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Le phénomène de non-observance pourrait en fait représen-
ter le révélateur d’un conflit entre deux tendances de la mé-
decine contemporaine [8]. D’un côté, l’avènement de la prise
en compte de l’autonomie du patient : dans ce cadre, se
situe le développement de l’éducation thérapeutique et de
la participation du patient aux décisions médicales ; on va
jusqu’à parler d’« empowerment », où le patient et le mé-
decin discutent d’égal à égal, le médecin étant surtout là pour
aider le patient à faire ses choix de la manière la plus infor-
mée possible, et ensuite l’aider à accomplir les stratégies
thérapeutiques qu’il aura choisies [9]. Mais aussi, de l’autre
côté, le développement d’une médecine de plus en plus ef-
ficace, de plus en plus préventive, qui propose des contrain-
tes thérapeutiques à des gens qui sont de moins en moins
malades, voire qui ne le sont pas puisqu’ils en sont (encore)
au stade de risque ; et dans cet ordre d’idée, on accumule
l’evidence-based medicine prouvant que ces méthodes sont
statistiquement efficaces, comme si la médecine cherchait
à fourbir les arguments à donner aux patients hésitants.
Il apparaît ici que la problématique de l’observance est indis-
sociable de celle de la relation thérapeutique et de ses dif-
férents modèles : faut-il adopter un modèle paternaliste (je
choisis pour lui), informatif (je lui donne les faits, à lui de
choisir), interprétatif (non seulement je lui donne les faits,
mais de plus je l’aide à décrypter ses préférences) ou déli-
bératif (je lui donne les faits, je l’aide à décrypter ses préfé-
rences, mais aussi, je lui dis ce que moi je préfère, afin qu’il
puisse, éventuellement, après avoir délibéré, se ranger à mes
arguments) [10] ? L’art médical ne consiste-t-il pas à savoir
choisir entre ces différents modèles, en fonction du patient
et du moment, le choix du modèle de relation thérapeutique
pouvant évoluer chez un patient donné ?
Conclusion
En diminuant l’efficacité des thérapeutiques proposées au pa-
tient par le fait que celles-ci ne sont pas appliquées, la non-
observance thérapeutique est d’abord une question clinique.
Dans la mesure où elle est souvent observée dans le cadre de la
précarité, elle a une signification sociale. En tant que résultante
des états mentaux qui conduisent le patient à accepter ou refu-
ser d’accomplir le geste proposé, elle peut être analysée du
point de vue de la philosophie de l’esprit. Enfin, elle peut être vue
comme la réponse faite par le patient au dilemme posé par les
deux désirs contradictoires du médecin d’agir pour le bien de
son patient et de respecter son autonomie : la question de l’ob-
servance thérapeutique est donc aussi une question éthique.
Remerciements : Les aspects philosophiques et éthiques de l’ob-
servance sont abordés en détail dans les deux ouvrages de l’auteur,
Pourquoi se soigne-t-on, une esquisse philosophique de l’obser-
vance, Préface de Pascal Engel, Collection Clair & Net, dirigée par
Antoine Spire, Le Bord de l’Eau, 2005, 272 pages, et Clinique de
l’observance, l’exemple des diabètes, John Libbey Eurotext, Collec-
tion Pathologie, Science, Formation, 2006, 185 pages, dont sont ti-
rées les figures 1 et 2 de cet article.
Encadré
Le questionnaire de Girerd
• Ce matin avez-vous oublié de prendre votre médicament ?
• Depuis la dernière consultation avez-vous été en panne
de médicament ?
• Vous est-il arrivé de prendre votre traitement avec retard
par rapport à l’heure habituelle ?
• Vous est-il arrivé de ne pas prendre votre traitement parce
que, certains jours, votre mémoire vous fait défaut ?
• Vous est-il arrivé de ne pas prendre votre traitement parce
que, certains jours, vous avez l’impression que votre traite-
ment vous fait plus de mal que de bien ?
• Pensez-vous que vous avez trop de comprimés à prendre ?
Compter un point par réponse positive. Si le score est su-
périeur à 3, le patient peut être considéré comme non-ob-
servant à la prise médicamenteuse.
Références :
1. World Health Organization: Adherence to long term therapies, time for action. Genève; WHO: 2003. 211 pages.
2. McNabb WL. Adherence in diabetes: can we define it and can we measure it? Diabetes Care. 1997;20:216-8.
3. Vermeire E, Wens J, Van Royen P, Biot Y, Hearnshaw H, Lindenmeyer A. Interventions for improving adherence to treatment recommendations in people with type 2 diabetes
mellitus. Cochrane Database Syst Rev. 2005;18:CD003638.
4. Girerd X, Hanon O, Anagnostopoulos K, Ciupek C, Mourad JJ, Consoli S. Évaluation de l’observance du traitement anti-hypertenseur par un questionnaire : mise au point et utilisation
dans un service spécialisé. Presse Med. 2001;30:1044-8.
5. Reach G. Pourquoi se soigne-t-on, une esquisse philosophique de l’observance. Latresne ; Le Bord de l’Eau : 2005. 272 pages.
6. Ainslie G. Beyond microeconomics, conflict among interests in multiple self as a determinant of value, In: The multiple self, Elster J, ed. Cambridge; University Press: 1985. p. 145.
7. Reach G. Role of habit in adherence to medical treatment. Diabet Med. 2005;22:415-20.
8. Reach G. Clinique de l’observance, l’exemple des diabètes. Paris ; John Libbey Eurotext : 2006. 185 pages.
9. Funnell MM, Anderson RM, Arnold MS, Barr PA, Donnelly M, Johnson PD, Taylor-Moon D, White NH. Empowerment: an idea whose time has come in diabetes education. Diabetes
Educ. 1991;17:37-41.
10. Emanuel EJ, Emanuel LL. Four models of the physician-patient relationship. JAMA. 1992;267:2221-6.
En résumé : la non-observance thérapeutique
hC’est un problème crucial de la médecine contemporaine, du fait de sa fréquence et de ses conséquences médicales et
économiques.
hC’est aussi une question complexe, concernant toutes les maladies, surtout chroniques, ou silencieuses, et concernant
aussi plutôt les traitements complexes.
hLes patients ne sont pas entièrement observants ou non-observants, leur environnement propre pouvant les pousser à la
non-observance.
hLe phénomène de non-observance est sans doute révélateur d’un conflit entre deux tendances de la médecine contem-
poraine : une meilleure prise en compte de l’autonomie du patient, et une efficacité de plus en plus grande.
415novembre 2006MÉDECINE
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