OBJECTIF CONSEILLER
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’est dans les périodes de volati-
lité marquée que l’on constate
l’étendue des comportements de
ses clients. La période actuelle
constitue en fait un test sévère des
aspects financiers et psychologiques
des investisseurs.
Or il y a tout un courant de
recherche en finance et en économie
portant sur les aspects moins quanti-
fiables du comportement des inves-
tisseurs : la finance béhaviorale.
Celle-ci cherche à analyser les com-
portements humains en allant au-
delà de la rationalité économique.
Comment expliquer qu’une per-
sonne s’assurera contre des pertes
importantes (en contractant une prime
habitation contre le feu ou d’invalidité
pour protéger ses revenus) et en
même temps achètera des billets de
loterie? Acheter de l’assurance
témoigne d’une disposition timide au
risque (risk averse), alors que l’achat
de billets de loterie dénote un com-
portement favorable au risque.
Milton Friedman et Leonard
Savage ont montré comment la même
personne peut vouloir se protéger
contre des pertes importantes tout en
acceptant de subir des pertes faibles
(le prix de billets de loterie) au cas où
elle décrocherait le gros lot.
Tout est fonction de montant : il est
cohérent de se protéger contre les
rares situations de pertes importantes
tout en participant à de rares occasions
de gains importants. De plus, on peut
invoquer la valeur de consommation
des billets de loterie (l’achat de rêve).
Peut-être que les sociétés d’assurances
devraient distribuer des billets de lote-
rie pour attirer de nouveaux clients!
La finance béhaviorale a bonne
mine sur fond de marasme financier
qui perdure. Le prix Nobel d’écono-
mie a été attribué cette année à Daniel
Kahneman, expert de la finance
béhaviorale, pour sa contribution à
l’incorporation des concepts de la
psychologie à la science économique.
Plusieurs autres auteurs, tels que
Richard Thaler, Meir Statman,
Robert Shiller et Hirsh Shefrin, ont
contribué à faire évoluer et connaître
la finance béhaviorale.
Bref, on tente de réconcilier un
investisseur émotif et asymétrique –
asymétrique dans ses attentes et ses
objectifs – et des marchés qui sont
sinon symétriques, du moins objec-
tifs et sans émotion.
L’objet de la finance béhaviorale
peut se diviser en deux grandes sec-
tions : les biais heuristiques et la
dépendance au contexte.
Les heuristiques, ce sont des
méthodes pour faciliter la prise de
décision. Ces règles approximatives
(rules of thumb) peuvent cependant
mener à des erreurs systématiques
dans la prise de décision. On peut se
tromper en mettant l’accent sur les
informations les plus récentes, les
données négatives ou les informa-
tions les plus fréquentes ou les plus
souvent répétées. De même, on attri-
bue plus de poids à l’information la
plus facilement disponible et aux
données jugées les plus représenta-
tives. Les heuristiques mènent sou-
vent à des biais persistants.
Un exemple important et courant :
les investisseurs bâtissent un porte-
feuille avec une répartition d’actif trop
agressive, en la basant sur un fort opti-
misme initial. Plus tard, ils ajusteront
leurs perceptions et seront déçus d’un
portefeuille jugé alors inadéquat.
Quant à la dépendance au contexte,
tout repose sur la façon de percevoir la
situation. Deux situations avec des
résultats (probabilistes) identiques
sont perçues de façon diamétralement
opposée, selon que l’on en présente le
bon côté (la majorité des gens veulent
gagner) ou le mauvais côté (ces mêmes
gens détestent perdre). Aussi, les
investisseurs conservent les titres per-
dants et vendent ceux qui ont pro-
gressé : c’est l’aversion envers les
pertes, par laquelle on déteste
admettre avoir perdu. De même, le
fait d’avoir du regret (d’avoir perdu de
l’argent dans le passé, par exemple)
faussera les décisions futures.
Donc, des marchés inefficients sont
la résultante de ces deux thèmes domi-
nants de la finance béhaviorale. Qu’en
retenir? Trois choses : les investisseurs
sont émotifs et sujets à des change-
ments d’idée sans préavis; il ne faut pas
présumer des connaissances, des réac-
tions et de l’évolution de vos clients,
car elles dépendent d’une foule de fac-
teurs non financiers (le «tuyau
gagnant» du beau-frère devant le sapin
de Noël par exemple). Enfin, il vaut la
peine de proposer à vos clients un
questionnaire bien fait, posant des
questions qui les mettent dans le bain
financier pour ainsi dire, et conçu pour
leur faire prendre conscience de leur
vraie nature financière.
Pierre Saint-Laurent, M. Sc., CFA, est
président d’ActifConseil à Montréal.
On peut lui écrire à l’adresse
De la panique
à l’indifférence
GESTION D’AVOIR
PHOTO : SONIA JAM
PIERRE SAINT-LAURENT
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