Evaluation du bien-être et de la pauvreté en économie : théorie

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Evaluation du bien-être et de la pauvreté en économie :
théorie normative et expérimentation
Economic assessment of welfare and poverty: normative
theory and experimentation Brice MAGDALOU
CEREGMIA, Université des Antilles et de la Guyane
Résumé :
L'objectif de ce chapitre est de présenter le cadre conceptuel généralement utilisée par
l'économiste pour appréhender, puis évaluer la pauvreté. En tout premier lieu, notre objectif
sera de montrer que les mesures proposées en économie ne sont pas de simples indicateurs
statistiques, mais plutôt des outils incorporant des jugements de valeurs portés sur la façon
d'envisager le bien-être social. Nous présenterons à cette fin l'économie normative, sa
méthode et ses principaux objectifs. Nous exposerons ensuite le mode de sélection d'un indice
particulier, sur la base des propriétés que l'on souhaite imposer à ce dernier.
Abstract:
The objective of this chapter is to present the conceptual framework generally used by
economists to understand and assess poverty. First and foremost, our goal is to demonstrate
that the measures used in economics are not simple statistical indicators, but rather tools that
contain value judgments regarding social welfare. We will present the methodology and main
objectives of this form of normative economics. We will then expose the selection method for
particular indicators on the basis of relevant characteristics.
Introduction
La pauvreté peut être définie comme une situation dans laquelle les individus ne disposent pas
des ressources nécessaires pour satisfaire les besoins essentiels de la vie. Bien qu'il soit
possible de s'accorder assez unanimement sur une telle définition, il est probable que de
profondes controverses apparaîtront dès lors que nous chercherons à préciser chacun de ses
termes : qu'appelle-t-on besoin essentiel ? Les ressources évoquées sont-elles uniquement
matérielles, intègrent-elles des attributs immatériels ? La particularité du concept de pauvreté
est qu'il fait référence à des phénomènes économiques et sociaux complexes, à multiples
facettes, qui peuvent fortement varier d'une société ou d'une culture à une autre. Il semble dès
lors impossible de l'appréhender dans une perspective unique. Les complémentarités
d'approche entre les différentes sciences humaines et sociales semblent être la seule voie à
suivre pour apporter des réponses à ce phénomène, que la croissance et le progrès ne semblent
à eux seuls pouvoir résoudre.
L'objectif de cet article est de fournir quelques repères méthodologiques, pour un lecteur peu
familier de la littérature économique, sur la manière dont la définition et l'évaluation de la
pauvreté peuvent être abordées en économie. Les travaux sur le sujet étant extrêmement
vastes est les angles d'attaque tellement nombreux – d'ailleurs parfois en opposition, comme
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nous pourrons le voir – il n'est bien évidemment pas question de présenter exhaustivement les
différentes approches, mais plutôt dans tracer les principaux contours. Nous nous focaliserons
plus précisément sur l’élaboration des outils de mesure de la pauvreté. Bien qu’elle soit depuis
très longtemps investie, cette question reste d’actualité à plusieurs niveaux. Tout d’abord, la
plupart des indicateurs existants ne retracent que très partiellement le phénomène de pauvreté,
car ils se concentrent généralement sur les attributs matériels de l’individu. S’ils souhaitent
intégrer des dimensions immatérielles, ils vont être confrontés à l’épineux problème de la
quantification, ces dernières ne pouvant généralement pas être appréhendées de façon
cardinale (comme la santé par exemple). Plus problématique encore, les indicateurs
multidimensionnels (comme l’indice de développement humain, IDH) n’ont toujours pas
réglés la question de la confrontation entre les dimensions, à savoir comment une
détérioration dans une dimension (exemple le revenu) peut être compensée par une
amélioration dans une autre (exemple la santé). Les débats sont encore largement ouverts, et
les méthodes loin d’être abouties.
Si l’on souhaite évaluer l’impact d’une politique touristique sur la pauvreté, dans le cas où le
pays hôte est un pays en voie de développement, il faut au préalable se doter d’instruments
adaptés pour pouvoir quantifier la pauvreté. La particularité ici est que la notion de pauvreté
ne revêt pas le même sens d’une société à l’autre. Aussi, une des caractéristiques de l’activité
touristique dans les pays en voie de développement est qu’elle ne bénéficie en général qu’à
une toute petite partie de la population. Ainsi pour deux villages voisins, le premier jouira
assez largement des retombées économiques du tourisme, alors que le second n’en profitera
que très marginalement. Comment dans ce contexte appréhender la mesure de la pauvreté ?
Comment la définir et comment rendre compte des disparités entre groupes sociaux ? Notre
objectif ne sera pas de répondre intégralement à ces questions, mais plutôt de montrer sur quel
socle doit se baser la discussion. Nous verrons que ce n’est qu’après avoir tracé la marche à
suivre qu’il nous sera possible de progresser. Nous essaierons de montrer que des
considérations normatives sont inévitables, et que le cadre dans lequel doit être ancrée
l’analyse est celui de l’économie normative. Ceci ne nous empêche pas d’être à l’écoute des
opinions et comportements de tous. Une méthode qui nous semble particulièrement adaptée,
et que nous exposerons brièvement, est la méthode expérimentale. Cette dernière permet une
procédure d’aller-retour constructive entre la théorie et la pratique.
Après cette brève introduction, cet article sera structuré en quatre sections. Dans la section 2,
nous présenterons les grandes lignes de l’économie normative, en précisant et justifiant le
cheminement intellectuel qu’elle s’inflige. Nous évoquerons également les défis auxquels elle
fait face, suite notamment à l’émergence de l’approche subjective du bonheur. Alors que la
première cherche à définir des critères objectifs permettant d’évaluer le bien-être des
individus, la deuxième propose d’interroger directement les individus, puis d’agréger les
réponses obtenues afin de construire des indicateurs de bonheur. Dans la section 3, nous
aborderons plus en détails la problématique de la pauvreté. Nous exposerons les questions
concrètes auxquelles il faut répondre avant l’élaboration d’une mesure globale de pauvreté.
Ceci concerne notamment le choix des dimensions à prendre en considération, ou encore la
stratégie à adopter pour définir un individu comme pauvre. Nous illustrerons également
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l’approche axiomatique, permettant de caractériser des indicateurs admissibles de pauvreté.
L’idée est ici de proposer de petits principes, transparents d’un point de vue éthique, que l’on
va associer entre eux pour agrémenter progressivement notre conception de plus ou moins
grande pauvreté. La section 4 tentera de montrer que l’approche normative et l’approche
subjective peuvent trouver un terrain d’entente, à travers la méthode expérimentale.
L’économie expérimentale consiste à observer les comportements réels d’individus dans un
contexte économique simulé, reproduisant fidèlement le cadre fixé par la théorie. Nous
montrerons en quoi elle peut servir à la construction des indicateurs, mais également comment
elle peut être utilisée pour tester des programmes de lutte contre la pauvreté. Enfin, une courte
conclusion sera proposée dans la section 5.
1. Les fondements normatifs de l’évaluation de la pauvreté
1.1. Démarche normative et économie du bien-être
Comme peuvent l'admettre de nombreux économistes de la pauvreté, reconnus dans leur
discipline comme par exemple James E. Foster, il existe un profond décalage entre la
littérature théorique sur l'évaluation de la pauvreté et les travaux empiriques menés sur la
question (Foster, 1994). Le théoricien considèrera, souvent à juste titre, que les études
empiriques utilisent des outils simplistes dont les fondements normatifs ne sont pas maîtrisés
par le praticien et fortement critiquables. L'exemple le plus frappant est l'utilisation de la
proportion de pauvres (poverty headcount ratio) comme mesure standard de la pauvreté par la
plupart des organismes internationaux. A cette critique les praticiens pourront y opposer le
fait que les travaux théoriques se ramènent trop souvent à de purs « exercices de style »,
inadaptés à la problématique concrète de l'évaluation de la pauvreté. Cette opposition, que l'on
peut ramener à la confrontation de paradigmes concurrents dans les disciplines scientifiques,
reste profondément ancrée dans les esprits et la communication en devient d'autant plus
difficile.
Dans cet article nous nous placerons du côté de l'économiste-théoricien, cherchant à montrer
que tout progrès dans la compréhension de la pauvreté passe obligatoirement par une
procédure d'aller-retour entre raisonnement purement théorique et confrontation au terrain. La
première caricature qu'il est nécessaire de lever est l'image de l'économiste comme agent-
comptable, abordant la question de la pauvreté sur la base des plus simples attributs
monétaires, comme le revenu. Les travaux théoriques sur la pauvreté appartiennent
essentiellement à la branche de l'économie dite normative. Tous les regards sont ici focalisés
sur le bien-être social, sa définition, ses méthodes d'évaluation et les choix sociaux à mettre en
œuvre pour l'améliorer. La pauvreté apparaît comme une dimension du bien-être de telle sorte
qu'une augmentation de la pauvreté, toutes choses égales par ailleurs, aura pour conséquence
une détérioration de ce dernier. Vouloir mesurer la pauvreté en économie, c'est donc avant
tout chercher à définir le bien-être social.
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L'analyse de la pauvreté relève d'une approche normative car elle nous amène à définir des
concepts comme « amélioration » ou « détérioration » de la situation d'un individu.1 Ceci
constitue un jugement de valeur porté sur le bien-être – qui plus est éthique car il définit ce
qui apparaît comme bon pour l'individu – et non un jugement de fait. Ce caractère normatif ne
remet aucunement en question la scientificité de la démarche, car cette dernière peut respecter
toutes les règles requises de transparence et de rigueur. Tout d'abord, il ne faut pas confondre
jugement de valeur et opinion personnelle. Un jugement de valeur est ici défini comme le fruit
d'une analyse froide et objective, sans aucun parti-pris. Le contenu de ce dernier dont être le
plus explicite possible, afin qu'il puisse être évalué sans difficulté. Ensuite, comme le souligne
Mongin (1999), l'économiste ne cherche pas à approuver ou désapprouver les jugements de
valeur énoncés. Il les prend comme des données et tente de voir quelles peuvent en être les
implications – par exemple en ce qui nous concerne, sur les outils de mesure de la pauvreté.
Ce cadre méthodologique est celui suivi par l'économie normative moderne, dont les bases ont
été jetées par Kenneth Arrow (1951).
La question de la pertinence des jugements énoncés ne peut cependant être évitée. C'est là que
les principales difficultés surviennent, car des compromis ou des arbitrages sont parfois
nécessaires afin d'obtenir des outils utilisables en pratique. La règle de conduite est de ne
retenir, dans la mesure du possible, que les jugements de valeur les moins critiquables. Un
exemple de principe généralement accepté en économie du bien-être est celui de « l'optimalité
au sens de Pareto ». Nous admettons pour cela l'existence d'une fonction d'utilité pour chaque
individu, ayant pour vocation de représenter les préférences de ce dernier, observable sur la
base de ses choix. Un état social est optimal au sens de Pareto si l'utilité d'au moins un
individu dans la société est supérieure, dans cet état, à celle qu'il aurait dans n'importe quel
autre état réalisable, et que l'utilité d'aucun individu n'y est inférieure. Ce principe est un
jugement de valeur peu exigeant, que la plupart d'entre nous trouverons légitime.
Dans l'énoncé précédent, aucune substance n'a été donnée au terme d'utilité. Cette notion est
la pierre angulaire de l'analyse: pour l'économiste l'individu cherche à maximiser son utilité,
sous les contraintes propres à l'environnement dans lequel il évolue (comme le revenu par
exemple). Si l'on peut accepter la démarche, la notion d'utilité apparaît souvent floue aux yeux
du profane. Les économistes en sont grandement responsables. Comme le remarque Sen
(1985), le débat originel des pères de la discipline – comme Adam Smith, Jérémy Bentham ou
encore Vilfredo Pareto – cherchant à circonscrire avec finesse la notion d'utilité, s'est
progressivement déplacé vers celui du choix du cadre formel. Ainsi la rigueur mathématique
s'est substituée au débat d'idées. Tout ceci s'est fait au détriment de l'analyse, au point même
d'en oublier parfois l'objet sur lequel se porte la mesure pour se focaliser sur les mesures elles-
mêmes. La critique adressée aux économistes sur les outils qu'ils emploient, souvent sévère,
n'est donc pas totalement infondée. Mais nous verrons par la suite que ceci n'est pas une
raison suffisante pour abonner le cadre méthodologique que nous venons d'exposer.
1 Nous ne rentrerons pas dans les débats épistémologiques et historiques autour de la distinction entre économie
positive et économie normative. Le lecteur intéressé pourra consulter l'article de Mongin (2001).
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1.2. La pauvreté du point de vue de qui ?
Dans un contexte de mesure de la pauvreté, que l'on peut définir comme une privation de
bien-être voire de bonheur, la problématique de l'utilité est double. Le premier axe de
réflexion porte sur son contenu : quelles sont les dimensions où les privations de l'individu
peuvent caractériser une situation de pauvreté ? Le deuxième concerne l'observateur, celui qui
est à même d'évaluer la situation de l'individu. C'est sur ce dernier point que nous nous
focaliserons dans cette sous-section. L'approche normative utilise la fiction de l'observateur
bienveillant, qui a pour mission d'apprécier le sort de chacun, de manière anonyme et
désintéressée. Concrètement cette démarche revient à identifier une norme sociale,
représentative de valeurs communes, permettant d'émettre un jugement objectif. On remplace
donc l'utilité, basée sur les préférences propres de l'individu, par une évaluation externe : un
individu est considéré comme pauvre s'il l'est au regard de cette norme sociale.
Néanmoins, certains d'entre nous seront tentés de définir la pauvreté comme un sentiment
propre, plutôt que comme une privation objective en ressources : un individu parfaitement
satisfait de son mode de vie, ne souhaitant aucun changement, mais répertorié parmi les
pauvres (selon la grille de lecture utilisée) doit-il être considéré comme tel ? Ces deux
arguments ont servi de matière première à une littérature récente, afin d'abandonner le cadre
standard de l'économie du bien-être, pour se tourner vers les mesures subjectives du bonheur.
Cette approche revient à interroger l'individu sur la satisfaction que lui procure son travail, sa
vie ou autre, qu'il doit ensuite reporter sur une échelle cardinale (de 0 à 10 par exemple). Pour
le contexte spécifique de la pauvreté, des seuils subjectifs de pauvreté ont été proposés (voir
Van Praag et Ferrer-i-Carbonell, 2008).
Cette approche permet d'enrichir le débat sur l'évaluation de la pauvreté. Sa particularité est
de s'appuyer sur des résultats importants issus notamment de la psychologie qui n'ont été,
pendant longtemps, que peu considérés par les économistes. Par exemple, il est aujourd'hui
admis que la croissance du PIB et du niveau de vie objectif, pendant la deuxième moitié du
20ème siècle, n'a pas entraîné un accroissement du bonheur au sein des sociétés occidentales.
Ce dernier est resté parfaitement stable (paradoxe identifié initialement par Easterlin, 1974).
Aussi, il est à noter que dans le processus d'évaluation de sa satisfaction, un individu prend en
compte les éléments de sa vie personnelle (revenu, santé, ... etc.), mais qu'il accorde un poids
tout aussi important à la comparaison de sa situation par rapport à celles d'autres personnes,
proches de lui socialement (voir Clark et al., 2008). Sur ce constat, certains défenseurs de
l'approche subjective considèrent que la seule façon d'évaluer le niveau de bien-être ou de
pauvreté d'une société est de solliciter directement l'avis des individus concernés. L'idée est
donc d'abandonner le cadre normatif de l'économie du bien-être, car fondé sur une vision
partielle voire inadéquate de la pauvreté et accusé de paternalisme. Si nous admettons sans
difficulté qu'une reconsidération de la notion de pauvreté est souhaitable, et que cette dernière
n’a pas le même sens en fonction des sociétés considérées, nous tenterons de montrer que
l'approche subjective peut paraître périlleuse d'un point de vue méthodologique.
Tout d'abord, rappelons que l'économie appréhende l'individu sur la base de ses
comportements, plutôt que sur la base de ses déclarations. L'économiste admet généralement
que les véritables préférences de l'individu peuvent être révélées par ses comportements – par
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