Le cerveau
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Les découvertes réalisées ont d’ores et déjà balayé plu-
sieurs certitudes que le grand public avait reçu des
scientifiques. Ce renouvellement des certitudes est jus-
tement le propre d’une révolution scientifique, comme
on le mesurera tout au long du cahier. Sans trop déflo-
rer le contenu des chapitres, citons trois bouleverse-
ments, par ordre d’importance :
- Alors que l’on pensait que le nombre de neurones était
maximal à la naissance, et ne faisait que régresser
ensuite, on sait aujourd’hui que le cerveau a une capa-
cité à remodeler son organisation, en interaction avec
son environnement. La notion de plasticité cérébrale
traduit cette capacité. Selon les activités réalisées, des
zones du cerveau se développent ou régressent. L’idée
d’une mort importante de neurones durant la vie est
aussi remise en cause. Le nombre de neurones dans le
vieillissement normal ne baisse que faiblement, c’est
plutôt la qualité des liaisons entre neurones qui est res-
ponsable de la baisse fonctionnelle. En 1998, la preuve a
même été apportée de la naissance de nouveaux neu-
rones dans le cerveau humain.
- Nos représentations courantes font du neurone la
superstar du cerveau. Il emblématise à lui seul cerveau
et intelligence. Mais on a reconnu récemment le rôle
majeur d’autres cellules du cerveau, dont l’existence est
connue depuis longtemps : les cellules gliales. Sans
elles, les connexions entre neurones sont limitées. La
découverte de leur fonction ouvre la voie à des
recherches et applications thérapeutiques car des
pathologies dont on comprenait mal le mécanisme
(maladie d’Alzheimer, épilepsie, accidents vasculaires
cérébraux…) s’avèrent en fait largement influencées par
les actions de ces cellules, en particulier les astrocytes.
- Alors que dans le sillage de Descartes les émotions
étaient considérées comme des « passions », contraires
à la raison, des travaux ont montré que sans émotions,
il ne pourrait y avoir de raison et de construction de la
pensée.
Recherche en neurosciences : quels enjeux ?
Les sciences du cerveau et du système nerveux poursui-
vent deux grands objectifs.
Au niveau de la recherche fondamentale, il s’agit de mieux
comprendre les fonctions cognitives, c’est-à-dire les
fonctions cérébrales qui permettent l’apprentissage et
l’utilisation des connaissances, comme la mémoire, la
perception, le langage, la capacité à se déplacer, à déci-
der une action, etc. Les chercheurs essaient aujourd’hui
de découvrir les règles que les cellules du cerveau met-
tent en œuvre pour représenter les choses, pour décider
une action. Ils cherchent aussi à établir comment les dif-
férentes zones du cerveau sont connectées entre elles, ou
comment les informations visuelles prennent forme dans
la conscience pour rétablir dans le cerveau l’unicité du
monde.
Les applications de ces recherches sont avant tout médi-
cales. L’enjeu « ultime » est en effet de comprendre et de
guérir les maladies neurologiques et mentales. Mais
nous remarquerons que la recherche appliquée vise aussi
à développer des technologies à partir de ce que l’on sait
du cerveau, en rotique par exemple, ou dans les modes de
calcul. De multiples domaines devraient profiter des
apports des sciences cognitives, comme l’éducation, la
prédiction économique ou l’informatique.
Sciences « dures » et sciences humaines : un même élan !
Les découvertes des neurobiologistes ouvrent des passe-
relles vers la psychologie, les sciences humaines, et la
philosophie. L’objectif d’une connaissance exhaustive du
cerveau tend à réunir dans un même élan de recherche
les sciences exactes et les sciences humaines, ce qui fait
parler de renouveau de l’esprit encyclopédiste. Dans la
plupart des laboratoires du monde, les neurobiologistes
travaillent en équipe avec des psycholinguistes, des infor-
maticiens, des cogniticiens, des mathématiciens, des sta-
tisticiens. C’est par exemple le cas de l’Institut des
Sciences Cognitives de Lyon, piloté par Marc Jeannerod.
En son sein, le Laboratoire « Langage, cognition et cer-
veau » travaille sur le langage. C’est le point de contact
privilégié entre les sciences dures et les sciences
humaines explique Ira Noveck, son responsable (lire l'in-
terview). De multiples disciplines tentent d’intégrer, avec
plus ou moins de rigueur, les acquis des neurosciences,
donnant lieu aux spéculations de la neurophilosophie, de
la neuropédagogie, de la neuroéthologie, ou même du
neuromarketing. Ces nouvelles disciplines sont décryp-
tées sans complaisance dans la 5
è
partie de ce cahier.
Les « dysfonctionnements » du cerveau : un défi majeur
Sur le plan de la forme, le cahier s’organise en cinq lobes,
pardon ! parties que nous résumons rapidement. Elles
brossent un état des lieux des recherches en neuros-
ciences et de leurs enjeux et implications dans le champ
de la santé. Nous profitons de l’occasion pour brosser un
tableau des neurosciences à Lyon et en Rhône-Alpes.
Le lecteur remarquera que nous avons repris dans le
cahier la distinction académique entre la neurologie, qui
se consacre aux maladies du système nerveux attri-
buables à une cause organique (comme la sclérose en
plaque), et la psychiatrie qui se concentre sur les mala-
dies pour lesquelles aucune cause organique n’est
connue. Mais il percevra bien que cette distinction ne
devrait pas survivre à cette révolution scientifique, comme
bon nombre de nos paradigmes. A mesure que la neuro-
logie progresse, la frontière entre neurologie et psychia-
trie devient de plus en plus contestable, au point que des
experts considèrent que la psychiatrie deviendra un jour
l’une des branches de la neurologie.
Vérités d’hier, fausses croyances d’aujourd’hui