Histoire économie & société
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Marseille et la question du mercantilisme : privilège, liberté et économie
politique en France, 1650-17501
Jeff Horn
Histoire économie & société / Volume 2011 / Issue 02 / June 2011, pp 95 - 111
DOI: 10.3917/hes.112.0095, Published online: 05 March 2012
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Jeff Horn (2011). Marseille et la question du mercantilisme : privilège, liberté et économie politique en France, 1650-17501.
Histoire économie & société, 2011, pp 95-111 doi:10.3917/hes.112.0095
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Marseille et la question du mercantilisme :
privilège, liberté et économie politique
en France, 1650-17501
par Jeff Horn2
Résumé
Cet article cherche à mettre en lumière l’efficacité des transformations des politiques publiques
qui ont permis à l’
É
tat des Bourbons de retrouver et de fortifier sa position dominante dans le
commerce européen avec l’Empire ottoman entre 1650 et 1750. Ces mesures reposent sur l’utilisation
à la fois du privilège et de la liberté et elles ont été concentrées sur le port franc de Marseille comme
relais entre les produits lainiers du Languedoc et les marchés du Levant. Les succès français en
Méditerranée sont issus de politiques gouvernementales qui ressemblent à celles mises en œuvre
par les compétiteurs directs de la France dans le monde atlantique. Ils révèlent les similitudes dans
les approches économiques des
É
tats ouest-européens à l’époque moderne, et démontrent par là-
même que l’historiographie anglophone comprend encore mal les concepts de mercantilisme, de
développement économique et les débuts de l’industrialisation.
Abstract
Jeff Horn seeks to demonstrate the evolution of effective French state policies that enabled the
Bourbon state to recover and maintain a dominant position in European trade with the Turkish Empire
in the century between 1650 and 1750. These policies featured the deployment of both privilege and
liberty and centered around the role of the free port of Marseille as the linchpin between woolens
production in Languedoc and markets in the Levant. French successes in the Mediterranean stemmed
from governmental policies that closely resembled those of its closest competitors in the Atlantic
world and reveal the similarities of western European states economic approaches in the early-
modern era, thereby demonstrating important limitations in current English-language conceptions
of mercantilism, economic development and early industrialization.
1.
Les recherches pour réaliser cet article ont été soutenues par une bourse académique d’été octroyée par
le Manhattan College en 2010, ainsi que par une bourse d’été du National Endowment for the Humanities en
2009.
2. Traduit par Jean-François Dunyach.
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96 Jeff Horn
Le mercantilisme français avait déjà une piètre réputation dans le monde anglophone
bien avant la publication de la Richesse des nations d’Adam Smith en 1776. Utilisé péjorati-
vement, le « mercantilisme » a fini par symboliser l’absolutisme de l’Ancien Régime et une
vision non compétitive et exagérément statique de l’économie. Depuis le XVIII
e
siècle, les
récits en langue anglaise ont généralement laissé entendre que la persistance du mercanti-
lisme expliquait la Révolution de 1789 et avait retardé une révolution industrielle en France.
De nos jours encore, même si certains historiens considèrent le mercantilisme comme un
système économique sérieux, le cas français est le plus souvent décrit, soit comme un
élément de comparaison non pertinent dans l’histoire intellectuelle de l’économie politique
britannique, soit comme un modèle d’échec de l’
É
tat fisco-militaire
3
. De telles approches
oublient la créativité des politiques économiques inhérentes tant à l’absolutisme français
qu’au mercantilisme en France. Plutôt que de prendre pour argent comptant les critiques de
Smith, cet article se propose d’étudier un cas d’intervention des Bourbons dans l’économie
pour évaluer les succès et les revers du mercantilisme face aux principaux rivaux de la
France.
Mon analyse de la pratique du mercantilisme se focalisera sur la ville de Marseille et
ses liens commerciaux au sein de la Méditerranée. Dans le monde anglophone, l’histoire
des entrepôts commerciaux de Marseille, comme celle du mercantilisme lui-même, ont
été longtemps négligées au profit des relations entre les Amériques et le Ponant, dans la
mesure où les ports français de l’Atlantique étaient mieux connus. Les historiens anglo-
américains ont donc généralement sous-estimé le rôle des Français en Méditerranée jusqu’à
la conquête de l’Algérie, alors que le développement économique du littoral méditerranéen
à l’époque moderne sous l’impulsion du commerce avec le Levant doit être regardé comme
l’un des plus grands succès de la monarchie
4
. L’évolution des relations commerciales avec
la Méditerranée fournit également un contrepoint aux historiens centrés sur l’Atlantique qui
décrivent les performances économiques françaises au mieux comme celles d’un honorable
second
5
. En étudiant le rôle joué par l’administration des Bourbons dans le développement
économique de Marseille et de son arrière-pays manufacturier, j’espère rétablir le caractère
central de cette région afin de mieux comprendre l’économie française et européenne,
et montrer toute l’efficacité de la combinaison par les Français de la réglementation
étatique avec les privilèges commerciaux quand celle-ci était appliquée à la compétition
commerciale, tout en nuançant la réputation globalement négative du mercantilisme6.
3.
Cette production historique a naturellement d’autres points forts. Sur la seconde thèse, voir Leandro
Prados de la Escosura (dir.), Exceptionalism and Industrialisation : Britain and its European Rivals, 1688-1815,
Cambridge, Cambridge University Press, 2004. Sur la première, voir Carl Wennerlind et Philip J. Stern (dir.),
Rethinking Mercantilism : New Perspectives in Economic Thought, New York, Palgrave, 2011. J’ai exposé mes
réserves sur cette littérature lors d’une conférence donnée en mars 2009 à l’Université de Columbia, sous le même
titre, dans une version préliminaire de ce travail. Pour une approche française récente, voir François Crouzet, La
Guerre économique franco-anglaise au XVIIIesiècle, Paris, Fayard, 2008.
4.
Le Levant renvoie aux domaines turcs ottomans le long de la Méditerranée, depuis la Dalmatie jusqu’à
l’
É
gypte, en incluant les diverses îles, notamment la Crète et Chypre. L’Afrique du Nord, officiellement sous
contrôle turc, était traitée séparément par le gouvernement français mais certaines statistiques l’incluent avec les
autres domaines.
5.
Des illustrations nuancées de cette perspective, notamment en ce qui concerne les différents aspects de
l’économie et de sa réglementation se trouvent dans Leandro Prados de la Escosura (dir.), Exceptionalism and
Industrialisation,op. cit. ; voir également Paul Cheney, Revolutionary Commerce : Globalization and the French
Monarchy, Cambridge, MA, Harvard University Press, 2010.
6.
James B. Collins porte le même jugement sur le mercantilisme dans The State in Early-Modern France,
New York, Cambridge University Press, 2009, 2eédition.
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Libérée de quasiment toute restriction commerciale par le statut de port franc accordé
par la Couronne en 1669, Marseille a également reçu une série de privilèges commerciaux
avec l’Empire ottoman. L
É
tat français a complété ces actions en accroissant sa surveillance
sur les biens manufacturés envoyés au Levant. Un tel mélange de mesures – le déploiement
simultané de privilèges et de libertés pour promouvoir l’essor économique – est caracté-
ristique de la politique économique française après 1650, mais, dans l’historiographie de
langue anglaise, sa particularité et les actions réelles de l’
É
tat français ont été ignorées
au profit de l’examen de la rhétorique des commentateurs contemporains britanniques.
L’intervention de l’
É
tat a accru la compétitivité internationale de la France, permettant à
la ville et au royaume de battre les Anglais, les Hollandais et les Italiens à leur propre jeu.
En Méditerranée, « le monde tourna à l’envers » pendant un siècle après 1650, alors que
les Français reprenaient une position dominante sur des marchés levantins perdus quelque
temps plus tôt. La politique française en Méditerranée fut au départ similaire à celle de la
Grande-Bretagne dans d’autres parties du monde ; elle révèle les présupposés erronés qui
fondent les critiques anglophones à courte vue sur la gestion économique des Bourbons.
La place du Levant dans l’économie française
La politique économique française au XVII
e
siècle fut longtemps inconsistante, mais dès
que Louis XIV eut accordé sa confiance à Jean-Baptiste Colbert pour la supervision de
l’économie, l’
É
tat Bourbon ouvrit une ère d’approche plus cohérente de son dévelop-
pement économique, qui se maintint à peu près inchangée jusqu’en 1750
7
. L’économie
politique française consistait en un ensemble de mesures, plus tard connu sous le titre
de mercantilisme, afin de gérer le marché tout en stimulant le commerce et la navigation.
Le mercantilisme fait ici référence à une forme distincte de capitalisme en liaison avec
le système économique adopté par les
É
tats européens de l’ère moderne, caractérisé par
la réglementation étatique de l’activité économique, particulièrement le commerce, afin
d’augmenter l’approvisionnement domestique en monnaie métallique. En tant que système,
le mercantilisme cherchait à substituer les biens produits à l’intérieur des frontières de
l’
É
tat à ceux produits à l’étranger, afin d’augmenter les revenus fiscaux et de maintenir une
balance commerciale positive. Un élément fondamental du mercantilisme moderne, qui
contribua à tous ces buts, fut l’acquisition et le développement de colonies outre-mer.
Le mercantilisme fut également l’expression économique d’un système de patronage
par lequel l’
É
tat organisait non seulement la production et l’échange commercial, mais
usait de privilèges économiques pour exercer son autorité, maintenir la stabilité politique
et impliquer les élites
8
. L’économie et la politique étaient alors intimement mêlées. Le
long du littoral méditerranéen, le privilège, entendu comme un élément de la politique
économique d’
É
tat, étendit l’activité manufacturière privée, contribua au développement
de nouveaux marchés et attira des consommateurs d’outre-mer, dans des proportions plus
volontiers associées au laisser-faire du libéralisme économique.
Pour la France des Bourbons, entre 1650 et 1750, la politique économique ne fut pas la
clé de la survie de l’
É
tat comme elle le fut pour ses rivales maritimes
9
. Bien qu’également
contraints par la conduite de la guerre et des crises domestiques périodiques, les décideurs
7. Nous renvoyons ici à la bibliographie de Jean Meyer, Colbert, Paris, Hachette, 1981.
8.
William Beik, Absolutism and Society : State Power and Provincial Aristocracy in Languedoc, Cam-
bridge, Cambridge University Press, 1985, et Philippe Minard, La fortune du colbertisme :
É
tat et industrie dans
la France des Lumières, Paris, Fayard, 1998.
9.
Jean-Paul Bertaud, Guerre et société en France : de Louis XIV à Napoléon I
er
, Paris, Armand Colin,
1998.
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politiques français pouvaient déterminer leur ligne économique avec davantage de latitude
que la plupart de leurs contemporains et rivaux. En conséquence, la décision étatique de se
concentrer sur la réglementation de l’activité privée, entendue comme le principal moyen
de stimuler la compétitivité, fut prise seulement en partie pour des raisons économiques.
Bien que des considérations politiques soient sous-jacentes, l’importance conférée à la
réglementation ne doit pas être entendue de prime abord comme une réponse à la faiblesse
économique. Au début du XVII
e
siècle, l’économie française disposait de forces notables et
d’avantages technologiques dans de nombreux secteurs. Au milieu du siècle, par exemple,
la France exportait des produits manufacturés pour une valeur de 80 millions de livres en
Angleterre et aux Provinces-Unies10.
Les perspectives des
É
tats mercantilistes tendaient naturellement à diverger. Les Fran-
çais cherchaient ainsi à fournir la demande outre-mer en satisfaisant consommateurs natio-
naux et étrangers
11
, alors que les Britanniques et les Hollandais s’assuraient que leurs
fournisseurs domestiques pourraient faire commerce de leurs biens à l’étranger
12
. Par
ailleurs, la France ne mit pas autant que ses rivales l’accent sur la création et l’exploitation
d’un empire outre-mer, et elle s’attacha préférentiellement à son développement et à son
expansion sur des territoires contigus. Le commerce extérieur et l’empire étaient d’une
importance cruciale pour le développement économique français, mais, pour les adminis-
trateurs bourbons, l’importance des colonies et du commerce était à la mesure de leur
contribution positive à la stimulation du développement économique métropolitain. Cette
différence d’attention permet d’expliquer ensemble les différences rhétoriques et pratiques
entre les visions du mercantilisme développées de part et d’autre de la Manche.
Parce que les liens commerciaux de la France avec l’Empire ottoman étaient anciens,
la politique française au Levant montre également ce qui a réellement changé au cours du
XVII
e
siècle, alors que l’
É
tat fisco-militaire gagnait en raffinement et que le mercantilisme
devenait son expression économique. Un siècle plus tôt, la France avait remplacé Venise
comme puissance commerciale dominante au Levant. La première concession commerciale
turque, ou « capitulation », fut donnée en 1528. Huit ans plus tard, la France devint la
protectrice officielle des marchands chrétiens dans l’Empire ottoman
13
. Tous les Euro-
péens chrétiens menaient leur commerce sous le drapeau français. Des officiers français
collectaient les taxes sur tous les produits européens entrant dans le territoire ottoman afin
d’entretenir l’ambassade et les bureaux consulaires. Les guerres de religion, cependant,
empêchèrent la France d’éliminer ses rivales et amoindrirent sa capacité à lutter contre les
10.
Pierre Clément (dir.), Lettres, instructions et mémoires de Colbert publiés d’après les ordres de l’empe-
reur, Paris, Imprimerie impériale, 1861-1873, 8 vol., t. 2, 1, p. cxxv.
11.
L’écart de temps entre la production et la vente à destination des consommateurs d’outre-mer est
absolument central pour expliquer cette différence. En France, l’
É
tat s’attachait à maintenir la « réputation » des
biens exportés afin d’assurer des ventes durables de produits génériques. Pas plus les entrepreneurs individuels que
les groupes et les firmes n’étaient autorisés à dévier des prix attendus ou des standards de qualité. Ce processus
en deux temps (la réputation pour assurer la vente) plaçait au centre la demande et la protection du consommateur
dans la prise de décision économique côté français.
12.
Charles Wilson, « Cloth Production and International Competition in the Seventeenth Century », The
Economic History Review, t. 13, n
2, 1960, p. 209-221 et T. H. Breen, The Marketplace of Revolution : How
Consumer Politics Shaped American Independence, Oxford, Oxford University Press, 2004.
13.
Pierre Duparc, Recueil des instructions données aux ambassadeurs et ministres de France depuis
les traités de Westphalie jusqu’à la Révolution française,Turquie, vol. 29 de la Commission des archives
diplomatiques, Paris, Éditions du CNRS, 1969, p. xxi.
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