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Introduction.
La science économique a un bien étrange complexe : née de la philosophie morale qui
avait préparé le changement de l’ordre social et politique dans l’Europe des 17-18e siècles,
elle n’a de cesse de renier ses origines en cherchant constamment à prendre ses distances avec
les sciences morales et politiques. C’est peut-être la faute d’Adam Smith qui, après avoir
enseigné la théorie des sentiments moraux, en est venu à jeter les bases d’une science qui
traite des actions humaines d’où l’homme concret est exclu, où le diptyque finalité/éthique
est supplanté par le diptyque causes/effets.
Aussi a-t-elle de fortes réticences à conceptualiser certaines situations proprement
humaines où se mêlent l’objet et le sujet et à employer les termes qui rendent compte tout en
contrastes de leur réalité : richesse-pauvreté, conflits-solidarités, égalité-discrimination,
équité-injustice etc. bref, des termes qui renvoient à la matrice mouvante des rapports sociaux
et donc aussi à leur historicité (celle-ci s’entendant également ici dans le sens d’une diversité
de situations à un moment donné du temps chronologique). De même sont bannis les termes
qui suggèrent trop explicitement la dimension politique des actions de l’homme – c’est-à-dire
les choix qu’il est amené à faire envers ou contre ses congénères dans le rapport conflictuel ou
solidaire qui le lie à eux à l’intérieur de la Cité (et hors de la Cité maintenant que la Terre
entière est devenue un espace unifié où joueraient à plein les lois du marché).
Pourtant, la science économique ou l’Economique (on récuse à présent l’expression
classique d’Economie politique pour sa proximité originelle avec les sciences morales et
politiques qu’elle évoque en renvoyant à la Cité) est définie comme la science des choix ;
choix qui n’ont plus guère de dimension sociale (donc politique) – non plus que sociétale,
donc morale – mais seulement une dimension psychologique (encore que la psychologie aussi
en soit réduite à une sorte de rationalisation pavlovienne des comportements humains) : il
s’agit pour l’individu de prendre option pour des biens qui lui procurent le plus grand nombre
d’utilités pour un même quantum de peines, le tout sous contrainte de revenus (dont on ne sait
comment ils se forment), et dans un état donné des prix (dont on suppose qu’ils résultent de la
seule confrontation de l’offre et de la demande sur un marché). Mais alors que chez les
successeurs critiques d’Adam Smith (John Stuart Mill et Karl Marx tout spécialement), le
diptyque causes/effets prit l’allure d’un relativisme social-historique, rendu dans la double
détermination de la marchandise par le versant valeur d’échange de celle-ci, chez les
néoclassiques, l’héritage smithien se limita à la conception naturaliste-utilitariste de la
marchandise rendue dans la même double détermination par son versant valeur d’usage
. Une
transfiguration des rapports sociaux d’homme à homme en rapports économiques d’objet à
objet acheva de dégager la science économique de ses attaches morales quand ces objets n’ont
plus eu qu’incidemment, dans le nouveau corpus théorique, le statut de produit du travail
humain et que le travail lui-même partagea avec le capital le statut de facteur de production. Il
s’ensuivit un premier changement de paradigmes (qui s’est traduit par l’abandon du concept
Le concept de marchandise n’a pas livré tous ses secrets depuis Adam Smith. Si nombreux sont les économistes à admettre,
à sa suite, qu’il est l’unité de la valeur d’usage et de la valeur d’échange, ils ne se représentent pas tous le contenu
contradictoire de cette unité, de laquelle découlent les limites de la prétention des économistes néoclassiques à faire de
l’économie une science autonome des sciences morales et politiques. Pour aller au plus court, et sans entrer ici dans des
considérations d’ordre épistémologique relatives au statut théorique de l’économie, nous dirons que la valeur d’usage est
l’expression subjectivée des rapports homme-nature en ce sens que l’homme, en s’appropriant la nature, dote sa relation à
cette dernière d’une dimension proprement humaine ; tandis que la valeur d’échange est l’expression objectivée des rapports
homme-homme en ce sens que la relation de l’homme à autrui est médiatisée par les objets en sorte que dans l’échange, les
acteurs s’effacent pour ne rien laisser paraître de leur humanité. La science économique est donc fondée sur un double
malentendu.