d'assainissement de
finances publiques, on n'a pas fait beaucoup de progrès. Cependant, certains
pays ont fait des progrès extraordinaires en matière d'assainissement des
finances publiques. Je veux parler du Bénin, du Mali, et même du Sénégal,
pays qui, avant ces deux dernières années, avait une bonne situation des
finances publiques ; également le Burkina, etc. En revanche, d'autres n'ont pas
connu les mêmes succès. C'est le cas de la Côte d'Ivoire, du Togo, de la
Guinée-Bissau et du Niger. En Côte d'Ivoire, nous avons encore des
difficultés. Même si nous avons des ressources économiques qui font que nous
arrivons à payer certaines dépenses courantes essentielles, en particulier les
salaires. Mais, il faut que les Ivoiriens comprennent que cet effort, qui est fait
à l'égard des fonctionnaires, n'est pas fait proportionnellement à l'égard du
reste de l'économie nationale. Le gâteau ne suffit pas pour tout le monde !
Aujourd'hui, nous avons une situation des finances publiques des plus
difficiles, puisque nous avons, par exemple, des arriérés de paiement à
l'intérieur, -il s'agit des entreprises auxquelles l'Etat doit et qu'il ne peut pas
toujours payer entièrement et à temps-, qui affecte la croissance économique.
Heureusement, effectivement, qu'il y a ce dynamisme naturel ! Ici donc,
comme dans la plupart des Etats de notre Union, l'assainissement des finances
publiques demeure la problématique essentielle.
Dit ainsi, on dirait que les Etats sont les seuls à porter la responsabilité dans
cette difficulté financière. Ce n'est pas l'avis des Chefs d'Etat qui, vous le
savez, ont reproché à la Banque centrale de pratiquer une politique
monétaire qui ne soutient pas les économies des Etats membres…
Je ne sais pas trop techniquement ce que cela signifie. Je peux toutefois dire
que cette manière de faire de la politique monétaire a été abandonnée, depuis
longtemps dans les pays qui ont une monnaie sérieuse. C'est d'ailleurs pour
cela que l'on a coutume, désormais, de dire que faire de la politique monétaire,
c'est envoyer des messages. Par ailleurs, l'historique de l'intervention de la
Banque centrale a montré que de 1975 à 1990, nous avons fait du financement
direct ; que ce soit pour la commercialisation des produits agricoles, café,
cacao et autres; le financement direct d'un certain nombre d'investissements
fait par l'Etat, à travers l'article 15 des statuts de la Banque centrale qui
permettait aux Etats de tirer sur la monnaie, pour financer des investissements
sociaux : l'hydraulique villageoise en Côte d'Ivoire, par exemple, dans les
années 80, a été financée par ce moyen ; dans d'autres pays aussi, comme le
Niger, le Burkina Faso, etc. Financement direct encore de l'économie et de
l'Etat en ce qui concerne les besoins de trésorerie des Etats et des banques, etc.
Résultat de cette politique d'intervention direct: nous nous sommes retrouvés
avec un endettement colossal de l'Etat et des banques dans le portefeuille de la
Banque centrale, que ni les uns ni les autres ne pouvaient rembourser…
Ne pouvait-il qu'en être ainsi si la Banque centrale, elle-même, n'a pas su
encadrer ce financement ?
C'est plutôt facile à dire. Il s'agissait de droits de tirage au titre de l'Article 15
des statuts de la BCEAO par exemple, avec, évidemment, l'engagement de
rembourser. C'est cela l'encadrement. Car, ici comme ailleurs, droits et devoirs
vont de pair. Mais, si les Etats ne remboursent pas, la Banque centrale n'a pas
de bataillon pour les y contraindre. On s'est donc retrouvé avec un portefeuille
très alourdi. Souvenez-vous, la crise du système bancaire est aussi intervenue
à cette époque-là, à cause de cette politique d'intervention directe de la Banque
centrale dans l'économie. Depuis lors, nous avons fait des réforme, et nous
sommes passés aux mécanismes indirects, notamment, par le marché. Nous
avons créé un marché de l'argent à court terme : c'est le marché monétaire
dans lequel la Banque centrale est présente, pour permettre aux offres et
demandes de se rencontrer. Sous mon impulsion, nous avons également mis
en place un marché financier avec un compartiment de Bourse des valeurs.
Ainsi, la banque centrale n'intervient désormais que pour ajuster les
déséquilibres, faire l'appoint. En cas, par exemple, d'insuffisance des sommes
mobilisées par rapport au volume recherché. A l'inverse, lorsque offres et
demandes se rencontrent sur le marché et que l'on constate qu'il y a trop de
liquidité sur le marché, susceptible de créer des perturbations, du genre sortie
de devises, hausse des prix, etc., alors la Banque centrale intervient pour
absorber le surplus. C'est ce que font, maintenant, toutes les banques centrales.
Par ce mécanisme, la Banque centrale facilite la mise des ressources à la
disposition des acteurs économiques demandeurs, y compris l'Etat.
Aujourd'hui, c'est grâce à cette politique que les Etats financent leurs besoins
de trésorerie. Ils font des interventions sur le marché, sous forme d'emprunts
obligataires, par exemple, ou de bons de Trésor. Au total, la Banque centrale a
changé sa forme d'intervention, mais elle est toujours présente dans le marché
de l’argent de la zone.
La Banque centrale vit une " ère de changement de nération ". En même
temps que vous, est partie de l'institution la dernière génération des
pionniers de l'africanisation. Cette mutation ne comporte-t-elle pas de
risque ? Surtout dans un contexte économique qui présente des risques d'un
nouvel affaiblissement de la monnaie.
Je vous ai dit au départ que nous avons laissé une institution monétairement
saine, financièrement saine et humainement solide. Ce dont nous sommes le
plus fiers, du moins en ce qui me concerne, pour avoir participé à l'ensemble
de cette politique, c'est la qualité des ressources humaines que nous avons
laissées à la Banque centrale. Nous avons, dès les années 75, mis en place une
politique de formation. Nous avons donc créé un centre de formation qui a
formé des cadres d'une haute compétence. Tenez, une confidence : un d'entre
eux est Président de la République du Bénin, Yayi Boni. Il fait partie de la
troisième génération des jeunes cadres que nous avons formés. Beaucoup
d'entre eux, sont des ministres éminents. Il y en a un qui est directeur du
département Afrique au FMI, c'est Abdoulaye Bio Tchané; un autre est
ministre d'Etat au Bénin, c'est Pascal Koupaki. Je peux en citer d'autres encore
comme Jean-Baptiste Compaoré, ministre de l'Economie et des Finances, au
Burkina Faso. D'autres, en Côte d'Ivoire, ont occupé des fonctions importantes
: Alassane Ouattara, Kablan Duncan, Niamien N'Goran, Mme Viviane Zunon
Kipré et Koné Tiémoko sont des pionniers et sont aujourd’hui retirés. Aman
Ayayé, Yao Sahi... (Excusez du peu) font partie des jeunes que nous avons
formés. Il y a de la ressource et des hommes de qualité. Donc, je ne suis pas
inquiet et il n'y a pas à être inquiet.
Il y a certes de la ressource humaine de qualité, mais la Banque vit un
contexte marqué par l'aménagement de certains dispositifs de gestion.
Notamment en ce qui concerne le compte d'opération et le taux de
rémunération des dépôts. Ce sont des choses que vous avez négociées et qui
mettent la Banque en présence de nouvelles exigences en matière de
politique monétaire
Les nouvelles exigences de politiques monétaires, dont vous parlez, ont été
effectivement préparées. Soigneusement, d'ailleurs. D'abord par la formation
des hommes. Et ce sont les jeunes générations qui, par la suite, ont conduit ces
réflexions. Notamment les évolutions du dispositif de gestion des réserves que
nous avons sig avec le Trésor français dans le cadre de l'aménagement
monétaire qui existe entre nous et la France et auquel vous faites référence.
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