Quelle pathologie psychiatrique pour l`empereur romain Caligula ?

L’Information psychiatrique 2009 ; 85 : 83-92
PATHOGRAPHIE
Quelle pathologie psychiatrique
pour l’empereur romain Caligula ?
Alexandre Baratta
1
, Olivier Halleguen
2
RÉSUMÉ
Le jeune empereur romain Caligula a marqué son gouvernement par une politique réputée déséquilibrée et sanguinaire.
Ce personnage n’a pas cessé d’interroger historiens, psychologues et médecins sur une possible maladie mentale ayant pu
affecter son jugement. De multiples hypothèses ont ainsi été élaborées, allant de la psychopathie à la schizophrénie. Quels
sont les arguments avancés par chacun ? Quelle lecture sémiologique pouvons-nous faire des sources antiques ? Il s’agira
dans tous les cas de confronter les nombreux arguments sémiologiques entre eux afin de se rapprocher le plus possible du
tableau clinique originel.
Mots clés
:
lecture sémiologique
,
maladie mentale
,
personnalité perverse
ABSTRACT
What psychiatric disease did the Roman Emperor Caligula suffer from? The young Roman emperor Caligula ran his
government with politics reputed to be unstable and blood-thirsty. This character and the possible mental illness that
may have affected his judgement continue to intrigue historians, psychologists and doctors. Multiple hypotheses have
therefore been developed, ranging from psychopathy to schizophrenia. What are each of the advanced arguments?
What semiological understanding can we draw from the antique sources? In all cases, the many semiological
arguments will need to be compared with one another in order to relate as much as possible with the original clinical
picture.
Key words
:
semiological understanding, mental illness, perverse personality
RESUMEN
¿Cual es la patología psiquiátrica del emperador Calígula ? El joven emperador romano Calígula tuvo la reputación
de gobernar con una política desequilibrada y sanguinaria. Este personaje siempre ha intrigado a historiadores,
psicólogos y médicos sobre una posible enfermedad mental que pudo afectar su capacidad de juicio. Se han elaborado
múltiples hipótesis que van de la psicopatía a la esquizofrenia. ¿ Cuales son los argumentos para cada una de estas
posibilidades ? ¿Que lectura semiológica podemos hacer de los datos históricos ? En cualquier caso se tratará de
confrontar los numerosos argumentos semiológicos entre ellos para intentar acercarnos lo más posible del cuadro
clínico original.
Palabras clave
:
lectura semiológica
,
enfermedad mental
,
personalidad perversa.
L’INFORMATION PSYCHIATRIQUE VOL. 85, N° 1 - JANVIER 2009 83
doi: 10.1684/ipe.2009.0433
1
Secteur de psychiatrie adulte G06 ; établissement public santé Alsace-Nord (Epsan) 141, avenue de Strasbourg, 67170 Brumath
2
Secteur de psychiatrie adulte G02, établissement public de santé Alsace Nord (Epsan) 141, avenue de Strasbourg, 67170 Brumath
Tirés à part : A. Baratta
L’INFORMATION PSYCHIATRIQUE VOL. 85, N° 1 - JANVIER 2009 83
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Introduction
Le Haut Empire romain débute par la succession d’em-
pereurs issus d’une lignée commune, les julio-claudiens.
Cette période est marquée par des règnes réputés auprès
du grand public comme sombres et cruels. Dans l’imagi-
naire collectif, les noms de Néron et de Caligula sont asso-
ciés à un gouvernement sanguinaire et arbitraire. Cette
époque fait place à l’âge d’or de Trajan et des Antonins,
perçu comme la victoire de la vertu sur le vice des julio-
claudiens.
Caligula a inspiré une abondante production artistique.
Il apparaît fréquemment sous les traits d’un homme cruel,
déséquilibré voire fou. De nombreuses études se sont inté-
ressées à sa personnalité. Il s’agissait de tenter d’expliquer
l’accomplissement d’actes considérés comme irrationnels.
De multiples hypothèses ont été développées. Successive-
ment schizophrène, psychopathe, maniaco-dépressif, voire
hyperthyroïdien, Caligula a reçu de nombreux diagnostics.
Ces hypothèses diagnostiques sont basées sur la lecture
sémiologique des sources. Les troubles comportementaux
de Caligula sont traduits en termes de signes psychiatriques.
Il s’agit d’une étape fondamentale, qui permet dans un
second temps la confrontation des sources entre elles.
Ce travail est indispensable du fait du parti pris des diffé-
rents auteurs. La confrontation des arguments séméiologi-
ques permet alors de se rapprocher le plus possible du
tableau clinique originel. Armé de ses différents arguments,
il devient possible de formuler une série d’hypothèses uni-
voques.
Hypothèses diagnostiques
Troubles de la personnalité
•Personnalité perverse
Les descriptions historiques les plus marquantes pour le
lecteur moderne se situent au niveau des débordements
sexuels de Caligula. Ce dernier est décrit comme pratiquant
l’inceste avec ses sœurs [15, 63], participant à des orgies
[34, 62] imposant des rapports sexuels sous contrainte aux
épouses de ses rivaux [64]. De tels actes sont aisément iden-
tifiables comme des symptômes pervers, s’agissant d’une
déviation de la pulsion sexuelle. Dans ce cas précis il s’agi-
rait de déviations relatives au but (rapports sexuels imposés,
sadisme) et de déviations relatives à l’objet de la pulsion
sexuelle (inceste, exhibitionnisme). Les descriptions lais-
sées par les sources évoquent certaines œuvres du marquis
de Sade, en particulier Les 120 Journées de Sodome :
« Tout était prêt dans le salon des orgies : les femmes y
étaient déjà nues, couchées sur des piles de carreaux à terre,
pêle-mêle avec les jeunes gitons sortis de table à ce dessein
un peu après le dessert. Nos amis s’y rendirent en chance-
lant, deux vieilles les déshabillèrent, et ils tombèrent au
milieu du troupeau comme des loups qui assaillent une ber-
gerie. L’évêque, dont les passions étaient cruellement irri-
tées par les obstacles qu’elles avaient rencontrés à leur sail-
lie, s’empara du cul sublime d’Antinoüs pendant
qu’Hercule l’enfilait et, vaincu par cette dernière sensation
et par le service important et si désiré qu’Antinoüs lui rendit
sans doute, il dégorgea à la fin des flots de semence si pré-
cipités et si âcres qu’il s’évanouit dans l’extase. Les fumées
de Bacchus vinrent achever d’enchaîner des sens qu’en-
gourdissait l’excès de luxure [51]…»
Mais il est important de distinguer des symptômes per-
vers d’une véritable personnalité perverse. De tels aména-
gements pervers peuvent émailler l’évolution de toute per-
sonnalité pathologique, qu’elle soit histrionique, phobique
ou paranoïaque. Comme le souligne Freymann, « …un cer-
tain nombre de manifestations perverses radicales […] peu-
vent fonctionner comme un symptôme névrotique et s’avé-
rer en être l’écorce. Cela veut dire que, même si les gens ont
fait les choses les plus horribles du monde, le diagnostic de
perversion n’est pas pour autant le signe d’une structure
perverse » [29].
La question de la définition de la personnalité perverse
est plus délicate, aucun critère officiel n’existant à ce jour
dans les classifications internationales. Ainsi que le rappel
Freymann, « ne serait-ce pas un comble d’attendre de la
perversion qu’elle respecte une limite définissable ou défi-
nitive ? La perversion n’est-elle pas une sorte de pathologie
des limites ?». Ce qui caractérise avant tout le pervers est
une tendance à la transgression de la loi. Cette transgression
procure la jouissance, le pervers tentant de faire prévaloir sa
loi tout autre forme de loi. De tels actes sont toujours
accomplis en l’absence de culpabilité. Dor explique bien
la relation établie entre la jouissance et la loi chez le per-
vers : « C’est dans la provocation incessante de la loi que le
pervers s’assure (ou se réassure) que la loi existe réellement,
qu’il peut la rencontrer et chercher à y éprouver l’économie
de sa jouissance [19]. » Ainsi, le pervers n’ignore pas la loi,
mais la transgresse en toute connaissance de cause. Le plai-
sir du pervers ne peut se satisfaire que par la transgression,
dirigée contre un ensemble de règles émanant d’une autorité
institutionnelle ou morale [1].
Un tel rapport à la loi existe-t-il chez Caligula ? Aucune
source ne mentionne de tels incidents chez Caligula pour la
loi institutionnelle. Mais le problème ne peut se poser en ces
termes dans ce cas, Caligula étant en position d’imposer la
loi ou d’être la loi. Dans ce cas la loi n’est pas transgressée
mais instrumentalisée, le jeune empereur tirant des argu-
ments de cette dernière pour justifier ses actes.
En effet, Caligula est le premier princeps à accumuler les
différents pouvoirs si rapidement. Cette consécration fragi-
lise la tradition républicaine, le jeune empereur détenant le
droit de veto sur toute décision sénatoriale. Aucun magistrat
ne pouvant s’opposer à ses décisions, Caligula utilise l’édi-
fice légal pré existant pour assouvir ses pulsions [45]. Par ce
pouvoir légal, Caligula parvient néanmoins à transgresser
les traditions républicaines et institutionnelles. Cette
A. Baratta, O. Halleguen
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recherche de la transgression peut expliquer l’acharnement
de Caligula contre les sénateurs, qui sont ses principales
victimes. En tant que représentants de l’autorité, ils sont
manipulés [13] ou exécutés de façon arbitraire [12, 74]. À
défaut de lois pénales, les rapports qu’entretien l’empereur
avec le sénat semblent offrir à Caligula l’occasion de trans-
gresser un minimum de lois morales ainsi que les traditions
antiques.
La personnalité perverse se caractérise par une tendance
au mensonge et à la manipulation. Cette mauvaise foi prend
le plus souvent le masque de la sincérité dans le dessein d’en
tirer profit. La manipulation provoque en soit la jouissance
du pervers. L’autre est instrumentalisé dans le seul but d’en
tirer un profit particulier. Une telle duplicité semble présente
chez Caligula. Plusieurs sources décrivent le prince comme
ayant recours au mensonge et à la manipulation [25, 37].
Les relations personnelles de Caligula sont exploitées dans
un but utilitaire ; devenues inutiles elles sont éliminées phy-
siquement. Tel est le sort que connaît son ami Macron, acteur
clef de l’accès au pouvoir de Caligula. Devenu inutile à l’em-
pereur, il est exécuté peu de temps après la prise de fonction
du nouveau princeps [38].
Les actions du pervers sont accompagnées d’un déni de
la réalité. Le sujet pervers se conduit comme si ses actes
n’avaient jamais été exécutés. Ce qui explique l’absence
de culpabilité chez ce dernier. Le déni est retrouvé dans
les textes de Dion Cassius lorsque Caligula justifie le vol
des richesses de la Gaule par une expédition militaire en
Germanie [14].
La personnalité perverse est surtout connue par sa jouis-
sance dans la souffrance de l’autre. Il ne s’agit pas d’un
défaut d’empathie puisque le pervers parvient à interpréter
et à évaluer la douleur de sa victime. La jouissance ne peut
être ressentie que par l’humiliation et la soumission de l’au-
tre. La quasi-totalité des sources nous décrit un Caligula
sadique. Celui-ci est présenté comme prenant du plaisir à
torturer physiquement ses victimes [61], et provoquant des
accidents mortels dans la foule rassemblée [16]. Le jeune
empereur humilie les aristocrates lorsqu’il critique les per-
formances sexuelles de leurs épouses en public [55]. Il est
pertinent de rappeler à ce propos le scénario que semble
élaborer Caligula lorsqu’il invite de façon répétée les épou-
ses des sénateurs à le suivre pour se livrer à des relations
sexuelles en pleine séance publique. L’élaboration et la
répétition de tels scénarios s’observent couramment dans
les personnalités perverses, et sont un point commun aux
tueurs en série. La soumission des représentants de l’auto-
rité atteint son comble lorsque Caligula menace de mort
gratuitement les consuls en fonction sur le ton de la plaisan-
terie [62]. Certains des comportements de Caligula estimés
incohérents pourraient relever d’un tel registre. En effet, ce
dernier convoque des magistrats romains à une heure tar-
dive de la nuit. Ceux-ci se rendent auprès de l’empereur,
inquiets de connaître les motifs d’une telle urgence.
Caligula se livre alors à une simple démonstration de
danse devant les premiers personnages de l’état apeurés [9].
Enfin, une exacerbation narcissique peut compléter un
tableau de personnalité perverse. Le sujet peut alors être
absorbé par des fantaisies de succès illimité, de splendeur,
ou de beauté. Un besoin excessif d’être admiré accompagne
le tableau clinique. Un tel narcissisme démesuré est décrit
par Philon d’Alexandrie [40]. Flavius Josèphe décrit un
Caligula sensible aux flatteries [26] tandis que Suétone
relate la mise à mort d’un sénateur qui avait attiré l’attention
de la foule sur lui au détriment de Caligula [64].
Au total, les sources nous dévoilent un Caligula présen-
tant de nombreux symptômes pervers. S’agit-il d’aménage-
ments pervers se surajoutant à un autre trouble de la person-
nalité, ou d’une authentique personnalité perverse ?
La trajectoire que Caligula emprunte le mène vers son pro-
pre anéantissement. L’escalade de ses excès et transgres-
sions ne pouvait que mener à l’élaboration de complots et
à son élimination physique. Cette trajectoire n’est pas sans
rappeler celle de Mishima Yukio, l’auteur de Confessions
d’un masque. Pratiquant une sexualité hétéro et homo-
sexuelle, le premier orgasme de Mishima a été ressenti
lors de la découverte du tableau Saint-Sébastien, représenté
à demi nu transpercé de flèches [33]. Son parcours l’a mené
jusqu’à un rituel d’éventration en public, à l’occasion d’une
tentative de coup d’état. L’évolution dynamique des trou-
bles de Caligula est un argument en faveur d’une structure
perverse plutôt qu’à des aménagements pervers.
•Psychopathie
Selon Lucas, les troubles du comportement de Caligula
seraient expliqués par un trouble de la personnalité de type
psychopathique [32]. Cette hypothèse, développée en 1967
présente la faiblesse de se baser sur une seule source :
Suétone.
Avant de tenter de répondre à la question d’une éven-
tuelle psychopathie chez Caligula, il est important d’en
donner une définition la plus univoque possible. Lucas
insiste bien sur la définition incertaine de ce trouble. En
effet la psychopathie a disparu des classifications psychia-
triques internationales. Elle correspondrait à 2 troubles de la
personnalité : la personnalité antisociale et la personnalité
borderline.
La personnalité antisociale est caractérisée par une
approche purement descriptive de comportements violents
avec déficience du comportement social du sujet. Ce trouble
est dominé par une incapacité à se conformer à la loi et aux
codes sociaux. Or Caligula apparaît être adapté à son
milieu. Son intégration auprès de la cour de Tibère semble
s’être déroulée sans anomalie. Après son accession au pou-
voir, il ne transgresse pas la loi mais l’utilise à son avantage
pour réaliser les excès dont il est accusé [45]. La personna-
lité antisociale est également caractérisée par une impulsi-
vité et une incapacité à planifier. Certains éléments pour-
raient évoquer de tels troubles comme une expédition
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militaire décidée dans l’urgence [68, 75]. Cependant d’au-
tres sources évoquent un Caligula calculateur, méditant ses
méfaits afin d’en tirer les meilleurs bénéfices [14]. Par ail-
leurs, des découvertes archéologiques sont en faveur de
projets politiques et architecturaux sérieux engagés par
Caligula et menés à terme soit par lui-même, soit par ses
successeurs.
Les sentences de mort prononcées à l’encontre des patri-
ciens le plus souvent peuvent paraître impulsives [36]. Mais
elles pourraient aussi s’appréhender dans le registre de la
manœuvre politique. La lecture politique peut leur rendre
un certain sens. Il s’agirait de condamnations calculées dans
le but d’éviter tout mouvement de fronde. En effet, rappe-
lons que Caligula a été victime de 3 complots successifs
dont le dernier lui fut fatal.
Des passages à l’acte hétéro ou auto agressifs sont fré-
quents au cours d’un tel trouble de la personnalité. Aucune
source ne mentionne l’existence de violences directement
contre les personnes chez Caligula.
Une instabilité des relations interpersonnelles est un des
critères diagnostics de la personnalité antisociale. Caligula
a connu 4 épouses successives, ce qui peut refléter une telle
instabilité. Mais sa première épouse est morte ; les 2 suivan-
tes ont été répudiées. Celles-ci avaient été enlevées de force
à leur conjoint magistrats, les obligeants au divorce. Ce qui
semble être une instabilité pourrait s’interpréter comme une
lutte de pouvoir entre l’empereur et les anciens représen-
tants de l’autorité républicaine opposés au principat.
Dans la personnalité antisociale, une tendance à tromper
par profits ou par plaisir est décrite, avec recherche de béné-
fices immédiats. Une absence de sentiment de culpabilité
complète le tableau. Ces tendances sont bien décrites par
la majorité des sources [12, 23, 44, 67]. Un profil de per-
sonnalité antisociale pourrait donc se dessiner. Rappelons
qu’il ne s’agit que de l’énumération d’actes sur une période
limitée dont certains sont redondants en fonction des sour-
ces, ce qui ne permet pas un approfondissement psychopa-
thologique dans ce sens.
La personnalité borderline est plus ouverte à la clinique
et ne se limite pas à une simple énumération de troubles
comportementaux pouvant perturber l’ordre social. Ce type
de personnalité est marqué par un trouble de l’identité. Un
vécu abandonnique est constant, avec dépendance anacli-
tique à autrui. Le sujet fournit des efforts considérables pour
éviter l’abandon. Ce vécu complique les relations interper-
sonnelles qui sont soit idéalisées à l’extrême, soit totale-
ment désinvesties car dévalorisées. Il est intéressant de rap-
procher cette donnée des relations ambiguës qu’entretenait
Caligula avec ses 3 sœurs [63]. Il les considérait initiale-
ment comme des maîtresses, mais n’a pas hésité à en exiler
deux sur des soupçons de complot. Ses mariages successifs
de courte durée peuvent également faire partie de ce regis-
tre. Épris des compagnes de certains sénateurs, il les
contraint au divorce pour les épouser. Les répudiations sur-
viennent rapidement, sur un mode en apparence impulsif.
Mais les relations qu’entretient Caligula avec les séna-
teurs et les chevaliers semblent fondées essentiellement sur
la manipulation et l’escroquerie [14, 39, 37].
Les idées de grandeur chez l’empereur vont à l’encontre
d’une instabilité de l’image de soi, puisque sa mégalomanie
semble constante dans le temps. Une impulsivité complète
souvent la clinique du trouble borderline. Les dépenses
inconsidérées ainsi que l’hyper sexualité attribués à Cali-
gula pourraient se situer dans un tel registre [7, 34, 52,
62]. Mais cette libération des conduites instinctuelles ainsi
que cette prodigalité peuvent aussi s’intégrer dans un état
maniaque, ou être une des manifestations cliniques d’une
personnalité perverse.
Une répétition de comportements auto-mutilatoires est
un critère classique d’une personnalité borderline. Aucune
source ne signale de tels passages à l’acte chez Caligula.
Enfin, des épisodes psychotiques transitoires peuvent com-
pliquer ce trouble de la personnalité. Ces manifestations
délirantes ou dissociatives se manifestent préférentielle-
ment à l’occasion d’une situation anxiogène. Le décès
d’un proche pourrait provoquer une telle complication sur
ce terrain. Sénèque et Suétone décrivent bien la réaction de
Caligula face au décès de sa sœur Drusilla [53, 59]. Cet état
évoque une incurie dans le cadre d’un syndrome dépressif,
voir un épisode psychotique transitoire avec voyage patho-
logique. Mais il est important de rappeler une possible part
culturelle dans ce comportement pour marquer un deuil.
Au total, de nombreux arguments en faveur d’une per-
sonnalité de type borderline sont retrouvés chez Caligula au
travers des sources. L’existence d’un tel trouble ne peut être
éliminée formellement chez le jeune prince, malgré l’ab-
sence d’épisodes de violences physiques auto ou hétéro
agressives.
•Personnalité histrionique
Les nombreuses conquêtes féminines décrites chez Cali-
gula [17, 57, 65, 77] peuvent poser la question d’une éven-
tuelle personnalité histrionique. Ce trouble de la personna-
lité est caractérisé par un comportement de séduction
sexuelle inadapté, ou des attitudes suggestives. Chez le
sujet de sexe masculin, le tableau est celui d’un « don jua-
nisme ». Par ailleurs, cette personnalité pathologique s’ac-
compagne d’un goût pour la mise en scène. Le sujet utilise
son aspect physique pour attirer l’attention sur lui. L’en-
semble des sources décrit de telles manifestations chez le
jeune prince : déguisements inadaptés lors de manifesta-
tions publiques [42, 70], vêtements surchargés en pierres
précieuses [49], participation aux courses de char et aux
pièces de théâtre aux côtés de cochers et acteurs profession-
nels [9]. Les grimaces auxquelles se livre l’empereur devant
son miroir pour se donner un aspect menaçant pourraient
constituer une mise en scène de sa propre cruauté [69].
Ce goût pour le théâtralisme fréquent chez le sujet histrio-
nique est complété par le désir permanent d’être apprécié.
L’existence d’un tel symptôme chez Caligula semble bien
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être confirmée par Flavius Josèphe [26]. Par ailleurs, l’une
des complications possibles de ce trouble de la personnalité
est constituée par les syndromes de conversion hystérique.
Des crises clastiques avec passages à l’acte hétéro agressifs
peuvent en être une manifestation. Des pseudo-convulsions
mimant une épilepsie peuvent aussi s’observer. Les passa-
ges à l’acte de Caligula ainsi que l’épilepsie décrite par Sué-
tone pourraient s’inscrire dans ce registre. Enfin, le trouble
de personnalité histrionique peut être complété par une ten-
dance à la mythomanie avec recherche de bénéfices secon-
daires. Cette tendance est reprochée au princeps par plu-
sieurs sources [14, 44].
Néanmoins, le comportement de séduction de l’histrio-
nique s’accompagne rarement d’une véritable désinhibition
sexuelle telle qu’elle est décrite chez Caligula. Classique-
ment, le désir de l’histrionique doit rester insatisfait. L’ob-
tention du plaisir, voire l’atteinte de l’orgasme, est vécue
avec une certaine répugnance [1]. De plus, ce dernier ne
semble pas souffrir d’une suggestibilité particulière. Si le
sujet histrionique est facilement influencé par autrui, l’em-
pereur n’hésite pas à éliminer physiquement ses adversaires
[22, 47]. Les manipulations politiques dirigées contre les
sénateurs sont exécutées froidement sans le moindre
remords [13]. Par ailleurs, le vécu persécutif décrit chez
Caligula n’est pas un symptôme classiquement décrit au
cours d’un tel trouble de la personnalité [27, 60]. Enfin,
les passages à l’acte de l’histrionique sont le plus souvent
accompagnés de remords, ce qui n’est jamais le cas du Cali-
gula présenté par l’ensemble des sources. Cependant, ces
arguments n’éliminent pas la possibilité d’une hystéro-
perversion chez Caligula. Ce dernier aurait pu aménager
des symptômes pervers sur une personnalité histrionique.
Trouble bipolaire
Une théorie selon laquelle Caligula aurait souffert d’une
maladie maniaco-dépressive a été développée par Sachs en
1930 [50]. Le trouble bipolaire est une pathologie définie
par la succession d’épisodes maniaques avec ou sans épiso-
des dépressifs. Les épisodes thymiques sont classiquement
séparés par des intervalles libres de toute symptomatologie.
Il s’agit d’un trouble débutant chez l’adulte jeune. Les accès
maniaques sont caractérisés par une accélération des pro-
cessus psychiques avec facilité des associations d’idées.
Une telle facilité dans le discours est évoquée chez l’empe-
reur par Flavius Josèphe [28], tandis que Tacite le qualifie
de « vivacité de parole » [76]. Suétone définit le discours de
Caligula comme une parole abondante et facile [71]. Mais
la fuite des idées au cours d’un état maniaque peut s’expri-
mer par une logorrhée avec jeux de mots et coq-à-l’âne.
Aucune source ne mentionne de tels troubles chez l’empe-
reur. Une accélération motrice complète le tableau avec
hyperactivité désordonnée et insomnie sans fatigue. Une
telle insomnie chez le princeps est signalée par plusieurs
auteurs [46, 54, 69]. Une exaltation de l’humeur avec
euphorie domine souvent le tableau d’un état maniaque,
mais une labilité thymique avec agressivité et irritabilité
peut la remplacer. Une hyperesthésie pourrait expliquer la
susceptibilité de Caligula face au sénateur Domitius [12].
Il s’agirait pour cet épisode d’une hypersyntonie avec
hyperréactivité aux stimuli environnementaux. Lorsque la
situation s’y prête, un ludisme avec une véritable mise en
scène peut s’observer chez un patient en phase maniaque.
Ce théâtralisme diffère de celui de l’histrionisme car il
existe en dehors de tout public. Les déguisements en divi-
nité de Caligula [41], ses tenues vestimentaires extravagan-
tes [70] et son goût prononcé pour la mise en scène lors des
manifestations publiques [9, 72] s’intègrent dans un registre
théâtral maniaque. Ce ludisme expliquerait une convoca-
tion des sénateurs au milieu de la nuit pour leur montrer
un pas de danse [9], ou le projet de nommer son cheval
consul [10, 73].
Par ailleurs, la désinhibition notamment sexuelle avec
passage à l’acte est une complication fréquente des états
maniaques. Un tel relâchement des processus instinctuels
avec hypersexualité et hyperphagie est décrit chez Caligula
par les sources [17, 34, 62, 76]. Toujours dans ce registre,
on retrouve une prodigalité sous forme de dépenses incon-
sidérées chez Suétone, Sénèque et Dion Cassius [7, 52, 66].
Des épisodes délirants peuvent accompagner un état
maniaque ; auquel cas le délire est congruent à l’humeur.
Les thématiques de délire sont généralement mystique
(mission divine), mégalomaniaque voire de filiation. De tel-
les idées de grandeur chez Caligula sont rapportées par la
plupart des auteurs [8, 24, 43, 58, 78]. Les descriptions anti-
ques orientent a priori vers un délire mégalomaniaque et
mystique, car Caligula serait convaincu de sa nature divine.
Un délire de filiation est également évoqué par Dion
Cassius [18].
L’exaltation de l’humeur et la mégalomanie d’un état
maniaque peuvent déboucher sur des projets multiples et
irréalisables. Ces projets sont improvisés au gré de la fuite
des idées du patient. La lecture des sources nous permet de
suspecter de tels projets chez Caligula lorsque celui-ci
entreprend des expéditions militaires improvisées ou des
constructions grandioses [11, 66, 75].
Cependant, aucun auteur ne cite explicitement une exalta-
tion de l’humeur et une euphorie chez Caligula. De plus, le
relâchement des processus instinctuels et les dépenses incon-
sidérées ne sont pas l’apanage exclusif des états maniaques et
peuvent être l’expression d’une autre pathologie mentale. Par
ailleurs, certaines sources laissent penser que les projets
grandioses de Caligula étaient adaptés et réalisables [48].
Ses campagnes militaires auraient été préparées dans le but
de s’approprier les richesses de la Gaule [14].
Certains prédécesseurs de Caligula ont bénéficié d’une
divinisation après leur mort. Ce culte impérial approuvé par
la population de Rome et des provinces a permis l’expres-
sion d’hommages divins en faveur d’Auguste et de Tibère
de leur vivant. La volonté de divinisation de Caligula peut
paraître prématurée dans ce contexte mais adaptée à la
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