
Reflexions, le site de vulgarisation de l'Université de Liège
© Université de Liège - http://reflexions.ulg.ac.be/ - 26 May 2017
- 4 -
L'effet provoqué sur le corps féminin par l'Opium s'avère encore plus visible. Nous voilà en présence de deux
femmes couchées : comment ne pas se souvenir ici de l'état de félicité ou de l'ivresse extrême des grandes
mystiques de la tradition chrétienne, si bien rendus dans quantité d'œuvres artistiques et littéraires d'autrefois ?
L'une, plus qu'alanguie, dont les cheveux ondulés au premier plan ont incorporé les volutes de parfum, a
manifestement perdu conscience. L'autre, à la position hautement érotique, est en train de jouir du parfum
tout en jouissant d'elle-même, et vice versa. Dans cette dernière figure, où la force olfactive a complètement
triomphé, l'opération fusionnelle a atteint son zénith, un septième ciel pourrait-on dire. Puisque « la femme
est parfum », conclut la chercheuse.
Métamorphose du sacré
Alors que dans la religiosité ancienne la diffusion - par contagion - d'un pouvoir autogénéré était assurée
par les corps saints eux-mêmes, comme en témoigne celui de la Vierge de Poussin, il en va tout autrement
dans le cas des parfums de Dior et d'Yves Saint-Laurent : maintenant, les corps féminins reçoivent, voire
subissent le pouvoir d'une entité autre qui les pénètre et les transforme, les réduisant à l'état de victimes de
forces transcendantes. Il est hors de question de contrôler cette puissance envahissante qui s'est résolument
déplacée vers la sensibilité, l'harmonie avec l'environnement. Là se donnait à voir un corps en parfait état avec
les nuages de parfum ; ici s'exposent des corps ondulés se syntonisant avec l'essence capiteuse s'échappant
des flacons.
La sacralité s'en trouve dès lors métamorphosée, ce qui signifie qu'elle a subi un « déménagement » d'après
l'étymologie grecque de ce mot. Au terme de son exploration de la relation existant d'une part entre la
représentation de la sensorialité olfactive et, d'autre part, les dimensions des expériences tant religieuses que
relatives au sacré souvent fortement imbriquées dans les images modernes et contemporaines, Maria Giulia
Dondero propose en conclusion de son analyse une acception originale du concept de « sacré », partagée à
vrai dire par d'autres chercheurs surtout des anthropologues et des théoriciens de religions: il s'agit, écrit-elle
notamment, d' « une force transcendante qui construit le cadre et le filtre par lesquels notre vie prend sens
[...], d'une force qui dévoile notre impuissance de nous déterminer nous-mêmes ».
(1) Texte figurant dans la revue Questions de communication, n° 23, « Figures du sacré », Boutaud et Dufour
(dirs), juin 2013. Par ailleurs, dans un ouvrage dirigé par Philippe Brenot en collaboration avec le Musée de la
Parfumerie de Grasse, Le Parfum et l'amour (Paris, L'Esprit du temps, 2013), elle vient de publier un chapitre
intitulé « Le parfum dans les iconographies religieuse et publicitaire » .