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politiques français pouvaient déterminer leur ligne économique avec davantage de latitude
que la plupart de leurs contemporains et rivaux. En conséquence, la décision étatique de se
concentrer sur la réglementation de l’activité privée, entendue comme le principal moyen
de stimuler la compétitivité, fut prise seulement en partie pour des raisons économiques.
Bien que des considérations politiques soient sous-jacentes, l’importance conférée à la
réglementation ne doit pas être entendue de prime abord comme une réponse à la faiblesse
économique. Au début du XVII
e
siècle, l’économie française disposait de forces notables et
d’avantages technologiques dans de nombreux secteurs. Au milieu du siècle, par exemple,
la France exportait des produits manufacturés pour une valeur de 80 millions de livres en
Angleterre et aux Provinces-Unies10.
Les perspectives des
É
tats mercantilistes tendaient naturellement à diverger. Les Fran-
çais cherchaient ainsi à fournir la demande outre-mer en satisfaisant consommateurs natio-
naux et étrangers
11
, alors que les Britanniques et les Hollandais s’assuraient que leurs
fournisseurs domestiques pourraient faire commerce de leurs biens à l’étranger
12
. Par
ailleurs, la France ne mit pas autant que ses rivales l’accent sur la création et l’exploitation
d’un empire outre-mer, et elle s’attacha préférentiellement à son développement et à son
expansion sur des territoires contigus. Le commerce extérieur et l’empire étaient d’une
importance cruciale pour le développement économique français, mais, pour les adminis-
trateurs bourbons, l’importance des colonies et du commerce était à la mesure de leur
contribution positive à la stimulation du développement économique métropolitain. Cette
différence d’attention permet d’expliquer ensemble les différences rhétoriques et pratiques
entre les visions du mercantilisme développées de part et d’autre de la Manche.
Parce que les liens commerciaux de la France avec l’Empire ottoman étaient anciens,
la politique française au Levant montre également ce qui a réellement changé au cours du
XVII
e
siècle, alors que l’
É
tat fisco-militaire gagnait en raffinement et que le mercantilisme
devenait son expression économique. Un siècle plus tôt, la France avait remplacé Venise
comme puissance commerciale dominante au Levant. La première concession commerciale
turque, ou « capitulation », fut donnée en 1528. Huit ans plus tard, la France devint la
protectrice officielle des marchands chrétiens dans l’Empire ottoman
13
. Tous les Euro-
péens chrétiens menaient leur commerce sous le drapeau français. Des officiers français
collectaient les taxes sur tous les produits européens entrant dans le territoire ottoman afin
d’entretenir l’ambassade et les bureaux consulaires. Les guerres de religion, cependant,
empêchèrent la France d’éliminer ses rivales et amoindrirent sa capacité à lutter contre les
10.
Pierre Clément (dir.), Lettres, instructions et mémoires de Colbert publiés d’après les ordres de l’empe-
reur, Paris, Imprimerie impériale, 1861-1873, 8 vol., t. 2, 1, p. cxxv.
11.
L’écart de temps entre la production et la vente à destination des consommateurs d’outre-mer est
absolument central pour expliquer cette différence. En France, l’
É
tat s’attachait à maintenir la « réputation » des
biens exportés afin d’assurer des ventes durables de produits génériques. Pas plus les entrepreneurs individuels que
les groupes et les firmes n’étaient autorisés à dévier des prix attendus ou des standards de qualité. Ce processus
en deux temps (la réputation pour assurer la vente) plaçait au centre la demande et la protection du consommateur
dans la prise de décision économique côté français.
12.
Charles Wilson, « Cloth Production and International Competition in the Seventeenth Century », The
Economic History Review, t. 13, n
◦
2, 1960, p. 209-221 et T. H. Breen, The Marketplace of Revolution : How
Consumer Politics Shaped American Independence, Oxford, Oxford University Press, 2004.
13.
Pierre Duparc, Recueil des instructions données aux ambassadeurs et ministres de France depuis
les traités de Westphalie jusqu’à la Révolution française,Turquie, vol. 29 de la Commission des archives
diplomatiques, Paris, Éditions du CNRS, 1969, p. xxi.
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“HES_2-2011” (Col. : Revue Histoire, économie et société) — 2011/5/22 — 21:13 — page 98 — #98
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