Module 3. La mondialisation économique et financière Partie 1 La

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Module 3. La mondialisation économique et financière
Partie 1 La dynamique de la mondialisation
Chapitre 2. L’analyse économique des échanges internationaux
1. Les déterminants des échanges internationaux : comment expliquer le contenu des
échanges commerciaux entre les pays ?
1.1 Pourquoi les économies nationales se spécialisent-elles ?
1.1.1 La réponse des théories « traditionnelles » du commerce international : la spécialisation
découle des avantages comparatifs de chaque nation
Document : les piliers de l’explication traditionnelle, la nation et les avantages comparatifs
La première explication du commerce international est due à Adam Smith qui fonde les échanges
internationaux sur des avantages absolus en coût : un pays exporte s’il produit moins cher que les autres. Cette
analyse comporte une limite évidente : une nation ne disposant d’aucun avantage absolu ne peut participer à
l’échange international. Les théories traditionnelles, celle de Ricardo et du modèle HOS, en dépit de leurs
différences considérables (…) reposent sur deux piliers communs : une définition identique de la nation et le
recours au principe des avantages comparatifs. (…) A priori, la nation n’est pas un concept de l’analyse
économique : celle-ci s’intéresse en effet à des agents économiques qui sont différenciés par leurs rôles dans
l’échange et dans la production et qui peuvent être, dans la théorie classique, les capitalistes, les propriétaires
terriens, les salariés, ou dans la théorie néoclassiques, les producteurs ou les consommateurs. La nation se situe
à un niveau de représentation des faits économiques différents : il s’agit d’une entité qui regroupe les
différentes catégories d’agents économiques afin de comprendre les échanges qui se nouent entre ces blocs
d’agents, considérés comme des entités. (…)
La conception de la nation de Ricardo en 1817 est la suivante : la nation est l’espace au sein duquel les capitaux
peuvent se déplacer sans entrave d’un emploi à l’autre ; en revanche, la mobilité internationale des capitaux est
supposée impossible. (…) Il est remarquable que l’analyse ultérieure d’HOS, postérieure de plus d’un siècle à
la théorie de Ricardo, repose sur une définition de la nation de même nature. Dans ce contexte, la nation est
définie, comme un « bloc de facteurs de production » qui se déplacent librement au sein du territoire national,
mais qui ne peuvent, du moins dans la théorie de base, se déplacer entre les nations. (…) A chaque nation sont
associées des caractéristiques particulières qui permettent d’expliquer quels sont les biens produits et donc
quels sont les biens exportés, d’une part, et quels sont les biens importés, d’autre part.
C’est là l’enjeu de l’explication de la spécialisation internationale.
Source : Michel Rainelli « La nouvelle théorie du commerce international », La Découverte, 2003, p. 9-10
1.1.1.1 L’origine des avantages comparatifs chez David Ricardo : les écarts de technologie entre
pays
Document : les hypothèses du modèle de Ricardo
Les capitaux sont supposés mobiles à l’intérieur d’un pays et immobiles entre les pays.
La production a lieu à rendements d’échelle constants.
La valeur d’échange des biens s’établit selon la théorie de la valeur travail. La valeur d’un bien est constituée
par le travail nécessaire à sa production. (…) Cela implique que le prix relatif entre deux marchandises est
déterminé par les quantités relatives de travail nécessaires à leur élaboration.
Au sein d’un même pays, les techniques sont différentes selon les biens ; entre pays, les techniques sont
différentes pour la fabrication d’un même bien. Cette hypothèse montre bien que les différences entre pays sont
d’ordre technologique.
Source : Mathilde Lemoine, Philippe Madiès et Thierry Madiès, « Les grandes questions d’économie et de finance
internationales », De Boeck, 2007, p.59
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1.1.1.2 L’origine des avantages comparatifs dans le modèle HOS : les écarts de dotations
factorielles entre pays
Document : le théorème d’Ohlin, démonstration
Supposons que le pays A soit relativement mieux doté en capital par rapport au travail et que le pays B soit
mieux doté en travail (plutôt qu’en capital). Le facteur capital est donc relativement (par rapport au facteur
travail) plus abondant dans le pays A que dans le pays B. Cette abondance relative conduit à ce que le prix
relatif du capital par rapport au travail soit plus faible dans la pays A que dans le pays B.
Si K : quantité de capital en A ; K* : quantité de capital en B
Si L : quantité de travail en A ; L* : quantité de travail en B
Si w : salaire en A ; r : prix de capital en A ; w* : salaire en B ; r : prix du capital en B
Alors, on peut écrire :
Le facteur capital est relativement plus abondant en A qu’en B :
K/L>K*/L*
Donc, la rémunération relative du capital (par rapport au travail) est plus petite en A qu’en B :
r/w < r*/w*, qui peut s’écrire aussi w/r > w*/r*
Supposons par ailleurs que la production de voitures soit intensive en capital et celle de textile intensive en
travail. En autarcie, cela se traduit par le fait que les prix relatifs des deux biens sont distincts dans les deux
pays : le prix relatif des voitures par rapport au textile est plus faible en A qu’en B. Le prix relatif du textile par
rapport aux voitures est plus faible en B qu’en A. Le pays A bénéficie donc d’un avantage comparatif à
produire des voitures et le pays B à produire du textile même s’ils produisent les deux biens. (…)
Le théorème d’Ohlin des avantages comparatifs s’énonce de la façon suivante : un pays a un avantage
comparatif dans la production qui est intensive dans le facteur de production dont il est relativement le mieux
doté.
Source : Mathilde Lemoine, Philippe Madiès et Thierry Madiès, « Les grandes questions d’économie et de finance
internationales », De Boeck, 2007, p. 62
Document : en résumé, les explications de la théorie traditionnelle des différences de prix relatifs
Sur quoi reposent les différences de prix relatifs des biens entre pays ? Les théories traditionnelles du
commerce international (classique et néoclassique) ont proposé des explications, se situant dans une logique de
l’offre, en se focalisant sur des différences de coût de production des biens entre pays. On arrive alors à une loi
des avantages comparatifs ou des coûts comparatifs. (…) Pour Ricardo, la loi des avantages comparatifs et la
spécialisation internationale qui en découle se fondent sur des différences technologiques conduisant à des
différences de productivité du travail. Dans le modèle Heckscher-Ohlin-Samuelson ce sont des différences de
dotation en facteurs de production entre les pays qui sont primordiales. (…) Sans échanges, pas de division
internationale du travail ni de spécialisation et sans spécialisation pas d’augmentation de la productivité.
L’échange international est un substitut au progrès technique, source de croissance, et un moyen de le stimuler.
Source : Mathilde Lemoine, Philippe Madiès et Thierry Madiès, « Les grandes questions d’économie et de finance
internationales », De Boeck, 2007, p. 56
1.1.1.3 Un dépassement critique avec les travaux de Léontieff
Document : expliquer le paradoxe de Léontieff
Dans « Domestic production and foreign trade : the American capital position re-examined » (1953), Wassily
Léontief se propose de tester le théorème HOS. Permet-il de comprendre les données de 1947 du commerce
extérieur des Etats-Unis ?
Le facteur de production abondant aux Etats-Unis est le capital. Suivant le théorème HOS, l’économie
américaine devrait donc exporter des biens issus des secteurs à forte intensité capitalistique. Pourtant, les
chiffres démontrent le contraire : les Etats-Unis exportent principalement des biens qui nécessitent un usage
intensif en travail, le facteur de production relativement plus rare. Cette situation est donc paradoxale.
En tentant de résoudre ce paradoxe, Léontieff va permettre d’affiner le théorème HOS en introduisant la plus
grande efficacité du travail américain par rapport au travail du reste du monde. Il note ainsi « que dans toute
combinaison productive, avec une quantité de capital donnée, une année de travailleur américain serait
équivalente à environ trois année de travailleur étranger… le nombre de travailleurs américains doit être
multiplié par trois. » En raison de la plus forte qualification de la main d’œuvre aux Etats-Unis et d’une
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meilleure organisation du travail, le travail américain est trois fois plus efficace que le travail étranger. Dès lors,
lorsqu’on mesure dotation en travail de l’économie des Etats-Unis, il faut multiplier la population active par
trois. Le facteur de production travail y devient alors le plus abondant.
Le paradoxe de Léontieff souligne donc que la productivité du facteur travail n’est pas identique partout dans le
monde (cf D.Ricardo) ; il convient d’en tenir compte au moment d’appliquer le théorème de HOS.
Source : Eric Keslassy
1.1.1.4 Validation empirique des avantages comparatifs
Document : une validation du modèle HOS (exemple 1)
Source : Matthieu Crozet, Conférence IAE Saint Etienne, janvier 2015
Document : une validation du modèle HOS (exemple 2)
Source : Matthieu Crozet, Conférence IAE Saint Etienne, janvier 2015
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1.1.2 Les apports des théories contemporaines du commerce international
1.1.2.1 Les théories compatibles avec les théories « traditionnelles »
1.1.2.1.1
Les économies situées à la frontière technologique ont un avantage comparatif
Document : l’approche néo-technologique, M.Posner
Dans la continuité des théories traditionnelles du commerce international, l’ambition de cette approche est de
montrer que l’origine des différences de productivité entre les pays repose en premier lieu sur le niveau de la
technologie utilisée. Les échanges internationaux s’expliquent alors par une spécialisation fondée sur des écarts
technologiques.
Cette théorie se situe dans la continuité des travaux de Ricardo. Ainsi, l’origine des différences de productivité
entre pays se trouve dans des différences de technologie utilisée. Mais cette approche explique les échanges
internationaux directement en termes d’écarts technologique : les pays en avance technologiquement possèdent
un avantage comparatif dans la production de de biens qui nécessitent l’utilisation de cette technologie ; dans
un premier temps, les pays en retard technologique ne peuvent faire autrement que de les importer.
Dans « International trade and Technical Change » (1961), Michael Posner s’appuie sur cette logique et montre
que les entreprises innovatrices détiennent un avantage comparatif qui favorise leur production à l’échelle
internationale : disposant d’une avance sur les autres entreprises, elles exportent plus facilement. Il s’agit bien
sûr d’une position temporaire car les productions innovantes sont immanquablement copiées. Par conséquent,
rester dans une situation avantageuse, suppose de toujours procéder à des investissements en recherche et
développement. Cette approche néo-technologique se différencie donc nettement des théories traditionnelles du
commerce international dans la mesure où, d’une part, il est possible de construire ses avantages comparatifs et,
d’autre part, que la spécialisation est pensée de façon dynamique.
Partant de l’idée de Posner, Raymond Vernon (« International Investment and International Trade in the
Product Cycle », 1966) complexifie cette vision du commerce international en introduisant la théorie du cycle
de vie du produit (et en tenant compte de l’évolution de la demande).
Au départ, un pays possède un avantage comparatif fondé sur une innovation (liée à un effort préalable en
termes de recherche et de développement). Elle est donc la première – et la seule – à pouvoir produire ce bien
(ou à se servir d’une technologie). Bien sûr, dans un premier temps, les produits innovants sont faiblement
demandés au niveau national et international. A la naissance du produit (phase d’ « introduction »), les
quantités fabriquées sont donc limitées. Et les exportations sont faibles. L’objectif est d’abord de convaincre les
consommateurs à haut revenu du marché national.
Mais le marché domestique ne peut plus suffire. Il devient important de trouver des consommateurs ailleurs, ce
qui suppose d’augmenter les quantités produites. Le prix du produit peut baisser. Dans cette phase de «
croissance », les exportations se développent depuis le pays à l’origine de l’innovation (« pays leader » – à
l’instar des Etats-Unis au lendemain de la Seconde Guerre mondiale), en premier lieu vers les consommateurs
des « pays suiveurs (comme l’Europe). Mais plus les marchés extérieurs deviennent essentiels, plus le produit
se banalise. Il atteint sa « maturité ». La firme innovatrice doit alors faire face à la concurrence des firmes
étrangères (qui se sont appropriées la technologie). Dès lors, l’économie innovante exporte beaucoup moins –
la bataille pour acquérir des parts de marché fait rage – ce qui incite ses entreprises à s’implanter dans les pays
nouvellement consommateurs du produit. Par ailleurs, les pays en voie de développement commence à avoir
accès au produit et l’importe.
Dans la phase de « déclin » du produit, lorsque la technologie est complétement banalisée et que la concurrence
ne se fait plus que par les coûts de production, les filiales sont délocalisées et s’installent dans les pays en voie
de développement. Le produit est donc fabriqué dans les économies à faible coût du travail au moment où il
rapporte le moins de profit. Au bout du cycle de vie du produit, la production peut complétement cesser dans le
pays d’origine : le produit est alors importé (à bas prix) pour satisfaire ses consommateurs.
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Le cycle de vie du produit de Vernon :
Cette approche néo-technologique se situe en rupture avec les modèles traditionnels car elle montre que l’Etat
est un acteur essentiel de la croissance économique : en favorisant la recherche et développement, en
investissant dans le capital humain, il peut construire des avantages comparatifs.
1.1.2.1.2
Le niveau de capital humain d’une économie fournit des avantages comparatifs
Document : l’approche néo-factorielle, R.Findlay et H.Kierzkowski
Se situant résolument dans la continuité des théories traditionnelles du commerce internationale, cette approche
parvient à affiner la proposition de Léontieff qui consiste à tenir compte de l’hétérogénéité des facteurs de
production pour déterminer les spécialisations des pays.
Ronald Findlay et Henryk Kierzkowski (International Trade and Human Capital : A Simple General
Equilibrium Model, 1983) mettent ainsi en avant l’importance du capital humain dans le niveau de productivité
d’une économie et dans la définition des spécialisations. A leurs yeux, un pays qui possède une abondance
relative en capital humain se spécialise dans la production de biens nécessitant du travail qualifié ; il les exporte
et importe prioritairement des biens usant du travail non qualifié. On reconnait ici une reformulation de la
division internationale du travail « classique » : les pays du nord qui investissent dans l’éducation échangent
avec des pays du sud qui n’ont pas les mêmes priorités.
1.1.2.1.3
Les échanges intra-branches verticaux : la spécialisation sur des niveaux de gammes
différents
Document
Les échanges intrabranches correspondent à des échanges de produits identiques. On distingue cependant les
échanges intrabranches horizontaux et les échanges intrabranches verticaux. Dans le premier cas, les pays
échangent des produits identiques de même niveau de gamme mais qui possèdent des caractéristiques
différentes. Dans le second cas, les pays échangent des produits identiques mais de niveaux de gammes
différents. C’est ce second cas qui nous intéresse. Selon leurs avantages comparatifs, les pays vont se
spécialiser sur un niveau de gamme donné : des pays qui possèdent relativement plus de travail qualifié se
spécialise sur des niveaux de gammes élevés d’un produit et délaissent les niveaux de gammes inférieurs. La
spécialisation des économies est donc compatible avec l’échange intra-branche, lorsque celui-ci est vertical.
Document : commerce intrabranche vertical et écarts de dotations factorielles
Comme les consommateurs ont un goût pour la variété, il existe un commerce international intra-branche. (…)
La part croissante des échanges qui prennent place entre les pays industrialisés peut être comprise comme du
commerce entre pays qui, globalement sont identiques (en ce qui concerne le revenu, la demande, la
technologie …) (…). Ces échanges peuvent être analysés comme résultant du goût des consommateurs pour la
variété. (…) Les variétés produites nationalement et à l’étranger n’étant pas les mêmes, il est facilement
compréhensible qu’il existe des flux simultanés d’exportations et d’importations pour un bien donné. La
différenciation est dite horizontale lorsque les produits présentent la même qualité mais sont distingués en
raison de leurs caractéristiques réelles ou perçues. Elle est verticale lorsque les consommateurs sont confrontés
à des produits qui sont de qualités différentes. (…) Dans le cas de la différenciation verticale, les
consommateurs ont des goûts identiques, mais pour un bien donné il existe un éventail de qualités distinctes.
(…) La forme précise des échanges internationaux dépend des répartitions nationales des revenus : le pays avec
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le revenu moyen le plus élevé se spécialisera dans les qualités supérieures alors que le pays avec le revenu
moyen le plus faible produira les qualités inférieures.
Source : Michel Rainelli « La nouvelle théorie du commerce international », La Découverte, 2003, p.47
Document :
Source : Matthieu Crozet, Conférence IAE Saint Etienne, janvier 2015
Document 33 : l’origine des exportations vers les Etats-Unis suivant le niveau de gamme des produits
Source : Matthieu Crozet, Conférence IAE Saint Etienne, janvier 2015
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1.1.2.2 Les nouvelles théories du commerce international
1.1.2.2.1
La dynamique d’agglomération et la spécialisation des territoires
Document : les travaux précurseurs d’Alfred Marshall
Dès 1920, l’économiste britannique A.Marshall a été frappé par l’étonnante concentration géographique de
certains secteurs, formant ainsi ce qu’il appelle des « districts industriels ». A l’époque de Marshall, les
exemples anglais les plus connus étaient le pôle de Sheffield, spécialisé dans la coutellerie, et celui de
Northampton, qui accueillait des entreprises de bonneterie. Aujourd’hui, ces pôles spécialisés sont toujours
d’actualité. Le succès de la Silicon Valley (le pôle californien qui accueille un grand nombre de producteurs de
semi-conducteurs et de logiciels) est bien évidemment dans tous les esprits de même que la concentration de
l’industrie cinématographique à Hollywood, des activités financières à la City de Londres, de l’industrie
aéronautique à Toulouse ou des services informatiques à Bengalore en Inde. La ville chinoise de Qiaotou
(province du Zhejiang) est un exemple encore plus marquant. Cette ville modeste de l’Est de la Chine accueille
plusieurs centaines de petites entreprises manufacturières ; celles-ci produisent en 2006 environ 60% de la
production de boutons et 80% des fermetures Eclair qui équipent les vêtements portés dans le monde entier. La
France possède quelques districts industriels. La politique de pôle de compétitivité, lancée en juillet 2005, vise
explicitement à renforcer les districts industriels existants et à favoriser le développement des économies
d’échelle externes. (…)
C’est après avoir constaté que certains secteurs industriels avaient tendance à former des agglomérations
spatiales qu’A.Marshall a développé, au début du 19ième siècle, ses réflexions sur les économies d’échelle
externes. Ce constat est encore d’actualité de nos jours, et plus généralement, l’inégale répartition des activités
économiques s’observe partout et à toutes les échelles spatiales. Au sein de chaque pays, les grandes
métropoles attirent à elles un très grand nombre d’entreprises et concentrent une large part des richesses
nationales. L’Ile de France par exemple, qui représente moins de 2% de la superficie du territoire français,
accueillait en 2009, 19% de la population et réalisait 29% du PIB national. (…) De telles inégalités spatiales
n’ont pas toujours existé ; elles se sont très largement creusées avec l’essor de l’industrie moderne à partir de la
fin du 18ième siècle. (…) Ces vastes mouvements d’agglomération, nés de l’industrialisation et de la baisse des
coûts de transport, ont bouleversé profondément la structure des échanges commerciaux entre les nations, et au
sein de chaque pays, entre les régions. Dans les années 1990, de nombreuses analyses ont tenté d’expliquer les
processus d’agglomération spatiale et les échanges commerciaux qui en résultent. Cet ensemble théorique
constitue ce qu’il est convenu d’appeler la nouvelle économie géographique.
Source : P.Krugman, M.Obstfeld, M.Melitz, G.Capelle-Blancard et Matthieu Crozet, « Economie internationale », 9ième
édition, Pearson, 2013, p.154 et 162
Document : les sources des économies d’échelle externes
Marshall avance trois raisons principales pour expliquer ces concentrations d’entreprises, c’est-à-dire trois
sources possible d’économies d’échelle externes :
- La garantie pour chaque firme d’être à proximité d’un grand nombre de fournisseurs spécialisés. (…)
Le regroupement sur un même territoire d’une forte densité de firmes qui partagent les mêmes besoins
contribue à l’émergence d’un marché local suffisamment important pour attirer un grand nombre de
fournisseurs spécialisés. Cette concentration des fournisseurs améliore l’efficacité du secteur : les entreprises
clientes ont accès à un choix plus vaste de biens et services intermédiaires ; la proximité géographique facilite
les relations clients-fournisseurs et les clients font l’économie des coûts de transports ;
- L’assurance de bénéficier d’un bassin de main d’œuvre important. (…) La concentration d’un marché
du travail attire des travailleurs qualifiés, formés aux activités spécifiques du districts. (…) Par ailleurs,
l’assurance de débouchés considérables peut favoriser le développement, à proximité du district, d’école ou de
filières spécialisés formant des étudiants selon les besoins spécifiques des firmes locales ;
- L’opportunité de profiter d’externalités de connaissances. (…) Une particularité des connaissances
techniques est qu’elles sont en partie inappropriables. Bien sûr, il est toujours possible de breveter une
innovation et de s’assurer ainsi un monopole sur son exploitation. Mais avant d’aboutir à une connaissance
brevetable, une longue période peut s’écouler, durant laquelle des échanges informels d’informations et d’idées
peuvent profiter aux firmes concurrentes. (…) Assez logiquement, ces diffusions informelles de connaissances
sont facilitées par la concentration géographique des firmes d’un même secteur. (…)
Quelle que soit l’origine des économies d’échelle externes, celles-ci vont donner lieu à des rendements
croissants, pour chaque pays, au niveau sectoriel. En d’autres termes, cela signifie que chaque secteur aura une
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courbe d’offre décroissante : plus sa production sera importante, plus le prix auquel sera prêt à vendre ses
produits sera faible. (…)
Source : P.Krugman, M.Obstfeld, M.Melitz, G.Capelle-Blancard et Matthieu Crozet, « Economie internationale », 9ième
édition, Pearson, 2013, p.154
Document : le mécanisme d’agglomération des entreprises
(Paul Krugman) met en avant un autre facteur susceptible d’influencer les spécialisations et la structure du
commerce international. Il ne s’agit pas des avantages comparatifs, ni de l’histoire économique des pays, mais
de la taille des pays. (…) Les avantages comparatifs conduisent les pays à se spécialiser dans un petit nombre
de secteurs et à importer les biens dont ils ont abandonné la production. De fait, l’ouverture commerciale
conduit alors à une divergence des tissus industriels et à la concentration de certaines activités en certains lieux.
Mais, aussi puissant soit-il pour expliquer les échanges, le principe des avantages comparatifs ne permet pas à
lui seul de comprendre la formation des mégapoles accueillant une grande variété d’industries, ni la
concentration de certains secteurs dans des lieux qui ne présentaient pas à priori d’avantages particuliers. Après
tout, pourquoi une bonne part de l’industrie automobile américaine s’est-elle concentrée autour de Détroit,
plutôt qu’en Floride ou en Californie ? La réponse est sans doute à rechercher dans l’analyse des fondamentaux
du choix de localisation des entreprises, plutôt que dans les caractéristiques spécifiques du Michigan.
Source : P.Krugman, M.Obstfeld, M.Melitz, G.Capelle-Blancard et Matthieu Crozet, « Economie internationale », 9ième
édition, Pearson, 2013, p.162-163
Document : l’articulation des rendements d’échelle externes et internes sur les marchés de grande taille
conduit à la concentration des entreprises sur certains territoires
La nouvelle économie géographique propose ainsi une explication qui repose sur la conjonction de deux forces.
Tout d’abord, si les entreprises bénéficient de rendements d’échelle internes croissants, et qu’il existe des coûts
de transports, elles ont intérêt à rechercher la proximité des grands marchés. (…) Les secteurs à rendements
internes croissants dégagent davantage de profit dans les grands pays que dans les petits pays. Les entreprises
du petit pays ont tendance à se délocaliser vers le grand marché. (…) Ici, ce ne sont pas les avantages
comparatifs ou l’histoire qui vont déterminer quel pays attire la production (…), mais leur taille économique.
Ensuite, en venant s’implanter dans un même pays, les entreprises vont renforcer les économies d’échelle
externes et rendre la localisation plus attractive. Notamment, chaque création d’établissement dans un pays
génère une nouvelle demande de travail. Si les ménages ont la possibilité de migrer d’un pays à l’autre, alors
cette demande va attirer de nouveaux travailleurs. Dans la mesure où ces individus sont aussi des
consommateurs, cet afflux vient augmenter la demande de bien exprimée dans le grand pays … ce qui accroît
les profits des firmes locales et attire de nouveaux producteurs. En somme, dès lors que les travailleurs veulent
être là où sont les entreprises et que ces dernières cherchent la proximité des consommateurs, on voit se
dessiner un processus cumulatif d’agglomération spatiale. Les relations de sous-traitance, qui sont une autre
source d’économie d’échelle externe identifiée par Marshall, mènent au même type de mécanisme : l’arrivée
d’entreprises dans une zone accroît la demande de biens intermédiaires, ce qui attire de nouveaux fournisseurs
qui, en retour, rendent ce territoire plus attractif pour les firmes du secteur de bien final.
Source : P.Krugman, M.Obstfeld, M.Melitz, G.Capelle-Blancard et Matthieu Crozet, « Economie internationale », 9ième
édition, Pearson, 2013, p.162-163
Document : les firmes attirées par les marchés de grande taille
Du modèle théorique d’économie géographique développé par P.Krugman (…) émerge une conclusion
originale : lorsqu’on part d’une situation où les secteurs industriels bénéficiant de rendements croissants sont
équitablement répartis entre les pays, la baisse des barrières aux échanges internationaux renforce la probabilité
de voir s’enclencher une processus cumulatif d’agglomération. Ainsi, l’ouverture commerciale et la baisse des
coûts de transport peuvent générer de puissants mouvements de spécialisation et conduire certains pays ou
régions à perdre une grande part de leur industrie et de leur PIB. L’intuition derrière ce mécanisme est
relativement simple. Imaginons un instant que les barrières aux échanges soient tellement élevées que le
commerce entre les pays est quasiment nul. Dans ce cas, les économies vivent en quasi-autarcie et les
entreprises qui souhaitent répondre à la demande exprimée dans un pays n’ont pas d’autre solution que s’y
implanter. Le plus petit des deux pays accueillera alors moins d’entreprises que le grand, mais aucune ne sera
incitée à rejoindre le grand pays. Cependant, ci les barrières à l’échange diminuent, les firmes du grand pays
vont pouvoir venir concurrencer celles du petit pays sur leur propre marché. Ces dernières seront moins
protégées de la concurrence étrangère, sans pour autant bénéficier pleinement des avantages d’un accès direct
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au grand marché. L’intérêt de se localiser dans le petit pays diminuant, elles auront tendance à préférer se
relocaliser sur le grand marché.
Les conclusions avancées par la NEG ont des conséquences majeures sur la conduite des politiques
économiques. Elles suggèrent notamment que la situation géographique des pays et des régions pèse fortement
sur leurs chances de développement dans l’économie mondialisée. Ainsi, les pays situés au plus prés des grands
bassins de la demande mondiale, comme la Belgique, les Pays-Bas ou les Etats du nord-est des Etats-Unis, ont
davantage de capacité à attirer et conserver sur leur territoire des secteurs économiques à rendements
croissants. En revanche, les pays périphériques, situés en marge des grands marchés, ont peu de chance de
pouvoir développer des pôles industriels dynamiques.
Source : P.Krugman, M.Obstfeld, M.Melitz, G.Capelle-Blancard et Matthieu Crozet, « Economie internationale », 9ième
édition, Pearson, 2013, p.163
Document : en conclusion, la spécialisation dépend du type de rendement qui se développent sur un
territoire
Ce processus cumulatif d’agglomération conduit à la concentration d’activités à rendements croissants dans un
petit nombre de lieux. Ainsi, les pays (ou les régions au sein des pays) qui bénéficient d’un avantage en termes
de taille du marché vont se spécialiser dans les secteurs produisant des biens industriels à rendements
croissants. Les régions périphériques vont voir partir leur industrie et se spécialiser dans les productions à
rendements constants. Ce mouvement d’agglomération aboutira naturellement à de nouveaux flux d’échanges
commerciaux.
Source : P.Krugman, M.Obstfeld, M.Melitz, G.Capelle-Blancard et Matthieu Crozet, « Economie internationale », 9ième
édition, Pearson, 2013, p.162-163
Document : résumé
Incitation à la
concentration sur
ce territoire
Marché intérieur
de grande taille
Entreprises présentes
sur ce marché ont un
avantage si leur
secteur est concerné
par rend. échelle
interne
Agglomération
d’entreprises
Production de
rend. d’échelle
externes
Apparition d’un
avantage comparatif
propre au territoire
1.1.2.2.2
L’existence de rendements croissants donne un avantage difficilement rattrapable
Document : la spécialisation entre des économies différentes (les avantages comparatifs existants au
départ sont renforcés par la dynamique d’agglomération)
Pour bien comprendre les mécanismes à l’œuvre, on s’appuie sur un exemple simple, inspiré de la ville de
chinoise de Qiaotou, devenue en quelques années la « capitale mondiale du bouton ». Imaginons, donc que
nous vivons dans un monde composé seulement de deux pays, la Chine et l’UE. Ces deux pays produisent des
boutons de chemise et l’on suppose que cette production est soumise à des économies d’échelle externes. Cela
se traduit par une courbe d’offre de boutons décroissante dans chaque pays. (…) Prenons le cas où le prix des
boutons est plus faible en Chine qu’en Europe. Que se passe-t-il si les deux pays signent un accord libéralisant
les échanges internationaux de boutons ? Il est évidemment plus avantageux, pour les producteurs de chemises
français, italiens ou anglais de se fournir en boutons auprès des producteurs chinois. L’industrie du bouton va
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alors se développer en Chine et péricliter en Europe. Mais surtout, ce processus va s’auto-entretenir. Au fur et à
mesure que la production chinoise augmente, les coûts se réduisent sous l’effet des rendements d’échelle. A
l’inverse, la baisse de la production en Europe va accentuer l’augmentation des coûts de production. Au final,
la production mondiale de boutons sera entièrement localisée en Chine.
Source : P.Krugman, M.Obstfeld, M.Melitz, G.Capelle-Blancard et Matthieu Crozet, « Economie internationale », 9ième
édition, Pearson, 2013, p.154
Document : la spécialisation entre économies assez proche peut naître d’un « simple accident historique »
(les avantages comparatifs n’existent pas au départ mais apparaissent progressivement)
Dans l’exemple, ci-dessus, on a simplement supposé que l’industrie chinoise avait, en autarcie, des coûts de
production inférieurs à ceux de l’industrie européenne, sans s’interroger sur l’origine de cet avantage initial.
Une des raisons pouvant justifier ce prix plus faible en autarcie nous renvoie aux avantages comparatifs : la
Chine peut, compte tenu de ses technologies ou de ses dotations en facteur de production, disposer d’un
avantage comparatif dans la production de boutons. La fabrication de boutons est une activité relativement
intensive en main d’œuvre. Les salaires chinois confèrent alors un indéniable avantage à ce pays dans ce
secteur. (…) Toutefois, dans les secteurs caractérisés par des économies d’échelle externes, l’avantage
comparatif ne suffit pas à expliquer pleinement la structure des échanges. Il est probablement inévitable que la
plupart des boutons de la planète finissent par être produits dans un pays à bas salaires. Mais beaucoup de pays
du monde disposent d’une main d’œuvre bon marché, capable de produire des produits aussi simple que des
boutons.
Alors, pourquoi la production de boutons se concentre-t-elle en Chine et pas en Inde ou au Vietnam ?
Une partie de la réponse est assez simple : bon nombre des spécialisations industrielles sont simplement
imputables aux aléas de l’histoire. En effet, dans un secteur qui bénéficie d’économies d’échelle externes, un
pays qui développe, à un moment donné, une production relativement importante aura des coûts de production
plus avantageux. S’il est possible de commercer entre les pays, cela génère un processus circulaire : le pays qui
produit une grande quantité d’un bien est plus efficace dans cette production ; il peut donc baisser ses prix et
gagner des parts de marché, c’est-à-dire produire davantage et gagner encore en efficacité … Ainsi, un
avantage initial, même minime, peut renforcer au fur et à mesure sa spécialisation si bien que tout retour en
arrière est difficile. L’histoire du développement industriel regorge d’anecdotes montrant qu’une spécialisation
peut naître d’un simple hasard historique. Par exemple, la ville de Londres a acquis sa spécialisation dans les
activités financières au 17ième siècle, alors que les britanniques partaient à la conquête de terres nouvelles pour
créer un empire couvrant les cinq continents. L’importance des investissements liés aux expéditions et à
l’exploitation des colonies, ainsi que les échanges commerciaux qui en ont découlé, a rendu nécessaire le
développement des banques et des bourses. Aujourd’hui, l’Empire britannique a disparu, mais cette
spécialisation demeure très forte. (…)
Source : P.Krugman, M.Obstfeld, M.Melitz, G.Capelle-Blancard et Matthieu Crozet, « Economie internationale », 9ième
édition, Pearson, 2013, p.156-157
Document : les économies nationales se spécialisent
Economies « différentes » en
termes de développement
économique
Echanges inter-branches
Avantages comparatifs
« différents » : écart de technologie et
de dotations factorielles ; avantages
comparatifs donnés au départ
Echanges intra-branches verticaux
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Echanges inter-branches
Dynamique des rendements croissants et
phénomène d’agglomération des firmes :
apparition ou renforcement d’avantages
comparatifs des territoires
Echanges inter-branches
Economies « proches » en termes de
développement économique
10
1.1.3
Conséquence de la spécialisation = un bien être collectif supérieur (les ressources
économiques sont mieux utilisées)
Document : exemple 1
Supposons que l’UE produise 10 millions de chemises bas de gamme. Les ressources employées pour cette
activité pourraient permettre de fabriquer 10 000 voitures.
En Chine, les ressources nécessaires à la production de 10 millions de chemises pourraient servir à produire
3000 voitures.
Source : Matthieu Crozet, Conférence IAE Saint Etienne, janvier 2015
Questions :
- quel est le coût d’opportunité de l’UE si elle produit 10 millions de chemises ?
- quel est le coût d’opportunité de la Chine si elle produit 10 millions de chemises ?
- quel est le pays pour lequel le coût d’opportunité de la fabrication de chemises est le plus faible ?
- dans quelle production la Chine possède-t-elle un avantage comparatif ?
- dans quelle production l’UE possède-t-elle un avantage comparatif ?
- quelle est la conséquence sur la production mondiale si l’UE se spécialise dans l’automobile et la Chine
dans les chemises bas de gamme ?
Document : exemple 2
Ricardo a développé la théorie des avantages comparatifs pour expliquer qu’il existe un gain à l’échange même
en cas d’avantages absolus. Il faut pour bien comprendre la source de ce gain raisonner en termes de coûts
d’opportunités. Le coût d’opportunité d’un bien exprime le nombre d’unités de l’autre bien auquel il faut
renoncer pour pouvoir consommer une unité du bien en question.
Production mensuelle d’un travailleur
Chine
Europe
Chemises
400
50
Voitures
20
10
On dit alors que l’Europe a un avantage comparatif dans la production de voitures car elle est relativement plus
efficace dans la production de ce bien. Il n’est pas nécessaire d’avoir un avantage absolu pour avoir un
avantage comparatif, il suffit que le coût d’opportunité de la production du bien soit différente de celui de
l’autre pays.
Source : Jean-Louis Mucchielli et Thierry Mayer « Economie internationale », Dalloz HyperCours, 2005, p. 53
Questions :
1) lorsque le travailleur européen fabrique 1 voiture, combien de chemises ne peut-il pas fabriquer ? (quel
est son coût d’opportunité lorsqu’il décide de fabriquer une voiture ?)
2) lorsque le travailleur chinois fabrique 1 voiture, combien de chemises ne peut-il pas fabriquer ? (quel
est son coût d’opportunité lorsqu’il décide de fabriquer une voiture ?)
3) lorsque le travailleur européen fabrique 1 chemise, combien de voitures ne peut-il pas fabriquer ? (quel
est son coût d’opportunité lorsqu’il décide de fabriquer une chemise ?)
4) lorsque le travailleur chinois fabrique 1 chemise, combien de voitures ne peut-il pas fabriquer ? (quel
est son coût d’opportunité lorsqu’il décide de fabriquer une chemise ?)
5) remplir le tableau suivant :
Coût d’opportunité de la spécialisation d’un travailleur
Chine
Europe
Spécialisation dans une chemise
Spécialisation dans une voiture
6) pour chaque production, quel pays possède le coût d’opportunité le plus faible ?
7) comment définir l’avantage comparatif chez Ricardo ?
8) comment expliquer la spécialisation internationale chez Ricardo (présentez l’ensemble du
raisonnement);
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1.2 Pourquoi des économies ne se spécialisent pas et échangent-elles des produits identiques ?
1.2.1 Le commerce international comme continuité du marché intérieur : similitude de la
demande et échange intra-branche horizontal
Document : les travaux précurseurs de Linder sur le rôle de la demande
Les travaux de B.Linder (1961) joueront un rôle pionnier (…) en montrant que les comportements de demande
importent plus que les facteurs d’offre pour certains types d’échanges. En 1961, il prend argument de
l’importance des échanges de produits similaires entre pays riches pour rejeter le modèle HOS et tenter
d’élaborer une nouvelle approche en termes de demande. Pour Linder, les producteurs nationaux produisent
d’abord pour leur marché national. La demande est ainsi une « demande domestique représentative ». Les
exportations sont un commerce de surplus par rapport à la consommation intérieure. (…) Puisque les pays de
même niveau de développement ont des demandes représentatives similaires, leurs surplus exportables
porteront sur les mêmes produits. Chaque bien exportable est donc aussi un bien importable. En outre, plus le
revenu par tête est élevé et plus le degré de sophistication des produits demandés est élevé. (…) Ainsi, les
échanges internationaux de produits similaires seront d’autant plus intenses que les demandes nationales pour
les mêmes qualités seront fortes.
Source : Jean-Pierre Allegret & Pascal Le Merrer « Economie et mondialisation. Opportunités et fractures », De Boeck,
2007, p. 146
Document : commerce international et concurrence monopolistique, K.Lancaster
L’approche du commerce international de Linder permet donc d’expliquer les échanges de biens
similaires entre les pays économiquement proches (comme les pays développés entre eux) : les firmes
cherchent à élargir leurs débouchés en s’adressant à des consommateurs qui ressemblent aux
consommateurs du marché national ; elles visent des marchés extérieurs où la demande pour leur type
produit existe déjà.
La conséquence d’échange de produits « identiques » est que les entreprises vont chercher à
segmenter le marcher. La structure de marché va se rapprocher de la concurrence monopolistique. Les
nouvelles théories du commerce international s’appuient cette idée de concurrence monopolistique
développée par Edward Chamberlin, La concurrence monopolistique en 1933.
Dans « Commerce Intra-Industrie en concurrence monopolistique parfaite » (1980), Kevin Lancaster
est le premier à introduire une approche en termes de concurrence monopolistique dans le cadre du
commerce international. Avec « Scale economics, product differentiation and the pattern of trade »
(1980), Paul Krugman propose néanmoins un modèle plus complet. L’idée de départ est assez simple :
dans un pays, le nombre de firmes – donc la variété des produits disponibles – et les quantités
produites sont limitées par la taille du marché domestique. L’ouverture au commerce international se
traduit par l’augmentation du nombre de consommateurs potentiels (ce qui doit favoriser l’obtention
d’économie d’échelle) – grâce à des rendements croissants, les firmes peuvent baisser le prix de leur
produit ; mais le libre-échange permet également d’augmenter le choix en termes de bien (il existe une
plus grande variété). Dès lors, même si les économies ne sont pas différentes, elles ont intérêt à
participer aux échanges internationaux.
Il faut cependant tenir compte que les marchés sont très souvent en situation de concurrence
monopolistique : la différenciation des produits devient un facteur explicatif des échanges intrabranches. Un pays peut à la fois importer et exporter des biens similaires car les consommateurs sont à
la recherche de produits différenciés. Selon la formule de Bernard Lassudrie-Duchêne, « là où tout est
semblable, il est inutile de rien échanger. L'échange ne peut s'expliquer que par une différence
quelconque. »
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1.2.2 Les gains aux échanges intrabranches horizontaux
Document : les gains de l’échange entre pays similaires (I)
Dans les secteurs caractérisés par des économies d’échelle, le nombre de firmes dans un pays (et donc de
variétés disponibles) ainsi que les quantités produites par chacune sont contraints par la taille du marché. En
s’ouvrant au libre-échange, et en formant ainsi un marché mondial intégré plus vaste que chaque marché
intérieur, les pays sont en mesure de desserrer ces contraintes. Pour chaque firme, l’ouverture commerciale se
traduit par l’augmentation subite de la taille du marché, ce qui doit contribuer à exploiter plus largement les
économies d’échelle. Pour les consommateurs, ce grand marché propose un plus grand choix de variétés de
chaque bien. Il est donc clair que le commerce offre la possibilité de gains mutuels, même si les pays sont
parfaitement identiques en termes de ressources ou de technologies, et n’affichent par conséquent aucun
avantage comparatif. (…)
En définitive, ce marché intégré comprend donc plus de firmes que sur chaque marché d’autarcie, chacune
produisant davantage et vendant à un prix plus faible. Il apparaît clairement que la situation de tous les agents
s’améliore suite à l’intégration. Les consommateurs ont un choix plus large et chaque firme produit davantage,
ce qui par conséquent génère des gains à l’échelle et lui permet de vendre ses produits à moindre prix.
Cet exemple révèle deux résultats importants quant à la structure du commerce international. Tout d’abord, les
échanges ont lieu entre pays comparables. C’est une différence notable avec les modèles (où) le commerce est
motivé par les avantages comparatifs, c’est-à-dire par des différences de technologie ou de dotation factorielle
entre les pays. Les économies d’échelle internes et la différenciation des produits expliquent donc l’importance
du commerce entre pays identiques. La nature des échanges est aussi très différente, dans la mesure où les pays
n’exportent pas un bien pour en importer un autre, mais exportent et importent simultanément le même bien.
C’est ce qu’on appelle du commerce intrabranche. Par opposition, le commerce interbranche caractérise les
échanges de biens différents, qui reflètent la structure des avantages comparatifs.
Source : P.Krugman, M.Obstfeld, M.Melitz, G.Capelle-Blancard et Matthieu Crozet, « Economie internationale », 9ième
édition, Pearson, 2013, p.178
Document : les gains à l’échange entre pays similaires (II)
Ensuite, ce modèle met en avant deux nouveaux gains à l’échange. Le premier est le gain de variété : avec
l’ouverture, les consommateurs des deux pays ont accès à une plus grande variété de voitures par exemple. Le
second gain est un gain d’échelle : en produisant pour un marché plus vaste, les entreprises peuvent mieux
exploiter leurs économies d’échelle et baisser leurs prix. (…)
Ainsi, le commerce mondial (…) peut se décomposer en deux parties. Une part de commerce intrabranche : les
exportations nationales textiles qui sont compensées par des importations de ce même bien, et une part
d’interbranche, qui consiste en un échange de biens textiles contre de la nourriture. Ici, le commerce
interbranche reflète l’avantage comparatif des pays, alors que la part des échanges intrabranches dans le
commerce mondial résulte de la différenciation des produits et des économies d’échelle.
Source : P.Krugman, M.Obstfeld, M.Melitz, G.Capelle-Blancard et Matthieu Crozet, « Economie internationale », 9ième
édition, Pearson, 2013, p.178
Document : mesurer les gains de variétés
L’essor du poids des échanges intrabranches laisse entendre que les consommateurs ont pu profiter
d’importants gains de variété. L’étude menée par Christian Borda et David Weinstein montre que le nombre de
variétés de produits importés par les Etats-unis a triplé entre 1972 et 2001. Ils ont en outre estimé que cet
accroissement de la variété a représenté un gain de bien-être pour les consommateurs qui équivaut à une hausse
de 2,6% du PIB américain. Sur une période de 30 ans, c’est relativement peu, mais cela reste non négligeable.
De la même façon, les consommateurs européens ont aussi largement profité des gains de variété. Au sein de
l’UE, les pays commercent énormément entre eux et, dans la mesure où ils ont des structures économiques très
proches et des avantages comparatifs peu marqués, la part du commerce intrabranche y est très forte. (Une
étude de 2010 évalue) les gains de variétés enregistrés par les pays européens, au cours de la période 19992008. Les auteurs montrent que ces gains ont été très faibles pour les grands pays (…) mais substantiels pour
les petits, et plus encore pour les nouveaux entrants. A titre d’exemple, les gains de variété sur cette période ont
représenté une valeur équivalente à 0,75% du PIB au Danemark, près de 1% en République Tchèque et jusqu’à
2,8% en Estonie.
Source : P.Krugman, M.Obstfeld, M.Melitz, G.Capelle-Blancard et Matthieu Crozet, « Economie internationale », 9ième
édition, Pearson, 2013, p.180
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2. L’analyse économique des effets du libre-échange : la mondialisation, toujours un jeu à
somme positive ?
Nb : libre circulation des biens finis et des biens intermédiaires – donc prendre en compte l’impact de
l’internationalisation des systèmes productifs et le rôle des FMN. Il faut nécessairement articuler commerce
international et fragmentation des circuits de production (donc rôle des FMN : investissements directs et soustraitance) ;
2.1 Libéralisation des échanges et augmentation du bien être collectif : un jeu à somme
positive propice à la croissance économique
2.1.1 Les gains à l’échange dans le cas de la spécialisation des économies
Document : les gains à la spécialisation des pays, équivalent au progrès technique
Dans le cadre du modèle traditionnel, la possibilité pour un pays de commercer à un prix relatif différent de son
prix d’autarcie améliore nécessairement son bien-être. (…) Il existe un gain mutuel à l’échange car les deux
pays gagnent à l’échange. (…) Le gain à l’ouverture peut être divisé en deux types de gains : le gain résultant
de la spécialisation des pays dans la production du bien pour lequel ils sont relativement le plus efficace, et le
gain résultant de l’échange. (…) Le gain résultant de la spécialisation dans la production d’un bien au détriment
de la production d’autres biens n’est pas du tout spécifique à la théorie du commerce international. Cette idée
paraît aller de soi pour ce qui est de la spécialisation des tâches entre individus.
Source : Jean-Louis Mucchielli et Thierry Mayer « Economie internationale », Dalloz HyperCours, 2005, p. 106
Document : le raisonnement contre-intuitif de D.Ricardo
Dans son ouvrage « La mondialisation n’est pas coupable. Vertus et limites du libre-échange » (1997), Paul
Krugman met essentiellement l'accent sur le commerce international. Il s'oppose à l'idée que le commerce entre
nations s'assimile à une « guerre économique » et explique pourquoi il s'agit en fait d'une interaction dans
laquelle, à la différence d'une guerre, les gagnants se trouvent autant dans le pays qui importe que dans celui
qui exporte. Cette idée est au centre de la théorie du commerce international, mais elle a beaucoup de mal à
pénétrer dans le débat politique sur le commerce international. (…) Paul Krugman rappelle, anecdotes et
paraboles à l'appui, que c'est l'importation, plus que l'exportation, qui génère les gains du commerce. Citons la
parabole suivante qui met en scène un entrepreneur « se lançant dans une activité nouvelle grâce à l'utilisation
d'une technologie secrète permettant de convertir du blé, du bois et autres matières premières américaines en
biens de consommation à la fois de très bonne qualité et très bon marché. Cet entrepreneur devient un héros
national: quelques-uns de ses concurrents américains sont certes touchés, mais tout le monde accepte ces
quelques convulsions occasionnelles comme le prix à payer pour le bénéfice d'une économie de marché. Mais
un journaliste un peu fouineur découvre qu'en fait, l'entrepreneur exporte le blé et le bois vers l'Asie où il
achète des produits manufacturés ; il est alors dénoncé comme imposteur et accusé de détruire des emplois
américains ». Le but de l'auteur est évidemment de démontrer que le commerce international est une activité
comme les autres, comparable a un processus de production transformant les exportations en importations. On
exporte pour importer ! Ce faisant, le commerce international contribue à accroître la qualité et la quantité de la
consommation nationale, c'est-à-dire le niveau de vie.
Source : note de lecture Jacquet Pierre du livre de P.Krugman « La mondialisation n’est pas coupable. Vertus et limites du
libre-échange », 1998
Document : les gains à l’échange, consommer moins cher et vendre plus cher
Ce qui fonde l’échange international selon la théorie classique, c’est la différence des prix relatifs des biens
entre pays. L’échange international permet à un pays (et à ses consommateurs) à la fois de se procurer moins
cher certains produits à l’étranger et de vendre plus cher à l’extérieur que sur le territoire national. Les mêmes
avantages se retrouvent pour le ou les pays partenaires à l’échange mais pour d’autres biens. Il en découle que
les pays ont un intérêt à la spécialisation internationale et qu’il existe un gain mutuel à l’échange. Le commerce
international ne conduit donc pas à un jeu à somme nulle. Le commerce international accroît le bien être de
chacun des pays participants et, par là même, le bien être mondial.
Source : Mathilde Lemoine, Philippe Madiès et Thierry Madiès, « Les grandes questions d’économie et de finance
internationales », De Boeck, 2007, p. 55
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2.1.2 Les gains à l’échange entre pays similaires
Document : les gains à l’échange pour des pays similaires
Le recours aux modèles du commerce international en concurrence imparfaite permet de faire apparaître de
nouveaux gains à l’échange entre pays :
- l’effet pro-compétitif. Avec l’ouverture, les producteurs sont confrontés à un nombre de concurrents
plus importants et voient donc leur pouvoir de marché se réduire, ce qui bénéfice au consommateur ;
- certaines firmes vont être forcées de fermer, amenant un effet de rationalisation bénéfique puisque la
production de la production de certaines firmes va être remplacée par une production de firmes plus
efficaces ;
- l’ouverture permet aux firmes d’avoir accès à un plus grand nombre de consommateurs. Comme les
rendements sont croissants, il y a effet d’échelle lié au commerce international qui est bénéfique
puisque les firmes abaissent leurs coûts moyens ;
- enfin, pour les produits différenciés, l’ouverture au commerce international va permettre de créer un
effet de variété. Si les consommateurs ont tendance à aimer consommer de nombreuses variétés d’un
même bien, avoir accès à de nouvelles variétés produites à l’étranger leur sera bénéfique. Si les
consommateurs ont une variété idéale, ils auront d’autant plus de chances de s’en rapprocher que les
sources d’approvisionnement sont nombreuses.
Source : Jean-Louis Mucchielli et Thierry Mayer « Economie internationale », Dalloz HyperCours, 2005, p. 184
1) remplir tableau
Echange entre pays
spécialisés
Effet
de Effet
spécialisation d’échange
Conséquence
sur le bienêtre collectif
2.1.3
Echange entre pays similaires
Effet
pro- Effet
de Effet
compétitif
rationalisation d’échelle
Effet
variété
de
Les gains à l’échange de capitaux productifs
Document : l’ouverture internationale, source d’accumulation des capitaux
Fontagné et Guerin (1997) identifient quatre mécanismes susceptibles de faire le lien entre ouverture
internationale et croissance de la productivité des facteurs de production :
- l’ouverture en élargissant le marché permet d’offrir aux consommateurs davantage de variétés d’un
même bien à des prix plus faibles grâce à une meilleure exploitation des économies d’échelle et à une
concurrence accrue ;
- la production de biens différenciés peut-être utilisée aussi bien pour la consommation finale que pour la
production. Les entreprises peuvent accroître leur efficacité productive grâce à l’utilisation de
combinaisons productives utilisant une plus grande variété de biens intermédiaires. A cela s’ajoute que
l’ouverture permet aux pays de ses spécialiser sur des segments du processus de production et non pas
sur la totalité du processus ;
- un pays obtiendra un gain à l’ouverture internationale si sa production dans des industries bénéficiant
d’externalités nationalement spécifiques augmente ; (…)
Source : Mathilde Lemoine, Philippe Madiès et Thierry Madiès, « Les grandes questions d’économie et de finance
internationales », De Boeck, 2007, p. 55
Document
En économie ouverte, le commerce international a un effet positif sur l’investissement en R&D et le taux de
croissance pour tous les pays.
Coe et Helpman (1995) montrent que l’intensité des externalités technologiques internationales augmente avec
le degré d’ouverture des pays. Les Etats-Unis, pays de grande taille dont le degré d’ouverture est faible,
bénéficient relativement peu des externalités technologiques véhiculées par le commerce international. (…) Un
pays comme la Suisse connaît la situation inverse. (…) Les externalités technologiques internationales ne sont
pas symétriques entre pays. Bernstein et Mohnen (1994) montrent par exemple que la R&D américaine
explique 60% des gains de productivité globale des facteurs du Japon, contre 20% des gains américains pour la
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R&D japonaise. Enfin, Coe, Helpman et Hoffmaister (1997) montrent que les pays en voie de développement
bénéficient aussi de la R&D des pays industrialisés. (…)
Source : Mathilde Lemoine, Philippe Madiès et Thierry Madiès, « Les grandes questions d’économie et de finance
internationales », De Boeck, 2007, p. 55
Document
L’ouverture internationale réduit la force des groupes internes aux pays. Moins de rigidité sur le marché du
travail et érosion des situations de monopoles sont supposés favorables à la croissance. Enfin, une plus grande
ouverture aux échanges peut constituer un signal donné aux investisseurs et aux créanciers de la crédibilité des
réformes entreprises sur le plan interne. L’ouverture internationale accompagne dans ce cas des réformes
internes sur le plan institutionnel qui ont un effet positif sur la croissance.
Source : Mathilde Lemoine, Philippe Madiès et Thierry Madiès, « Les grandes questions d’économie et de finance
internationales », De Boeck, 2007, p. 55
2.1.4 Le rôle des institutions
Document : l’impact de l’intégration sur la croissance dépend des institutions
Il y a consensus chez les économistes pour dire que l’ouverture est un jeu à somme positive et que les
expériences de fermeture des économies en développement ont été des échecs, mais quand on analyse les
situations des pays du Sud qui ont fait le choix de l’ouverture commerciale et financière, on constate que les
résultats sont inégaux. (…) Rodrik et Subramanian (2003) ont confronté les explications des écarts de
développement : rôle du commerce international comme moteur de croissance, rôle de la géographique (climat,
ressources naturelles, enclavement) qui peut handicaper les gains de productivité et la commercialisation de la
production, rôle des institutions (droits de propriété, fonctionnement de l’Etat de droit …) qui peuvent inciter
les agents économiques à entreprendre. Ils montrent que la qualité des institutions est le seul déterminant
significatif du niveau de revenu. Cela ne signifie pas que les autres facteurs ne jouent aucun rôle mais
simplement que la qualité des institutions est une condition nécessaire pour engager un processus de
développement durable.
Source : Jean-Pierre Allegret & Pascal Le Merrer « Economie et mondialisation. Opportunités et fractures », De Boeck,
2007, p. 295
Document : corrélation « intégration économique » et développement économique
Source : D.Rodrik et A.Subramanian « La primauté des institutions », Finances et développement, 2003
Document : le rôle des institutions et leur spécificité nationale
Quel est le juste équilibre entre concurrence et réglementation dès lors qu’il s’agit de surmonter certaines
défaillances standards des marchés ? Quelle est la taille appropriée du secteur public ? Quel doit être le niveau
de discrétion et de flexibilité dans la conduite des politiques budgétaire, monétaire et de change ?
Malheureusement, l’analyse économique n’est guère utile pour répondre à ces questions, ce qui peut paraître
étonnant. En fait, il est de plus en plus évident que les dispositifs institutionnels souhaitables sont largement
influencés par des spécificités contextuelles qui résultent de différences historiques, géographiques et politicoéconomiques, entre autres conditions initiales. Ceci expliquerait pourquoi les pays en développement qui
obtiennent de bons résultats combinent presque toujours des politiques conventionnelles et non
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conventionnelles. L’Asie de l’Est a combiné une politique orientée vers l’extérieur et une intervention dans
l’industrie. La Chine a greffé une économie de marché sur une économie planifiée plutôt que d’éliminer
totalement la planification centrale. L’île Maurice a mis en place des zones franches industrielles plutôt que
d’opérer une libéralisation générale. Même le Chili a combiné une réglementation des mouvements de capitaux
et une politique économique plutôt conventionnelle par ailleurs. Ces variations pourraient aussi expliquer
pourquoi des différences institutionnelles majeures — dans le rôle du secteur public, la nature des systèmes
juridiques, le gouvernement d’entreprise, les marchés de capitaux, le marché du travail et les dispositifs
d’assurance sociale, entre autres — persistent dans les pays avancés d’Amérique du Nord et d’Europe
occidentale, ainsi qu’au Japon. En outre, il se peut que des choix institutionnels qui donnent de bons résultats
dans un pays soient inappropriés dans un autre qui ne dispose pas des normes d’accompagnement et des
institutions complémentaires. En d’autres termes, les innovations institutionnelles ne s’exportent pas
nécessairement bien.
Source : D.Rodrik et A.Subramanian « La primauté des institutions », Finances et développement, 2003
2.1.5
Les échecs des stratégies de développement auto-centrées
Document
De nombreux pays en développement ont choisi durant les années 1960 de tourner le dos au commerce
international pour privilégier un développement auto-centré, donc autarcique, par exemple l’Algérie. Le point
de départ du raisonnement est celui de l’échange « inégal » : toutes les spécialisations ne se valent pas. En se
spécialisant dans la production de produits non manufacturés (tels que les produits primaires), les pays en
développement ont connu une « croissance appauvrissante » (Jawish Bhagwati, Immizering growth : A
geometrical note, 1958). Cela peut s’expliquer par une dégradation des termes de l’échange comme le montre
Raul Prebisch dans “Commercial Policy in the Underdeveloped Countries » (1959).
Une détérioration des termes de l’échange signifie concrètement que le prix des produits importés par les Pays
en développement augmente plus rapidement que celui des produits qu’ils exportent. Autrement dit, pour
obtenir la même quantité de biens importés, ils doivent exporter une quantité plus importante de leurs produits.
L’échange est « inégal » et dessert la croissance des pays spécialisés dans les produits primaires (Samir Amin,
L’échange inégal et la loi de la valeur, 1973).
Certains pays en développement ont alors choisi des stratégies de substitution aux importations et de
développement d’une industrie lourde de transformation des matières premières. Ces stratégies se sont révélées
être des échecs tandis que la thèse de la détérioration des termes de l’échange a été contestée par les travaux
historique de Paul Bairoch.
2.2 Les craintes associées à l’ouverture commerciale et à l’internationalisation des systèmes
productifs
Document : les craintes de la mondialisation
La mondialisation inquiète. La revue The Economist a appelé le mot mondialisation comme « le plus galvaudé
du 21ième siècle », aucun terme n’ayant sans doute voulu dire autant de choses pour autant de gens. (…) Un
sondage de l’institut Gallup en 2003 a d’ailleurs montré la désillusion pour certains vis-à-vis des impacts de la
mondialisation. La question posée à 7515 personnes de l’UE à 15 était : « La mondialisation représente-t-elle
pour les entreprises de votre pays une opportunité ou une menace ? ». En Suède, 24% des sondés estimaient
que la mondialisation était une menace, 35% au Royaume-Uni, 39% en Allemagne mais plus de 50% en
France, Belgique ou Grèce. (…) Pour beaucoup, la mondialisation représente d’abord des chocs venus de
l’extérieur. Les principaux chocs sont démographiques, commerciaux, industriels, financiers et technologiques.
La France apparaît souvent dans une situation fragile par rapport à ses partenaires ce qui peut expliquer ses
craintes vis-à-vis de la mondialisation.
Source : Jean-Louis Mucchielli « La mondialisation. Chocs et mesure », Hachette Supérieur, 2008, p.7
2.2.1
Mondialisation et emploi : comment expliquer la désindustrialisation des pays développés
à économie de marché ?
2.2.1.1 La désindustrialisation commence au début des années 1970
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Document : Désindustrialisation : définition et mesures
La désindustrialisation se définit comme le recul du poids de l'industrie dans l'économie.
Trois indicateurs sont traditionnellement utilisés pour apprécier ce poids et son évolution: la part de la valeur
ajoutée de l'industrie dans le produit intérieur brut (PIB), mesurée à sa valeur monétaire courante; cette même
part, mais appréciée en "volume", c'est-à-dire corrigée de l'effet des évolutions de prix; et, enfin, la part de
l'emploi industriel dans l'emploi total.
Ces trois mesures présentent un défaut semblable: l'externalisation de certaines activités de services par les
entreprises industrielles ainsi que le recours à l'intérim font artificiellement baisser le poids de l'industrie dans
l'économie française et surestime le phénomène de désindustrialisation.
Les baisses de la part de la valeur ajoutée industrielle dans le PIB (en valeur) et celle de l'emploi industriel sont
régulières dans un grand nombre de pays développés depuis trente ans: elles sont de 10 points pour la France, la
part de l'industrie passant de 26% en 1970 à 16% en 2002. Mais lorsqu'on cherche à apprécier les choses en
volume, la tendance est beaucoup moins nette. En France, cette baisse s'est interrompue depuis 1993: en
volume, la part de la valeur ajoutée industrielle a même retrouvé en 2002 son niveau de 1985.
Source : Guillaume Daudin, Sandrine Levasseur, « Délocalisations et désindustrialisation », Alternatives Economiques
Hors-série n° 064 - février 2005.
Questions :
1) remplir tableau :
Désindustrialisation
Valeur ajoutée de
l’industrie en valeur
Valeur ajoutée de
l’industrie en volume
Emploi industriel
Variation 1970-2002 ?
Document : comparaison internationale
Source : P.N.Giraud et T.Weil « L’industrie française décroche-t-elle ? », Doc’en poche, La documentation française,
2013
Question :
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1) remplir le tableau :
1970-2010
France
Evolution de la part
du PIB industriel
Etats-Unis
Allemagne
Royaume-Uni
Document : avantages comparatifs et spécialisation
Taux d’importation
(Importation/production,
en %)
Nombre d’emplois
(en milliers)
Source : D’après INSEE, Comptes nationaux
(1) Branche : Ensemble d’unités de production produisant un type de bien ou de service.
2.2.1.2 Le cas de la France
Document : impact de la concurrence internationale et des délocalisations sur l’emploi industriel
En partie sous l’effet de la nouvelle concurrence des économies émergentes, la part des emplois manufacturiers
a été divisée par deux aux Etats-Unis depuis 1980, par plus de deux aux Royaume-Uni et par un peu moins de
deux en France. Elle a aussi baissé en Allemagne. Dans certains pays, autrefois qualifiés « d’industrialisés », ce
secteur emploi aujourd’hui un peu plus de 10% de la main d’œuvre, et parfois moins ; il en employait 20 à 30%
il y a trente ans. Bien sûr, d’autres raisons expliquent aussi cette baisse de l’emploi industriel : le progrès
technique, plus rapide dans l’industrie qu’ailleurs, ou la déformation de la structure de la consommation en
faveur des services. Un repli d’une telle ampleur n’aurait cependant pas été possible sans le développement des
échanges avec les économies moins industrialisées et, plus récemment, avec l’Asie émergente.
Il faut noter par ailleurs que le problème n’est pas tant celui de la « délocalisation » que celui de la fermeture
d’unités devenues non concurrentielles, suivie de la localisation à l’étranger de nouvelles capacités de
production. Sur 70 000 emplois détruits par an dans l’industrie manufacturière française entre 1980 et 2007,
moins de 10% pourrait résulter de telles opérations de délocalisation directe vers les pays émergents, tandis que
plus de 30% pourrait être attribués à la concurrence international en général (abandon d’activité sans
relocalisation, création de nouvelles activités à l’étranger), 30% aux gains de productivité et à la baisse de la
demande intérieure, et 30% à la sous-traitance de certaines tâches vers les secteurs des services, y compris
l’emploi intérimaire.
Il convient cependant de remarquer que ces diverses composantes ne sont pas indépendantes. En particulier, les
gains de productivité sont un effet indirect de la mondialisation, une façon de résister à la concurrence, quelle
qu’elle soit consistant à diminuer l’emploi à production donnée. En France, le nombre d’emplois par euro
constant de production industrielle a ainsi été divisé par 6 en vingt-cinq ans.
En résumé, même si le phénomène de « délocalisation » n’a eu, à strictement parler, qu’un effet limité sur
l’emploi industriel, il n’est pas douteux que la mondialisation a entraîné une désindustrialisation des pays
développés et une précarisation de l’emploi dans les régions les plus touchées. Il n’est pas douteux non plus que
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Nicolas Danglade 2016-2017
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la concurrence des pays à bas salaires se développe dans certains secteurs de service, aidée par les avancées de
la technologie, et qu’elle touche donc aujourd’hui des niveaux plus élevés de qualification au sein des
économies développées.
Source : François Bourguignon « La mondialisation de l’inégalité », La République des idées, 2012, 35-36
Question :
1) Remplir tableau :
Décomposition des Concurrence
sources
de
la internationale
destruction
d’emplois
industriels
Délocalisation vers Gains
de Sous-traitance
les pays émergents
productivité dans externalisation
l’industrie
et
évolution de la
demande de biens
manufacturés
et
Part dans le total
Document : délocalisation et impact direct sur l’emploi domestique
En ce qui concerne l’impact des IDE sur l’emploi du pays d’origine du pays investisseur, celui-ci est souvent
appréhendé indirectement à partir des échanges engendrés par le transfert d’activité à l’étranger. (…) Il s’agit
alors de calculer « un contenu en emploi » des flux commerciaux nets engendrés par les implantations à
l’étranger des firmes multinationales. (…) Le nombre total d’emplois détruits par les délocalisations entre 1990
et 2001 en Allemagne est évalué à 90 000. Ce chiffre est à mettre en rapport avec les créations/destructions
journalières d’emplois dans une économie de marché moderne. Cahuc et Zilberberg (2004) rappellent que ce
processus de destruction/création d’emplois est extrêmement intense, de l’ordre de 10 000
créations/destructions de poste de travail par jour. Ces méthodes de chiffrage de l’impact des délocalisations
sur le marché du travail concluent donc à un phénomène trop faible pour pouvoir expliquer les difficultés du
marché du travail que l’on connaît en particulier en Europe.
Source : Jean-Louis Mucchielli et Thierry Mayer « Economie internationale », Dalloz HyperCours, 2005, p. 275
Document : échanges commerciaux et baisse de l’emploi industriel
Source : Lilas Demmou « La désindustrialisation en France », document de travail de la DG du Trésor, juin 2010
Document
En conclusion, « il n’est pas douteux » (pour reprendre une expression utilisée par F.Bourguignon) que la
mondialisation a des effets sur l’emploi industriel en France, même si ces effets sont essentiellement indirects
et appuis des tendances qui existent indépendamment de l’insertion internationale des économies. Cela soulève
des craintes car il existe des « perdants » de la mondialisation : les emplois et entreprises qui disparaissent en
raison de la pression concurrentielle. La disparition de certains emplois peu qualifiés, dans des marchés du
travail dualisés, peu flexibles et où la formation professionnelle est peu efficace (c’est le cas de la France), rend
le retour à l’emploi particulièrement compliqué et installe ces « perdants » de la mondialisation dans un
chômage de longue durée, dont ils ont du mal à sortir. Lorsque les destructions d’emplois touchent des bassins
d’emploi, l’impact devient territorial et renforce l’image d’une mondialisation destructrice du lien social. Les
travaux de Suzanne Berger souligne, enfin, que ce ne sont pas tant des secteurs industriels qui sont susceptibles
d’être les perdants de la mondialisation mais, avant tout, des entreprises : il existe des stratégies d’entreprises
qui font réussir dans la mondialisation et, d’autres, qui, au contraire, conduisent à l’échec et la disparition.
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2.2.2
La mondialisation creuse-t-elle les inégalités dans les PDEM ?
2.2.2.1 L’évolution des inégalités : un constat paradoxal, l’inégalité mondiale décroît tandis
que les inégalités intra-nationales progressent !
Document : l’évolution des inégalités (inégalités inter-nationales, inégalités intra-nationales, inégalités
mondiales) F.Bourguignon
Document : évolution des inégalités de revenu aux Etats-Unis
Il est difficile de commencer le tour d’horizon des inégalités nationales de revenus par un autre pays que les
Etats-Unis tant la montée des inégalités y est spectaculaire. L’inégalité des revenus est en 2008 au niveau où
elle était un siècle plus tôt. Après une quarantaine d’années de stabilité, la société américaine semble avoir
progressivement effacé les progrès de l’égalité enregistrés au lendemain de crise des années 1930 et durant la
seconde guerre mondiale.
La courbe se réfère à la distribution des revenus primaires c’est-à-dire les revenus d’activité avant impôts et
transferts aux ménages. Le niveau d’inégalité diminue considérablement, mais la hausse reste importante
lorsque l’on prend en compte l’ensemble de la redistribution. (…) La hausse des inégalités primaires est tout
aussi sensible lorsque l’on se restreint à la seule activité salariée. (…) Les hauts salaires se sont littéralement
envolé par rapport au salaire médian. Les salaires des 10% des salariés les mieux payés étaient en moyenne
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80% au dessus du salaire médian avant 1980. Ils le dépassent de 125% depuis 1995. L’écart s’élargir encore
plus lorsque l’on se restreint aux centiles supérieurs. Cette montée de l’inégalité conduit à des disparités
impressionnantes dans le partage des gains de croissance. Les chiffres du Bureau du budget du Congrès
américain montrent que, entre 1979 et 2006, le revenu moyen des ménages (avant impôts et après correction de
l’inflation) a augmenté au total de 50% mais la croissance totale n’a été que de 10% pour le quintile le plus
pauvre, tandis qu’elle dépassait 100% pour le décile supérieur. Une très large proportion du gain total de
pouvoir d’achat est donc allé aux familles les plus riches. (…) Observe-t-on le même phénomène dans d’autres
pays ? En fait, la grande majorité des pays à hauts revenus de l’OCDE ont connu une hausse de l’inégalité des
revenus et des salaires. (…) L’inégalité des niveaux de vie a aussi augmenté dans une majorité de pays en
développement entre le milieu des années 1980 et le milieu des années 2000. Ceci est particulièrement net dans
plusieurs pays à la pointe du processus de rattrapage Sud-Nord. (…) Dans la mesure où le phénomène est assez
uniforme (ensemble des pays ), il est difficile de ne pas le relier à des causes communes et notamment la
mondialisation. L’ouverture croissante des économies nationales aux échanges de biens et services, aux
mouvements des capitaux ou des connaissances techniques, et surtout à l’irruption de nouveaux acteurs dans
ces échanges constituent en effet des explications possibles et de première importance.
Source : François Bourguignon « La mondialisation de l’inégalité », La République des idées, 2012, 35-36
Document : les inégalités augmentent quasiment dans tous les pays de l’OCDE
Source : OCDE, Focus Inégalités et croissance « Les inégalités de revenu pèsent-elles sur la croissance économique ? »,
décembre 2014
Document : Le creusement des inégalités internes de revenu des BRICS (coefficient de Gini, entre 1990 et
2008)
Source : Laila Porras, « Croissance, inégalités et pauvreté au sein des pays émergents : le cas des BRICS »
(Banque mondiale), 2015.
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2.2.2.2 Comment expliquer ce paradoxe : moins d’inégalités au niveau mondial mais plus
d’inégalités au sein de chaque pays (quel que soit sont niveau de développement)
2.2.2.2.1
Un effet structurel : les pays dont la population sort de la pauvreté sont des
pays très peuplés
Document : l’augmentation de la population dans l’économie mondialisée
Source : Jean-Louis Mucchielli « La mondialisation. Chocs et mesure », Hachette Supérieur, 2008, p.24-25
2.2.2.2.2
Le théorème Stolper-Samuelson : l’impact du commerce international et de la
spécialisation sur l’évolution des revenus des salariés qualifiés et non qualifiés
Document : les conséquences de la spécialisation internationale sur les revenus des travailleurs qualifiés
et non qualifiés, le théorème Stolper-Samuelson
Selon le théorème Stolper-Samuelson, une augmentation du prix relatif d’un bien augmente le revenu réel du
facteur utilisé intensément dans la production de ce bien, et diminue le revenu réel de l’autre facteur. Si les
conditions du théorème HO sont vérifiées, le libre-échange comparé à l’autarcie, engendre l’augmentation de la
rémunération réelle du facteur abondant.
Source : Jean-Louis Mucchielli et Thierry Mayer « Economie internationale », Dalloz HyperCours, 2005, p. 53
Question :
1) remplir le tableau en barrant les réponses fausses :
Facteurs abondants
Augmentation
de
la
rémunération du facteur
abondant
PDEM
Travail qualifié ou travail
non qualifié ?
Inégalités qualifiés / non
qualifiés : augmente ou
baisse ?
Pays émergents
Travail qualifié ou travail
non qualifié
Inégalités qualifiés / non
qualifiés :
augmente
ou
baisse ?
Document : le théorème Stolper-Samuelson, vérifié empiriquement dans les PDEM mais pas dans les
pays émergents (où les inégalités progressent aussi)
Les inégalités ont aussi beaucoup augmenté dans les pays émergents. L’écart de salaire entre travailleurs
qualifiés et travailleurs non qualifiés a augmenté de :
68% entre 1987 et 1993 au Mexique ;
16% entre 1986 et 1998 en Colombie ;
20% entre 1992 et 1998 en Argentine ;
13% entre 1987 et 1999 en inde ;
L’intensité en travail qualifié a beaucoup augmenté dans l’industrie, au sein de chaque secteur.
Pas de baisse des prix des biens intensifs en travail non qualifié dans les pays développés.
Source : Matthieu Crozet, Conférence IAE Saint Etienne, janvier 2015
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2.2.2.2.3
L’impact de la décomposition des processus de production (découpage de la
chaîne de valeur) sur les inégalités de revenus des salariés qualifiés et non
qualifiés
Document : le modèle théorique de Feesntra et Hanson explique la hausse des inégalités dans le monde
entre salariés qualifiés et salariés non qualifiés
Durant les années 2000, les analyses économiques désignent à nouveau le commerce international comme
responsable des transformations de l’emploi et de la montée des inégalités (dans les PDEM notamment).
Le premier argument mobilisé est l’outsourcing. La fragmentation croissante des chaînes de valeur est un des
phénomènes majeurs de la mondialisation des années 2000. Cette fragmentation démultiplie le commerce
international et impacte les demandes de travail.
Le modèle théorique de Feenstra et Hanson est le suivant. Supposons :
- Deux pays, un à bas salaire et l’autre à haut salaire.
- Un bien final, produit à partir d’un continuum de « tâches » produites avec du travail qualifié et du
travail non qualifié.
- Chaque « tâche » a une intensité en travail qualifié différente.
- La production des tâches intensives en travail qualifié est relativement moins coûteuse dans le pays
développé, tandis que la production des tâches intensives en travail non-qualifié est relativement moins
coûteuse dans le pays à bas salaires. Cette configuration des coûts peut être représentée dans le graphique
suivant :
Imaginons un choc qui augmente les coûts de production dans le Nord et/ou les baisse dans le Sud (par exemple
l’entrée dans la mondialisation d’un pays à très bas salaires) :
Un grand nombre de tâches sont maintenant délocalisées : les plus intensives en travail non qualifié qui étaient
produites dans le Nord ;
Mais ces tâches délocalisées font augmenter le niveau de qualification des tâches réalisées dans le Sud ;
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Conséquences :
- Baisse de la demande de travail non-qualifié au Nord = facteur d’inégalités entre non-qualifiés et
qualifiés ;
- Hausse de la demande de travail qualifié au Sud = facteur d’inégalités entre non-qualifiés et qualifiés ;
- Hausse de l’intensité en travail qualifié partout ;
- Baisse des prix des biens industriels.
Source : Matthieu Crozet, Conférence IAE Saint Etienne, janvier 2015
Document : la réaction des firmes des PDEM face à la concurrence des pays à bas salaires consiste à
monter en gamme : le modèle de Bernard, Jensen & Schott (2005)
En utilisant données sur 245 000 entreprises américaines entre 1977 et 1997, les auteurs calculent le taux de
pénétration des importations en provenance des pays à bas salaires, et ils montrent que lorsque les entreprises
américaines font face à une concurrence croissante des pays à bas salaires, elles peuvent mourir, licencier, ou
augmenter leur intensité en capital et travail qualifié.
Source : Matthieu Crozet, Conférence IAE Saint Etienne, janvier 2015
Document : la situation des travailleurs à qualification moyenne est aussi affectée dans les PDEM (les
inégalités gagnent les classes moyennes)
Les années 1980 et le début des années 1990 ont été témoins d’un changement radical dans l’économie
mondiale : l’ouverture aux échanges internationaux de toute une partie du monde, la Chine dans les années
1980, le bloc soviétique puis l’Inde au tournant des années 1990. L’arrivée de ces géants dans les échanges
internationaux a provoqué l’entrée d’environ un milliard de travailleurs, souvent non qualifiés, dans la
concurrence internationale, créant du même coup une rareté relative des autres facteurs de production, en
particulier le capital, le travail qualifié et les matières premières. La rémunération relative de ces facteurs et leur
part dans les revenus nationaux s’en sont trouvées augmentées partout dans le monde, tandis que la part du
travail non qualifié diminuait. La concurrence de ces nouveaux entrants sur les marchés mondiaux, elle-même
facilitait par des investissements directs en provenance des pays développés, a été renforcée par une
concurrence accrue au sein des économies développées. Le progrès technique a également permis une
fragmentation internationale croissante des chaînes de valeur, susceptible de diminuer les coûts de production à
travers la sous-traitance à l’étranger.
Dans les économies développées, il a semblé un moment que cette mondialisation des échanges affecterait
essentiellement les salaires des travailleurs les moins qualifiés, exposés à la concurrence de la main d’œuvre
bon marché. C’est ainsi que certains avaient interprété, non sans raison, la baisse du salaire réel du travail non
qualifié aux Etats-Unis dans les années 1980 et la persistance d’un chômage élevé en Europe. Richard Freeman
se demandait même, à l’époque, si les salaires de cette catégorie de main d’œuvre n’étaient pas « fixés à
Pékin ». Depuis, il semblerait que le phénomène se soit propagé jusqu’au milieu de l’échelle de qualification.
On s’accorde aujourd’hui à penser que, du fait de la mondialisation, une grande partie de la production de biens
échangeables exigeants en main d’œuvre non qualifiée s’est localisée dans les économies émergentes. Dans les
pays développés, cette main d’œuvre (non qualifiée) se concentre aujourd’hui dans des secteurs abrités de la
concurrence internationale, comme les services aux personnes, la restauration … En revanche, les avancées
dans les techniques d’information et de communication conduisent de plus en plus à localiser dans les
économies émergentes les tâches qui relèvent du back office (comptabilité, suivi, développement informatique,
…) et reposent sur une main d’œuvre plus qualifiée. Cette évolution contribue donc à diminuer la demande,
donc la rémunération relative de ces travailleurs dans les pays développés. Comme la demande pour les
qualifications les plus élevés reste forte, il en résulte au total une déformation de la distribution des salaires au
détriment des qualifications basses et moyennes et au profit des qualifications supérieures.
Source : François Bourguignon « La mondialisation de l’inégalité », La République des idées, 2012, 37-38
2.2.2.2.4
L’apparition d’un marché du travail mondial des « stars » ou de « supercadres »
Document : l’apparition d’une économie de « stars » mondialisée
Examinons certaines conséquences de ces changements qui peuvent expliquer l’explosion des très hauts
revenus.
Le développement des techniques de communication a multiplié les audiences des artistes et des sportifs dans
des proportions considérables. Enrico Caruso, le premier chanteur d’opéra devenu une vedette internationale a
vendu 1 million de disques. Près d’un siècle plus tard, Pavarotti en a vendu plus de 100 millions. (…)
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Nicolas Danglade 2016-2017
25
J.K.Rowlings, la « mère » d’Harry Potter dispose d’un revenu annuel d’environ 300 millions de dollars, alors
que 90% des écrivains anglo-saxons touchent moins de 80 000 dollars. (…) Le même phénomène d’échelle
explique l’apparition récente d’autres « très hauts revenus ». dans le domaine financier, les bons opérateurs
investisseurs sont récompensés par des primes (ou « bonus ») de fin d’année plus ou moins proportionnelles à
leurs gains. L’extension du volume des opérations financières (…) catapultant ainsi une assez grande
proportion de « traders » parmi les très hauts revenus.
Ce raisonnement explique aussi la hausse vertigineuse des rémunérations des dirigeants des très grandes
entreprises (…). Il est remarque que la rémunération des dirigeants dépende si étroitement de la taille des
entreprises qu’ils gèrent. Ainsi, les patrons des dix plus grandes sociétés américaines ont une rémunération à
peu près 4 fois supérieure à celle des patrons des entreprises qui se situent autour de la 100 ième place dans un
classement par taille. En France, ce ratio est de l’ordre de 3. (…) On observe que la hausse des rémunérations
des dirigeants constitue un phénomène relativement nouveau. La rémunération des dirigeants américains ont
été remarquablement stables de l’avant-guerre jusqu’aux années 1970, malgré l’expansion internationale de
plusieurs grandes sociétés américaines dans les années 1950-1960. Au sein des entreprises, la hausse de la
rémunération des dirigeants s’est élargie à leurs états-majors et aux cadres de haut niveau. Ces effets de
diffusion existent dans d’autres domaines. Dans le secteur financier, le responsable d’une salle de marché peut
difficilement recevoir moins que ses traders (…). Un autre type de diffusion passe par la fourniture de services
aux superstars ou à ces entreprises géantes. Les avocats, par exemple, qui interviennent sur des litiges portant
sur des sommes considérables, font rémunérer leur travail au prorata de ces montants. C’est à travers ce
phénomène de diffusion que la distribution des revenus est significativement affecté par la montée des
superstars.
Source : François Bourguignon « La mondialisation de l’inégalité », La République des idées, 2012, 45
Document : les super-cadres
Revenons aux causes de la hausse des inégalités aux Etats-Unis. Elle s’explique pour une large part par la
montée sans précédent de l’inégalité des salaires, et en particulier l’émergence de rémunération extrêmement
élevées au sommet de la hiérarchie des salaires, notamment parmi les cadres dirigeants des grandes entreprises.
(…) Durant les années 1980-2010, les 10% des salaires les plus élevés, et plus encore les 1% les plus élevés, se
mettent à croître structurellement plus vite que la moyenne des salaires. Au total, la part du décile supérieur de
la hiérarchie des salaires passe de 25% à 35% de la masse salariale, et cette hausse de 10 points explique
approximativement les deux tiers de la hausse de la part du décile supérieur de la hiérarchie des revenus dans le
revenu national. (…) La montée des très hauts revenus et des très hauts salaires reflète avant tout l’avènement
des « super-cadres », c’est-à-dire d’un groupe de cadres dirigeants des grandes entreprises parvenant à obtenir
des niveaux de rémunération extrêmement élevés, inédits dans l’histoire. (…) Des recherches récentes (…)
permettent de constater que la grande majorité des 0,1% des revenus les plus élevés (entre 60% et 70%)
correspondent pendant les années 2000 à des cadres dirigeants. Par comparaison, les sportifs, acteurs, artistes,
… représentent au total moins de 5% des effectifs. En ce sens, les nouvelles inégalités américaines
correspondent bien plus à l’avènement des « super-cadres » qu’à une société de « superstars ». (…) Précisons
enfin qu’en accords avec les règles fiscales américaines et aussi avec la logique économique, nous avons inclus
dans les salaires l’ensemble des primes et bonus versés aux cadres dirigeants, ainsi que la valeur d’exercice des
« stock-options » (…). La très forte volatilité des primes, bonus et valeurs d’exercices des options explique les
fluctuations importantes de la part des hauts salaires dans les années 2000-2010. (…)
Il faut en outre noter que plus on monte haut dans la hiérarchie des revenus, plus les hausses ont été
spectaculaires. Et même si ces hausses concernent au final un nombre limité de personnes, elles n’en sont pas
moins extrêmement visibles et posent naturellement la question de leur justification. Si l’on examine
l’évolution de la part du millime supérieur – les 0,1% les plus riches – dans le revenu national dans les pays
anglo-saxons d’une part, et en Europe continentale et au Japon d’autre part, alors on constate certes des
différences notoires (une progression inégalée aux Etats-Unis) mais également une progression très sensible
dans tous les pays. (…) Afin que les ordres de grandeur soient bien clairs pour tous, rappelons qu’une part de
2% du revenu national pour 0,1% de la population signifie par définition que chacun au sein de ce groupe
dispose en moyenne d’un revenu 20 fois plus élevé que la moyenne du pays en question ; une part de 10%
signifie que chacun dispose de cent fois la moyenne. Rappelons également que les 0,1% les plus riches
regroupent par définition 50 000 personnes dans un pays dont la population est de 50 millions d’adultes
(comme la France du début des années 2000). Il s’agit donc d’un groupe à la fois très minoritaire et non
négligeable de par sa place dans le paysage social et politique. Le fait central est que dans tous les pays riches,
ce groupe a connu au cours des années 1990-2010 des progressions spectaculaires du pouvoir d’achat, alors
même que le pouvoir d’achat moyen stagnait. (…)
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Nicolas Danglade 2016-2017
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Source : Thomas Piketty « Le capital au 21ième siècle », Seuil, 2014
Document : la fixation des revenus des « super-cadres »
Comment peut-on expliquer l’explosion des inégalités salariales et la montée des super-cadres aux Etats-Unis
depuis les années 1970-1980 ? (…)
L’envol des très hautes rémunérations a été extrêmement concentré au sein du centile supérieur (voire du
millime supérieur), et a concerné uniquement certains pays et non d’autres (le Japon comme l’Europe
continentale ont pour l’instant été beaucoup moins touchés que les Etats-Unis), alors même que les
transformations technologiques auraient dû concerner de façon continue tout le haut de la distribution des
qualifications, et ce, dans l’ensemble des pays de niveau de développement similaire. Le fait que l’inégalité des
revenus atteigne dans les Etats-Unis des années 2000-2010 un niveau plus élevé que celui observé dans les pays
pauvres et émergents aux différentes époques (…) conduit également à douter d’une explication fondée
uniquement sur l’inégalité objective des productivités. Est-on bien sûr que l’inégalité fondamentale des
qualifications et des productivités individuelles soit plus forte aux Etats-Unis en ce début du 21ième siècle que
dans l’Inde à moitié analphabète d’il y a une dizaine d’années ? Si tel était le cas, ce serait peut-être inquiétant
pour les institutions éducatives américaines, qui doivent certainement être améliorées et devenir plus
accessibles, mais qui ne méritent sans doute pas cet excès de d’indignité.
L’explication qui me semble la plus convaincante pour rendre compte de l’envol des très hautes rémunérations
américaines est la suivante. Concrètement, imaginons une grande société internationale (…), pour fixer le
salaire du directeur du marketing (…) il faudrait en principe estimer sa productivité marginale, c’est-à-dire sa
contribution à la valeur ajoutée créée par l’entreprise. (…) Il est évidemment impossible de répondre
précisément et objectivement à cette question. (…) Sans compter (…) un environnement caractérisé par une
redéfinition quasi permanente des contours des entreprises et des fonctions exactes au sein de chaque société.
(…) Face à cette difficulté informationnelle et cognitive, comment sont déterminées en pratique de telles
rémunérations ?
Elles sont généralement fixées par les supérieures hiérarchiques, et les rémunérations supérieures sont fixées
par les supérieurs eux-mêmes, ou bien par des comités de rémunérations comportant diverses personnes ayant
généralement des revenus comparables (en particulier les cadres dirigeants d’autres grandes sociétés). (…) Il
n’y a rien de désobligeant à supposer que les personnes se retrouvant en situation de fixer leur propre salaire
ont naturellement tendance à avoir la main un peu lourde, ou tout au moins à se montrer plus optimistes que la
moyenne quant à l’évaluation de leur productivité marginale. Tout cela est bien humain, surtout dans une
situation où l’information est objectivement imparfaite. (…) Le marché s’incarne toujours dans des institutions
spécifiques, comme des supérieurs hiérarchiques ou des comités de rémunérations. Cela n’implique par que les
supérieurs et les comités peuvent fixer n’importe quel salaire, et choisissent partout le plus haut niveau
possible. Les institutions et les règles caractérisant la « gouvernance » des entreprises dans un pays sont (…)
fortement influencées par les normes sociales en vigueur dans la société considérée (…). Ces normes sociales
dépendent notamment des systèmes de croyances au sujet de la contribution des uns et des autres à la
production des entreprises et à la croissance du pays. (…) Les inégalités salariales ont fortement progressé aux
Etats-Unis et au Royaume-Uni, tout simplement parce que les sociétés américaines et britanniques sont
devenues beaucoup plus tolérantes face aux rémunérations extrêmes à partir des années 1970-1980. (…) Il n’en
a pas toujours était ainsi, loin de là : rappelons que les Etats-Unis étaient dans les années 1950-1960 nettement
plus égalitaires que la France, en particulier pour ce qui concerne les hiérarchies salariales. (…) Ce décrochage
inédit des salaires des super-cadres doit sans doute être mis en relation avec la taille des grandes entreprises et
la diversité des fonctions en leur sein. (…) Il est possible que ce décrochage s’explique également par une
forme « d’extrémisme démocratique », c’est-à-dire par un besoin des sociétés modernes, et en particulier de la
société américaine, de désigner elles-mêmes des gagnants et de leur offrir des rémunérations d’autant plus
extravagantes qu’ils semblent avoir été choisis en fonction de leur mérite propre, et non suivant les logiques
inégalitaires du passé. (…)
Source : T.Piketty « Le capital au 21ième siècle », Seuil, 2014
Document
La fixation des plus hautes rémunérations n’a que peu à voir avec une logique rationnelle de productivité.
Lorsque l’on rassemble des bases de données au niveau d’entreprises individuelles (cela est possible pour les
entreprises cotées dans l’ensemble des pays riches), il est bien difficile d’expliquer les variations observées des
rémunérations des dirigeants en fonction de la performance des entreprises considérées. Plus précisément, on
peut décomposer pour un certain nombre d’indicateurs de performance (progression des ventes, des profits …)
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les variations dues à des causes extérieures à l’entreprise (état général de la conjoncture, chocs sur le prix
mondial des matières premières, les variations de taux de change …). Seules les variations du second type
peuvent potentiellement être affectées (au moins en partie) par les dirigeants de l’entreprise. Si les
rémunérations suivaient la logique de la productivité marginale, on devrait s’attendre à ce qu’elles ne varient
pas ou peu, en fonction de la première composante, et seulement en fonction de la seconde. Or, le fait est que
l’on observe exactement le contraire : c’est quand les ventes et les profits progressent pour des raisons
extérieures que les rémunérations des dirigeants augmentent le plus fortement. (…) C’est ce que Bertrand et
Mullainhatan appellent « la rémunération de la chance » (pay for luck). (…)
Cette tendance à la rémunérer la chance varie fortement dans le temps et suivant les pays, notamment en
fonction de l’évolution de la fiscalité, et plus particulièrement du taux marginal supérieur du revenu, qui semble
jouer un rôle de « garde-fou fiscal » quand il est élevé, ou de « pousse-au-crime » quand il est faible. Cette
évolution fiscale est évidemment elle-même liée aux transformations des normes sociales concernant les
inégalités, mais une fois lancée elle suit sa propre logique. Concrètement la très forte baisse du taux marginal
supérieur dans les pays anglo-saxons depuis les années 1970-1980 (alors même qu’ils avaient été les inventeurs
de la fiscalité quasi confiscatoire sur des revenus jugés indécents au cours des décennies précédentes) semble
avoir totalement transformé les modes de fixation des rémunérations des cadres dirigeants, ces derniers ayant
maintenant de beaucoup plus fortes incitations que par le passé à tout faire pour obtenir des augmentations
importantes. (…) La baisse du taux supérieur conduit à une explosion des hautes rémunérations, qui elle-même
accroît l’influence politique, à travers notamment le financement des partis, groupes de pression et instituts de
réflexion, du groupe social qui a intérêt au maintien de ce taux bas, ou à son abaissement ultérieur. (…
Après avoir connu une grande passion pour l’égalité des années 1930 aux années 1970, les Etats-Unis et le
Royaume-Uni sont repartis avec le même enthousiasme dans la direction opposée au cours des dernières
décennies. En particulier, le taux supérieur de leur impôt sur le revenu, après avoir été pendant longtemps
nettement au-dessus des niveaux appliqués en France et en Allemagne, est passé nettement au-dessous depuis
les années 1980. Pour simplifier, les taux allemands et français sont restés stables autour de 50% - 60% au
cours de la période 1930-2010 (avec une légère baisse à la fin de cette période) alors que les taux américains et
britanniques sont passés de 80% - 90% dans les années 1930-1980 à 30% - 40% dans les années 1980-2010
(avec un point bas à 28% à la suite de la grande réforme fiscale reaganienne de 1986). (…) Si on examine
l’ensemble des pays développés, on constate l’ampleur de la baisse du taux marginal supérieur de l’impôt sur le
revenu observée depuis les années 1970 jusqu’aux années 2000-2010 est très étroitement reliée à l’ampleur de
la hausse de la part du centile supérieur dans le revenu national au cours de la même période. Concrètement, il
existe une corrélation presque parfaite entre ces deux phénomènes : les pays qui ont le plus fortement baissé
leur taux supérieur sont aussi ceux où les plus hauts revenus (et notamment la rémunération des cadres
dirigeants des grandes entreprises) ont le plus fortement augmenté ; et inversement les pays qui ont peu baissé
leur taux supérieur ont vu les hauts revenus progresser beaucoup plus modérément. (…) La baisse du taux
supérieur a totalement transformé les modes de formation et de négociation des salaires de dirigeants. Pour un
dirigeant, il est toujours difficile de convaincre les différentes parties prenantes d’une entreprise (subordonnés
directs, autres salariés situés plus bas dans la hiérarchie, actionnaires, membres du comité de rémunération)
qu’une augmentation importante de rémunération est véritablement justifiée. Dans les années 1950-1960, un
cadre dirigeant américain ou britannique avait peu d’intérêt à se battre pour obtenir une telle augmentation, et
les différentes parties prenantes étaient moins prêtes à l’accepter, car de toute façon 80%-90% de
l’augmentation allait directement dans les caisses du Trésor Public. A partir des années 1980, le jeu à
totalement changé de nature, et tout semble indiquer que les dirigeants se sont mis à déployer des efforts
considérables pour convaincre les uns et les autres de leur accorder des augmentations non moins
considérables, ce qui n’est pas toujours si difficile, compte tenu des très grandes difficultés objectives liées à la
mesure de la contribution individuelle d’un dirigeant d’entreprise à la production de sa société, et des modes de
composition souvent assez incestueux qui règnent dans les comités de rémunération. Cette explication a en
outre le mérite d’être cohérente avec le fait qu’il n’existe aucune relation statistiquement significative entre la
baisse du taux marginale supérieur et le taux de croissance de la productivité des différents pays développés
depuis les années 1970. Concrètement, le fait central est que le taux de croissance du PIB par habitant a été
presque exactement le même dans tous les pays riches depuis les années 1970-1980. (…) autrement dit, la
baisse du taux marginal supérieur et la montée des hauts revenus ne semblent pas avoir stimulé la productivité,
ou tout au moins pas suffisamment pour ce que soit statistiquement décelable au niveau de l’économie dans son
ensemble.
Source : T.Piketty « Le capital au 21ième siècle », Seuil, 2014
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Document : les très hauts salaires tirent également des revenus du capital, or, le ralentissement de la
croissance favorise les revenus tirés du capital et de la rente au détriment de ceux tirés du travail
(T.Piketty)
Document : le retour des sociétés d’héritiers
Le fait que la montée à des niveaux sans précédent des inégalités salariales explique la plus grande partie de la
hausse des inégalités de revenus américaines ne signifie pas que les revenus du capital n’aient joué aucun rôle.
Il est important de ne pas tomber dans une vision excessive selon laquelle les revenus du capital auraient
disparu des sommets de la hiérarchie sociale américaine. De fait, la très forte inégalité des revenus du capital et
leur progression depuis les années 1970 expliquent environ un tiers de la montée des inégalités de revenu aux
Etats-Unis. (…) Dès lors que le taux de rendement du capital (r) est fortement et durablement plus élevé que le
taux de croissance de l’économie (g), il est presque inévitable que l’héritage, c’est-à-dire les patrimoines issus
du passé, domine l’épargne, c’est-à-dire le patrimoine issus du présent. (…) L’inégalité r > g signifie en
quelque sorte que le passé tend à dévorer l’avenir : les richesses venant du passé progressent mécaniquement
plus vite, sans travailler, que les richesses produites par le travail, et à partir desquelles il est possible
d’épargner. Presque inévitablement, cela tend à donner une importance démesurée et durable aux inégalités
formées dans le passé, et donc à l’héritage. Dans la mesure où le 21ième siècle se caractérisera par un
abaissement de la croissance (démographique et économique) et un rendement du capital élevé (dans un
contexte de concurrence exacerbée entre pays pour attirer les capitaux), (…) l’héritage retrouvera donc sans
doute une importance voisine de celle qui était la sienne au 19ième siècle. (…) Le graphique suivant représente
l’évolution du flux successoral en France de 1820 à 2010 (c’est-à-dire la valeur total des successions et
donations transmises au cours d’une année exprimée en pourcentage du revenu national). De cette façon, on
mesure l’importance de ce qui est transmis chaque année (donc l’importance des richesses venues du passé et
qu’il est possible de s’approprier par héritage au cours d’une année donnée), par comparaison aux revenus
produits et gagnés au cours de cette même année.
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Source : T.Piketty « Le capital au 21ième siècle », Seuil, 2014
2.2.2.2.5
L’impact de la décomposition des processus de production (découpage de la
chaîne de valeur) sur les inégalités de revenus entre emplois délocalisables et
emplois non-délocalisables
Document : le modèle théorique de Grossman et Rossi-Hansberg
Ce modèle s’appuie également sur la logique de fragmentation de la chaîne de valeur, mais il introduit une
distinction entre des tâches qui sont impossibles à délocaliser et des tâches qui sont plus ou moins faciles à
délocaliser.
Une baisse des coûts d’outsourcing (baisse des protections commerciales, des coûts de communication, de
déréglementation, de routinisation de certaines tâches …) a les conséquences suivantes :
- elle augmente le nombre de tâches outsourcées vers les pays à bas salaires, ce qui a un impact négatif
sur les travailleurs qui produisaient ces tâches ;
- elle réduit les coûts de production, ce qui est équivalent à une hausse de la productivité apparente des
tâches non délocalisées, ce qui a un impact positif sur les travailleurs qui produisaient ces tâches ;
En conclusion : le deuxième effet peut l’emporter, et l’impact social de l’outsourcing n’est pas forcément
négatif ;
Ce modèle dessine une ligne complexe entre gagnants et perdants potentiels à la globalisation : non plus entre
travailleurs qualifiés vs non-qualifiés ; non plus entre travailleurs d’un secteur exportateur vs concurrent des
importations ; mais entre emploi délocalisable et tâche non-délocalisable.
Cela rend la mondialisation plus inquiétante et plus difficile à gérer pour les politiques sociales.
Source : Matthieu Crozet, Conférence IAE Saint Etienne, janvier 2015
Document : distinguer emplois nomades et emplois sédentaires, le modèle de P.N.Giraud
En 1996, je concluais L’inégalité du monde par une conjecture : l’avenir le plus probable dans les pays riches
est le laminage des classes moyennes et la polarisation des sociétés entre groupe restreint de nomades de plus
en plus riches et une masse de sédentaires qui seront désormais les « clients », au sens romain du terme, des
premiers. Cette conjoncture était fondée sur l’évolution quantitative des différents rythmes à l’œuvre dans le
processus de mondialisation. En raison de l’émergence très rapide de ce que j’avais appelé les « pays à bas
salaires et à capacité technologique » (Chine, Inde), j’estimais que le rythme de destruction des emplois
nomades dans les pays riches l’emporterait sur le rythme de création. Le nombre relatif de nomades diminuerait
donc, mais les nomades « résistants » deviendrait néanmoins de plus en plus riches. Le développement propre
de l’économie sédentaire ne me paraissait pas capable de contrer cette évolution, si bien que la résultante en
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était un accroissement des inégalités entre nomades et sédentaires. Cette thèse à l’époque était très minoritaire.
A la fin des années 1990, chez la quasi-totalité des économistes le leitmotiv était : « la mondialisation n’est pas
coupable ! ». L’augmentation des inégalités dans les pays riches n’était pas niée, mais elle était attribuée pour
l’essentiel à un « progrès technique biaisé en défaveur du travail non qualifié ». (…) En bref, c’était la faute des
ordinateurs pas de la mondialisation. (…) Mon apport à l’analyse de la mondialisation, s’il en est un, est d’avoir
proposé une analyse, espérons-le originale, des dynamiques à l’œuvre, qui met l’accent sur la distinction
nomades/sédentaires, distinction utilement complémentaire de la distinction traditionnelle qualifié/non qualifié.
Source : P.N.Giraud, « La mondialisation. Emergence et fragmentations », Coll.Sciences Humains, 2012, p.105-107
Document : le mécanisme des inégalités intra-nationales selon P.N.Giraud
Les firmes nomades sont celles qui transforment et font circuler des objets économiques entre territoires
différents. Les firmes sédentaires font la même chose mais uniquement à l’intérieur d’un même territoire. Les
firmes nomades jouent des différences entre territoires et en tirent profit. (…) Une vague de mondialisation,
c’est l’augmentation du nombre, de la taille, de la puissance économique des firmes nomades par rapport aux
firmes sédentaires. Les effets de la mondialisation sur la richesse moyenne et les inégalités dans un territoire
vont dépendre des conséquences en son sein des interactions croissantes entre les firmes nomades d’origines
étrangères, et les firmes locales, nomades et étrangères. Ces interactions sont toujours à la fois destructrices et
stimulantes. (…)
On peut distinguer (…) les emplois que les firmes nomades mettent en compétition directe avec des emplois
situés sur d’autres territoires. Ces emplois sont engagés dans la production des biens et services
internationalement échangeables. (…) De tels emplois ne peuvent subsister dans un territoire donné que s’ils
sont « compétitifs », au sens usuel du terme, sur le marché mondial, (…) sinon ils disparaissent du territoire et
une firme nomade les recrée dans un autre. C’est pourquoi nous les appellerons des emplois « nomades ». (…)
Les emplois protégés de la concurrence internationale directe sont cependant mis en compétition, parfois
extrêmement sévère, par des firmes sédentaires au sein d’un même territoire. Nous les appellerons les emplois
« sédentaires ». Ils ne sont en compétition qu’entre eux. (…) Si les sédentaires ne subissent pas directement la
compétition entre territoires, leur sort est néanmoins intimement lié à celui des nomades de leur territoire ; et
réciproquement. Ainsi, par exemple, les habitants très pauvres des bidonvilles de Bangalore en Inde, vivent de
petit artisanat, petit commerce et services à la personne, bénéficient évidemment de l’augmentation et de
l’enrichissement rapide des emplois nomades de l’industrie des logiciels qui prospèrent dans cette ville. En
même temps, la grande pauvreté des habitants des bidonvilles fait que les biens et services locaux sont très bon
marché. Cela permet aux ingénieurs logiciels établis dans la ville de vivre bien mieux que leurs collègues restés
en Californie, malgré des salaires monétaires plus faibles qui les rendent extrêmement compétitifs. Retenons
donc ce terrible constat : plus les sédentaires d’un territoire sont pauvres, plus les nomades présents sur ce
territoire sont compétitifs dans l’arène mondiale.
(…) L’inégalité est ici définie comme le rapport entre le revenu par tête moyen des nomades et le revenu par
tête moyen des sédentaires. (…) L’inégalité entre le groupe des nomades et celui des sédentaires n’est gouverné
que par deux facteurs : la part des nomades dans la population active du territoire et la préférence pour les biens
et services sédentaires. On conçoit bien que (…) l’inégalité entre les deux groupes est plus grande si les
nomades sont peu nombreux et très riches que s’ils sont plus nombreux mais avec des revenus moyens plus
faibles. De même, si les nomades consomment plus de biens et services sédentaires, ils tirent vers le haut les
revenus des sédentaires et les inégalités se réduisent. En bref, un accroissement de l’inégalité entre nomades et
sédentaires est donc provoqué par une réduction du nombre relatif des nomades et/ou par une réduction de la
préférence pour les biens et services sédentaires (…). Réciproquement, si l’on veut réduire l’inégalité à
l’intérieur d’un territoire entre ces deux groupes, il faut augmenter la part des nomades dans la population
active (donc transformer des sédentaires ou des chômeurs en nomades) et/ou augmenter l’attrait des biens et
services sédentaires de manière à ce que tant les nomades que les sédentaires consacrent une part croissante de
leurs revenus à l’achat de biens locaux. (…)
Source : P.N.Giraud, « La mondialisation. Emergence et fragmentations », Coll.Sciences Humains, 2012, p.105-107
Document : revenus des nomades et revenus des sédentaires
Le PIB d’un territoire est la somme des revenus de tous les résidents d’un territoire. C’est donc la somme des
revenus des deux groupes : nomades et sédentaires. Le revenu du groupe des nomades du territoire dépend (…)
du prix auquel ils parviennent à « se vendre » sur les marchés mondiaux, prix qui mesure en quelque sorte la
« qualité » par rapport aux autre nomades, des nomades du territoire aux yeux des firmes globales qui les
mettent en compétition. Fondamentalement, le nombre et le prix des nomades dépendent des investissements
faits dans le territoire en capital humain, en capital technique, et en capital social. Bien évidemment, ce qui
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compte en la matière ce sont les investissements dans un territoire comparés à ce qui se fait dans les autres qui
sont mis en compétition avec lui. Quand aux revenus du groupe des sédentaires, ils dépendent d’abord de ceux
des nomades. En effet, plus les nomades sont riches et nombreux, plus ils achètent de biens et services locaux
aux sédentaire et plus les revenus de ces derniers augmentent. Ensuite, ils dépendent de la préférence, tant des
nomades que des sédentaires, pour les biens et services locaux par rapport aux biens et services échangeables
internationalement. Si les résidents d’un territoire décident de consommer plus de services à la personne et
moins de biens manufacturés, par exemple, toutes choses égales par ailleurs les revenus des sédentaires
augmentent. Finalement, dans ce cadre analytique, le PIB d’un pays ne dépend que de trois facteurs : le nombre
et le «prix » moyen des nomades, et la préférence pour les biens et services sédentaires.
Source : P.N.Giraud, « La mondialisation. Emergence et fragmentations », Coll.Sciences Humains, 2012, p.60
Questions :
1) quels sont les deux groupes sociaux à partir desquels P.N.Giraud mesure les inégalités ?
2) pourquoi les revenus des « sédentaires » dépend-il de celui des « nomades » ?
3) lorsque le nombre de nomades baisse, quelle est (toutes choses égales par ailleurs) la conséquence
attendue sur les inégalités « nomades »/ « sédentaires » ?
4) même question avec une baisse de la préférence pour les biens et services produits par les sédentaires ;
5) est-ce que dans ce modèle théorique, il est possible d’expliquer la baisse des inégalités ?
Document : l’augmentation des inégalités dans les PDEM
La comptabilité nationale ne fournit pas directement le nombre des emplois nomades et sédentaires d’un
territoire. Dans les calculs présentés par le tableau ci-après, on a considéré comme nomade un secteur don’t
l’ouverture au commerce international, classiquement mesurée par le ratio: Exportations + Importations / 2 x
valeur ajoutée est supérieur à 12%. Pour l’essentiel, il s’agit de secteurs industriels, plus l’agriculture, la forêt et
la pèche. Ces chiffres minorent le nombre de nomade. N’y sont pas comptés, par exemple, certains emplois liés
au tourisme dans l’hôtellerie (…). Ces chiffres donnent une image impréssionnante de la “désindustrialisation”
de la France, mais aussi, contrairement à une idée reçue, de l’Allemagne. (…)
Source : P.N.Giraud « La mondialisation. Emergences et fragmentations », Ed.Sciences humaines, 2012
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2.2.2.2.6
D’autres facteurs s’articulent à la mondialisation pour expliquer le
creusement des inégalités
Document : la différence d’évolution des inégalités de revenus entre le cas des Etats-Unis et celui de la
France
Document : les changements de fiscalité dans les revenus et le patrimoine favorable au creusement des
inégalités
Document : fiscalité et inégalités de revenu (C.Landais)
Contrairement à une idée communément admise, la résurgence de forts niveaux d’inégalités dans les pays
anglo-saxons a peu à voir avec un décrochage des bas revenus. (…) Il faut en outre souligner que le
retournement des années 1980 est intervenu après deux décennies de contraction particulièrement forte des
inégalités salariales. (…) Comment expliquer ces évolutions fortement contrastées entre le haut et le reste de la
distribution des revenus, et entre les pays anglo-saxons et le reste des pays développés ? (…) Pour tâcher
d’analyser les transformations de la distribution des revenus d’activité depuis trente ans la littérature a tout
d’abord insisté sur les questions de progrès technique : le progrès technique génère de nouvelles tâches qui
requièrent plus de travailleurs qualifiés que de non-qualifiés, ce qui déforme la structure de la demande de
travail et donc la structure des rémunérations en faveur des qualifiés. C’est le « progrès technique biaisé en
faveur des plus qualifiés ». (…) Mais cette explication ne permet pas d’expliquer l’explosion des salaires des
très hauts revenus. A cette question, la littérature théorique propose aujourd’hui une réponse fondée largement
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sur l’idée de « star economy ». Dans chaque domaine (…) le meilleur peut extraire une rente qui dépend de
l’étendue du marché qu’il est capable de fournir. (…) Le nombre de domaines où le mécanisme de « superstar »
peut jouer est beaucoup plus vaste que les seuls champs du sport ou du spectacle (banquiers d’affaires, avocats,
…). Cette théorie présente donc une grande simplicité mais elle n’est pas encore entièrement convaincante dans
de nombreux domaines. Premièrement : pourquoi le mécanisme de superstars jouerait-il si fortement aux EtatsUnis et par ailleurs ? (…) Une dernière piste réside dans l’analyse des modes de fixation des rémunérations
(…) pour comprendre l’explosion récente des salaires des « top-managers ». En effet, le désir d’encadrer et de
stimuler les performances des salariés s’est traduit par le développement d’instruments de rémunération
incitatifs, et en particulier par la multiplication des éléments patrimoniaux (stock-options, …) dans la
rémunération des managers. (…)
La fiscalité a également fortement joué (…). Ceci pose plus généralement la question de l’impact de la fiscalité
sur les inégalités de revenus primaires. Aux Etats-Unis (…) mais également en France dans une période
récente, il semble que les baisses importantes des taux marginaux de l’imposition des revenus aient concordé
avec une augmentation rapide de la part des hauts revenus dans le revenu total.
Source : Camille Landais « L’évolution des inégalités de revenus dans les pays de l’OCDE » in Cahiers
Français n°343, Fiscalité et revenus, 2008
Document : la mondialisation pousse à des réformes fiscales qui provoquent le creusement des inégalités,
ce sont les situations de « camisoles dorées » (D.Rodrik)
L'ordre "international" de l'après guerre – le compromis de Bretton Woods - reposait sur un respect fort des
critères "État-Nation" et "Participation politique". Les pays conservaient une autonomie forte dans la
réglementation, la politique budgétaire, la politique industrielle, la mise en place d'un système social, etc... La
diversité des "modèles" occidentaux (modèle japonais, modèle rhénan, etc.) montre qu'effectivement, les
citoyens ont pu affirmer des préférences spécifiques et assez peu contraintes par des impératifs de
compétitivité. D'ailleurs, en contrepartie, les États conservaient la possibilité de limiter l'intégration et de
segmenter les marchés aussi bien dans le domaine de la finance que dans celui du commerce. (…)
Dans le cas de la « camisole dorée » (expression de T.Friedman), la souveraineté des pays s'exerce
effectivement, mais pour favoriser la compétitivité des entreprises sur des marchés intégrés. Les États doivent
mener des politiques conformes aux attentes du marché, proposer une fiscalité attractive pour les
investissements directs, une législation du travail accommodante. Comme l'écrit Thomas Friedman : "once your
country puts on the Golden Straitjacket, its political choices get reduced to Pepsi or Coke". (…) La
globalisation crée même un cercle vicieux que les anglo-saxons qualifient de race to the bottom, c'est-à-dire un
nivellement par le bas : certains pays chercheront à tirer profit de la globalisation pour alléger leur fiscalité et
ainsi attirer l'épargne et les placements financiers. Les autres n'auront alors pas d'autres choix que de s'aligner
sur la fiscalité la plus basse. D'une manière plus générale, la globalisation rendra plus difficile la taxation des
facteurs mobiles : capital financier, capital industriel, main d'œuvre hautement qualifiée. Elle conduira à
reporter la charge fiscale sur les facteurs les moins mobiles comme le travail peu ou moyennement qualifié ou
le capital foncier. Il en résultera une hausse des coûts salariaux qui se traduira soit par l'augmentation du
chômage des moins qualifiés, soit par la contraction du revenu disponible des salariés peu qualifiés et donc
l'accroissement des inégalités. Plus un pays est déjà inégalitaire, plus la majorité devrait aspirer à une fiscalité
plus redistributive et plus la globalisation s'oppose à cette aspiration.
Source : J.M.Siroen « Mondialisation et démocratie », Université européenne d’été, Paris Dauphine, 2002
Document : Stiglitz et le rôle des politiques redistributives
Les effets de la mondialisation du commerce n’ont pas été aussi spectaculaires que ceux des crises associées à
la libéralisation des marchés financiers et des capitaux, mais ils n’en ont pas moins œuvré lentement et
régulièrement. L’idée de base est simple : la circulation des biens est un substitut de celles des personnes. Si les
Etats-Unis importent des produits dont la fabrication nécessite des travailleurs non qualifiés, cela réduit la
demande de travailleurs non qualifiés pour les fabriquer aux Etats-Unis, et cela fait baisser les salaires des nonqualifiés. Les travailleurs américains peuvent soutenir la concurrence en acceptant des salaires toujours plus
bas, ou en se qualifiant de plus en plus. (…) La façon dont la mondialisation a été gérée a fait baisser les
salaires encore davantage, parce que le pouvoir de négociation des travailleurs a été massacré. Avec un capital
extrêmement mobile et des droits de douanes faibles, l’entreprise peut simplement dire à ses ouvriers que, s’ils
n’acceptent pas une baisse de salaire (et une aggravation de leurs conditions de travail) elle se délocalisera
ailleurs. Pour voir comment une mondialisation asymétrique peut influer sur le rapport de forces, imaginons un
instant à quoi ressemblerait le monde s’il y avait libre circulation du travail sans aucune mobilité du capital. Les
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pays rivaliseraient pour attirer les travailleurs. On leur promettrait de bonnes écoles et un bon environnement,
ainsi qu’une fiscalité faible sur les salaires. On pourrait financer cela par de lourds impôts sur le capital. Mais
ce n’est pas le monde dans lequel nous vivons. (…)
Le problème est particulièrement grave aujourd’hui aux Etats-Unis et en Europe : tandis que le changement
technologique permettant d’économiser du travail réduit la demande de main d’œuvre pour beaucoup de
« bons » emplois ouvriers de la classe moyenne, la mondialisation crée un marché mondial qui met ces mêmes
travailleurs en concurrence directe avec leurs homologues à l’étranger. Les deux facteurs dépriment les salaires.
Comment, dans ces conditions, les champions de la mondialisation peuvent-ils prétendre que la situation de
tous va s’améliorer ? Ce que dit la théorie, c’est que tout le monde pourrait s’en trouver mieux. C’est-à-dire
que les gagnants pourraient indemniser les perdants. Mais elle ne dit pas qu’ils le feront – et en général, ils ne le
font pas. En fait, les chauds partisans de la mondialisation soutiennent souvent qu’ils ne peuvent pas et ne
doivent pas le faire à cause, justement, de la mondialisation. Les impôts qu’il faudrait prélever pour aider
perdants, disent-ils, affaibliraient la compétitivité du pays, et dans notre monde intégré extrêmement
concurrentiel aucun pays ne peut se le permettre. Effectivement, la mondialisation frappe les plus démunis à la
fois directement et indirectement, parce qu’elle incite à réduire les dépenses sociales et à rendre la fiscalité
moins progressive.
Le résultat est que, dans de nombreux pays, dont les Etats-Unis font partie, la mondialisation est un facteur
important d’aggravation de l’inégalité : c’est pratiquement certain. Comme je l’ai souligné, ces problèmes sont
dus à la mondialisation telle qu’elle a été gérée. En Asie, la croissance propulsée par les exportations a été
immensément bénéfique à plusieurs pays, et certains (comme la Chine) ont pris des mesures pour faire en sorte
qu’un important pourcentage de cette production accrue aille aux pauvres, qu’une partie soit consacrée à
l’enseignement public et qu’une large part soit réinvestie dans l’économie. Dans d’autres pays, il y a eu de gros
perdants autant que de gagnants : les revenus des producteurs de mais pauvres au Mexique ont baissé quand le
maïs subventionné américain a fait chuter les prix sur les marchés mondiaux. (…) Parmi les gagnants de la
mondialisation telle qu’elle a été gérée, aux Etats-Unis et dans certains pays européens, il y a ceux qui se
situent au plus haut de l’échelle des revenus.
Source : J.Stiglitz « Le prix de l’inégalité », Babel, 2012, p. 109-110
Document : la mondialisation accentue le besoin de solidarité mais fragilise la capacité des Etats à y
répondre
La mondialisation économique, avec ses gagnants et ses perdants, accentue, ou va accentuer plus encore, le
besoin de solidarité. (…) Ainsi, la mondialisation renforce-t-elle d’une certaine manière le besoin fonctionnel
d’Etat, et de fait d’Etat-nation, alors même qu’elle lui pose un défi permanent. Par exemple, le nomadisme des
capitaux et la mobilité des hommes, en particulier celle des travailleurs les plus qualifiés, fragilise l’assiette de
l’impôt prélevé : s’instaure une concurrence fiscale (…) qui accroît (…) l’inégalité des revenus. (…) La
mondialisation fragiliserait-elle le maintien de la redistribution et de l’assurance sociale alors qu’elle en
exacerbe le besoin ? Scierait-elle la branche sur laquelle elle s’appuie ? Sans tomber dans le pessimisme, la
question mérite d’être posée.
Source : R.Guesnerie « L’économie de marché », Le Pommier, p. 164-165, 2006
Document : le creusement des inégalités, problème global, réponse globale (F.Bourguignon)
La mondialisation de l’inégalité sera-t-elle la marque du 21ième siècle ? Allons-nous vers un monde où
l’inégalité qui s’était développée entre les nations pendant deux siècles s’immiscera progressivement au sein
même de ces nations ? Va-t-on assister à la naissance d’un monde où l’inégalité restera inchangée, mais où
chacun la trouvera à sa porte plutôt qu’à 10 000 kilomètres de chez lui ? Cette vision extrême d’un monde
archiglobalisé, où les écarts de niveaux de vie au sein d’un pays seraient les mêmes que ceux que l’on observe
aujourd’hui entre citoyens du monde, n’est heureusement pas (encore) à l’ordre du jour. Bien sûr, l’inégalité a
augmenté dans une majorité de pays, notamment les pays développés. Mais, même dans les pays où elle est la
plus élevée, comme aux Etats-Unis, l’écart avec ce que l’on observe au niveau mondial reste, à quelques rares
exceptions près, abyssal. Il y a moins de différences entre le niveau de vie d’un américain riche et d’un
américain pauvre, qu’entre un américain pauvre, qu’entre un américain moyen et un somalien moyen. On a vu
que, si la mondialisation des échanges et les mouvements de main d’œuvre et de capitaux avaient une
responsabilité dans la hausse des inégalités, ils ne l’expliqueraient pas totalement. Il y a donc une composante
autonome dans l’évolution de l’inégalité, dont on peut penser qu’elle est, au moins en partie, sous le contrôle
des Etats. (…) Dans les pays émergents, la hausse des inégalités tient aux mécanismes mêmes du
développement économique et à une capacité, pour l’instant limitée, de favoriser la redistribution des revenus,
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d’égaliser les opportunités et de promouvoir une gouvernance adaptée. Espérons-le, cette capacité augmentera
avec le temps et le développement économique lui-même. de ce point de vue, la baisse des inégalités observée
au Brésil sur les dix dernières années est exemplaire (…). Dans les pays développés, les instruments sont
disponibles et la redistribution est déjà importante. Le problème est que la mondialisation et la concurrence
internationale inciteraient plutôt ces pays à réduire la redistribution et plus généralement la protection sociale,
au motif qu’ils doivent défendre leur compétitivité et que ces dispositifs grèvent le coût du travail. (…) De la
même façon, il faut convenir que dans un monde globalisé, l’autonomie fiscale d’un pays est assez limitée. Une
hausse massive du taux marginal supérieur d’imposition sur le revenu risque de faire fuir les talents, le capital
ou les entreprises vers un pays voisin. (…) La difficulté ne vient pas tant ici de la concurrence des pays
émergents que de celle des autres pays développés. (…) C’est cette concurrence qui risque d’entraîner une
« course vers le bas » en matière de redistribution. C’est pour préserver leur compétitivité relative vis-à-vis
d’autres pays développés que certains pays souhaitent modérer les hausses salariales et la protection sociale, et
encourager l’entreprise et l’innovation par une baisse des taux d’imposition. En dehors, de quelques domaines
où les Etats sont encore autonomes, la question se pose de savoir si la lutte contre les inégalités ne doit pas être
une entreprise commune, plutôt que l’initiative de pays isolés. L’argument selon lequel, à partir d’un certain
stade, l’inégalité devient inefficace, ne serait-ce qu’en produisant des tensions sociales qui gênent l’activité
économique, jouera à un moment ou à un autre. (…) Cette menace plaide en faveur d’une concertation
internationale en matière de politiques redistributives et de lutte contre les inégalités. On a pu constater une
certaine « contagion » des réformes fiscales parmi les pays développés au cours des trois dernières décennies,
tendant à diminuer la progressivité de la redistribution pour les hauts revenus. Il est urgent que le balancier
reparte dans l’autre sens, mais cette fois de façon concertée au niveau international. Le débat politique est mûr,
dans plusieurs pays, pour qu’une telle initiative ne soit pas rejetée d’emblée, et il n’est pas improbable que
plusieurs économies émergentes emboîtent le pas. Eviter la mondialisation de l’inégalité passe aujourd’hui par
une mondialisation de la redistribution.
Source : F.Bourguignon « La mondialisation de l’inégalité » (2012)
Document : le creusement des inégalités, problème global, réponse globale (T.Piketty)
Pour réguler le capitalisme patrimonial mondialisé du 21ième siècle, il ne suffit pas de repenser le modèle fiscal
et social du 20ième siècle et de l’adapter au monde d’aujourd’hui. (…) Pour que la démocratie puisse reprendre
le contrôle du capitalisme financier globalisé de ce nouveau siècle, il faut (…) inventer des outils nouveaux,
adaptés aux défis du jour. L’outil idéal serait un impôt mondial et progressif sur le capital, accompagné d’une
très grande transparence financière internationale. Une telle institution permettrait d’éviter une spirale
inégalitaire sans fin et de réguler efficacement l’inquiétante dynamique de la concentration mondiale des
patrimoines. (…) L’impôt mondial sur le capital est une utopie : on imagine mal à brève échéance l’ensemble
des nations du monde s’accorder sur sa mise en place, établir un barème d’imposition s’appliquant à toutes les
fortunes de la planète, puis répartir harmonieusement les recettes entre pays. Mais c’est une utopie utile, me
semble-t-il pour plusieurs raisons. Tout d’abord, même si cette institution idéale ne se met pas en place dans un
futur prévisible, il est important d’avoir ce point de référence présent à l’esprit, afin de mieux évaluer ce que
permettent et ne permettent pas les solutions alternatives. Nous verrons qu’à défaut d’une solution de cette
nature (…) il est probable que prévaudront diverses formes de repli national. On assistera par exemple à
différentes variantes de protectionnisme et de contrôle des capitaux, plus ou moins coordonnées. Ces politiques
mèneront sans doute à des frustrations, car elles sont rarement très efficaces, et à des tensions croissantes entre
pays. (…) Un tel refus de l’impôt sur le capital serait d’autant plus regrettable qu’il est parfaitement possible
d’aller par étapes vers cette institution idéale, en commençant par la mettre en place à une échelle continentale
ou régionale et en organisant la coopération entre ces outils régionaux. D’une certaine façon, c’est ce qui
commence à s’organiser avec les systèmes de transmissions automatiques d’informations sur les comptes
bancaires actuellement débattus à l’échelle internationale, notamment entre les Etats-Unis et l’UE. (…) L’impôt
sur le capital oblige à préciser et à étendre le contenu des accords internationaux sur les transmissions
automatiques d’informations bancaires. Le principe doit être simple : chaque administration fiscale nationale
doit recevoir toutes les informations nécessaires lui permettant de calculer le patrimoine net de chacun de ses
ressortissants.
Source : T.Piketty « Le capital au 21ième siècle », Seuil, 2013, p.835
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2.2.3
La mondialisation pousse-t-elle à l’affaiblissement des normes qui encadrent le
fonctionnement des marchés ?
Document : « les opportunités commerciales impliquent un type d’échange que la plupart des gens
considéreraient comme inacceptable s’il se produisait dans leur pays » Dani Rodrik
Les contraintes de la mondialisation sont douloureuses précisément concernant les légitimes objectifs
économiques et sociaux poursuivis par les pays avancés (…). Voici les dilemmes résultants de la situation
présente :
- normes sur le marché du travail
Les législations nationales en matière de travail visent à éviter que les travailleurs ne perdent leur emploi à
cause de pratiques « injustes » telles que l’activité des enfants ou des conditions de travail déplorables. Les
règles de l’OMC ne prévoient pas de protections similaires lorsque ces pertes d’emploi sont le résultat du libreéchange. Pourquoi le commerce aurait-il, seul, le privilège de pouvoir contrevenir aux législations nationales ?
- normes en matières d’environnement, de santé et de protection sociale
Si les citoyens d’Europe souhaitent bénéficier d’une plus grande protection que ceux des autres pays, pourquoi
les règles en matière de commerce les empêcheraient-elles de le faire au prétexte que cela pourrait avoir un
effet sur la circulation des biens ?
- redistribution et assurance sociale
Si historiquement la taxation du capital et des travailleurs qualifiés a permis de créer des programmes
d’assurance sociale et de produire de l’équité, pourquoi la mobilité internationale de ces deux facteurs
autoriserait-elle l’affaiblissement de ces « acquis sociaux » ? (…)
Quand les économistes parlent des gains et des avantages comparatifs résultant du commerce, ils ignorent le
fait que les opportunités commerciales impliquent un type d’échange que la plupart des gens considéreraient
comme inacceptable s’il se produisait dans leur pays. Pour eux, le fait que les bénéfices du commerce émanent
d’une entreprise fermant les usines de son pays pour délocaliser à l’étranger et faire travailler des enfants
n’entre pas en ligne de compte. Mais le citoyen réagit tout à fait différemment aux changements provoqués par
le commerce dans la répartition des revenus et aux changements induits par le progrès technique. L’un comme
l’autre accroissent la taille du gâteau, tout en provoquant d’importants transferts de revenus. Mais une
redistribution provenant du remplacement des entreprises nationales par des concurrents aux pratiques de
travail douteuses et utilisant des méthodes de production qui nuisent à l’environnement, ou soutenu par le
gouvernement, n’a rien avoir avec celle induite par la mise au point d’un produit nouveau grâce à l’innovation,
le travail ou l’intelligence. (…) Si la mondialisation est un sujet brûlant dans le pays avancés, ce n’est donc pas
seulement pour des questions liées au revenu des individus, mais parce qu’elle pose de difficiles questions sur
la nature « bonne » ou « juste » de ses résultats. C’est la raison pour laquelle il n’est pas suffisant de répondre
aux critiques sur la mondialisation seulement par des transferts de revenu et des compensations financières. La
mondialisation a aussi besoin de règles nouvelles.
Source : Dani Rodrik « Nations et mondialisations », La découverte, 2008, p. 26
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3. Théories et renouveau du protectionnisme
3.1 Il existe une demande politique pour les politiques commerciales protectionnistes
3.1.1 En réponse aux craintes suscitées par l’ouverture des économies (inégalités, chômage,
fiscalité, redistribution, normes)
Document
Cette demande politique vient du fait que l’ouverture aux échanges produits des effets redistributifs. Dit
autrement, il y a des gagnants et des perdants. On s’attend donc à ce que les perdants se manifestent et
demandent à être protéger. La question est alors celle de la capacité à agir pour défendre ses intérêts. On sait
depuis Mancur Olson que l’action collective ne dépend pas que d’un objectif à défendre mais aussi de la
capacité des groupes à se mobiliser : plus le groupe compte un nombre réduit d’agent, plus la sociabilité entre
ces agents est forte, plus l’action collective a une chance d’être menée. C’est évidemment le cas chez les
producteurs, en particulier dans les secteurs où la représentativité professionnelle est élevée. Il existe donc un
lobbying important de certains secteurs soumis à la concurrence internationale. Du côté, des salariés, la
mobilisation est plus complexe. Mais le développement d’une offre politique clairement protectionniste (le
Front national en France ou Donald Trump aux Etats-Unis) cherche à capter ce type d’électeurs.
Certains économistes défendent l’argument selon lequel les perdants de la mondialisation se trouvent dans les
PDEM car la concurrence internationale est « déloyale ». Le protectionnisme doit alors servir d’instrument de
pouvoir dans le cadre des relations géopolitiques mondiales. C’est pour cela qu’il faut penser un
protectionnisme européen car l’Europe est un acteur central du commerce mondial. « Aucun Etat européen
n’est plus en état d’établir sans grand dommage, à ses frontières, un système vigoureux de protection de ses
productions nationales » explique Jean-Michel Jeanneney (Pour un nouveau protectionnisme, 1978). Dans
Après la démocratie (2008), Emmanuel Todd se fait fort de justifier la nécessité d’un protectionnisme européen
en insistant sur les effets pervers du libre-échange. A ses yeux, la liberté dans le commerce mondial dessert
particulièrement les classes populaires en tirant leur salaire vers le bas, ce qui provoque une baisse très
importante de la demande à l’échelle mondiale. Pour Todd, le libre-échange est un système « perdant/perdant »
qui, pour les pays développés, de traduit par le retour de la « vieille contradiction du capitalisme » :
l’insuffisance structurelle de la demande. En fait, selon lui, les entreprises ne pensent plus à produire pour le
marché intérieur, ce qui les conduit à d’abord considérer les salaires comme un coût qu’il faut comprimer –
pour gagner en compétitivité afin de conquérir les marchés extérieurs. C’est oublier que les travailleurs sont
aussi des consommateurs. Dès lors, les revenus globaux diminuent, ce qui a aussi pour conséquence de
diminuer nettement les recettes de l’Etat – ce qui l’oblige à réduire les dépenses publiques, ce qui est très
néfaste pour le bien-être de la population (moins d’éducation et de santé notamment). Emmanuel Todd pense
que l’Europe doit être consciente de sa force en tant que région continentale intégrée sur le plan industriel et
rien craindre de la Chine qui n’est encore autosuffisante sur le plan technologique (contrairement à l’UE). Le
protectionnisme est un moyen de définir la taille de son marché. Le protectionnisme européen suppose de
s’appuyer sur un marché de 1, 5 milliards de personnes, avec l’idée forte de rétablir des barrières douanières ou
des quotas de façon à relancer les salaires à la hausse (et la demande européenne). Todd milite pour un
« protectionnisme de relance » (et réfute l’idée de repli). Il s’agit aussi de s’opposer aux délocalisations et
favoriser les investissements de recherche et développement et donc l’innovation (gage de croissance et
d’emplois à long terme). Pour Todd, « le personnage central du monde protectionniste, c’est l’ingénieur, et non
le financier, qui triomphe dans le monde libre-échangiste. Pour le futur, ce sera ce monde protectionniste ou le
chaos. Ou bien d'abord le chaos, et après ce monde-là. » (« Le protectionnisme ou le chaos », La Tribune, 24
juillet 2009).
Concernant la question des normes sociales, certains proposent de mettre en place des clauses sociales (ou
environnementales) : il s’agit de taxer des importations provenant de pays ne respectant pas certaines règles en
matières sociales (ou environnementales). Alors que la Chine soutient ses exportations en utilisant des
méthodes « déloyales », les produits étrangers entrent très difficilement sur son marché. Il serait donc
nécessaire de rétablir un « juste échange » (Franck Dédieu, Benjamin Masse-Stamberger et Adrien de
Tricornot, Inévitable protectionnisme, 2012). Les droits de douanes sont alors légitimes sur les produits
fabriqués dans des conditions sociales, environnementales ou fiscales jugées déloyales. Cette proposition aurait
un intérêt si les échanges commerciaux étaient des échanges uniquement de produits finis entièrement fabriqués
dans un seul pays. Or, les deux tiers des échanges mondiaux sont des échanges de biens intermédiaires, ce qui
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veut dire que tout produit fini est composé d’une multitude de biens intermédiaires provenant de nombreux
pays. Cela rend ce type de taxe inapplicable (P.N.Giraud et T.Weil, 2013).
Comment alors rendre les échanges « plus équilibrées » ? Pierre-Noël Giraud dans La mondialisation.
Emergences et fragmentations (2012) préconise que les biens et services chinois et indiens qui entrent sur le
marché européen contiennent une part de leur valeur ajoutée localisée en Europe, ou encore que les FMN des
pays émergents qui s’installent en Europe utilisent des ressources européennes pour produire et investir (y
compris dans la recherche). Ce serait, selon Giraud, « tirer un parti réciproque de la globalisation ». Mais pour
cela, les pays développés doivent mettre en avant des menaces crédibles afin de négocier « des solutions
coopératives de recentrage ».
Document : le commerce international a des effets redistributifs importants
Le tarif douanier protège le revenu du facteur relativement rare dans le pays et baisse celui du facteur abondant
(théorème de Stolper-Samuelson). Ou alors, il protège la rémunération du facteur spécifique du secteur qui n’a
plus d’avantage comparatif (revenu agricole par exemple). C’est sans doute la raison principale de l’existence
du protectionnisme. L’ouverture internationale a des effets redistributifs potentiellement importants, et les
gouvernements ont tendance à résoudre les tensions sociales liées à l’ouverture par le protectionnisme plutôt
que d’utiliser des méthodes plus efficaces comme les transferts directs. Les difficultés de mise en place de
mécanismes de redistribution pour palier aux effets de l’ouverture sont certainement plus importantes que les
économistes ne le pensaient il y a encore peu de temps, ce qui explique la persistance de la protection.
Source : Jean-Louis Mucchielli et Thierry Mayer « Economie internationale », Dalloz HyperCours, 2005, p. 326-327
Document : barrières tarifaires et barrières non tarifaires (rappel)
Les droits de douane constituent l’outil de protection commerciale le plus ancien qui soit. Ils ont longtemps été
la principale ressource des budgets publics des états européens (jusqu’à l’introduction de l’impôt sur le revenu).
Au delà de l’aspect financier, les droits de douane avaient pour objet de protéger certains secteurs de
l’économie nationale. Au début du 19ième siècle, le Royaume-Uni les utilisait pour protéger son agriculture
contre l’importation de céréales étrangères (les fameuses corn laws). A la fin du 19ième siècle, l’Allemagne et les
Etats-Unis ont protégé leur industrie, encore naissante, en taxant les importations de biens industriels. Le rôle
des droits de douane a cependant fortement diminué au cours du 20ième siècle. De nos jours, les gouvernements
ont davantage recours à différents types de barrières non tarifaires comme les quotas d’importation (limitation
légale des quantités importées) et les restrictions volontaires aux exportations (limitation des quantités
exportées, souvent imposées à la demande des pays importateur).
Source : P.Krugman, M.Obstfeld, M.Melitz, G.Capelle-Blancard et Matthieu Crozet, « Economie internationale », 9ième
édition, Pearson, 2013, p.210
Document : évaluation empirique du coût du protectionnisme pour sauver des emplois
On peut calculer le coût de chaque emploi que l’instauration du protectionnisme permet de conserver, ce qui
constitue l’essentiel des motivations politiques des mesures de protection. (…) Une étude américaine (1994)
estiment que le coût de la protection pour le consommateur américain s’élève aux alentours de 70 milliards de
dollars en 1990 (…), soit 1,3% du PIB américain. Le coût par emploi s’élevant à 170 000 dollars. Messerlin
(2001) estime que le coût de la protection pour le consommateur européen s’élève aux alentours de 90 milliards
d’euros en 1990, soit approximativement 6% du PIB européen. Le coût par emploi s’élevant à 220 000 euros.
Ces deux études laissent percevoir que le coût de la protection est loin d’être négligeable. Il est probable que si
le but de la protection est de sauver des emplois, il existe des moyens de le faire bien plus efficacement.
Source : Jean-Louis Mucchielli et Thierry Mayer « Economie internationale », Dalloz HyperCours, 2005, p. 326-327
Document : les clauses sociales, défense des salariés ou outil protectionniste ?
Des questions politiques (…) se posent de savoir si les accords commerciaux doivent inclure des clauses
sociales destinées à améliorer les salaires et les conditions de travail dans les pays pauvres. Certains plaident
pour la généralisation d’un système peu contraignant reposant sur une menace de sanction par les marchés. En
effet, si les consommateurs des PDEM préfèrent acheter des biens manufacturés qu’ils savent avoir été produits
par des travailleurs payés décemment, (…) alors la solution est simple : des organisations indépendantes
peuvent surveiller et contrôler l’évolution des conditions de travail et des salaires dans les entreprises
exportatrices, et diffuser les résultats auprès des consommateurs. (…) Une politique plus contraignante serait
d’inclure explicitement des clauses sociales dans les accords de commerce internationaux. En clair, cela
reviendrait à imposer une réglementation des conditions de travail auxquelles les industries exportatrices
devraient se conformer (afin d’éviter des pratiques dites de dumping social). (…) La plupart des pays en
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développement s’opposent cependant fermement à l’imposition de ces clauses sociales, arguant qu’elles
seraient inévitablement utilisées comme des instruments de protection commerciale par les PDEM. Ceux-ci
pourraient en effet fixer des niveaux de normes que les pays en développement seraient dans l’impossibilité de
remplir, les excluant de fait des marchés mondiaux. Ainsi, une des causes de l’échec du sommet de Seattle
(1999) a été la crainte des pays pauvres de se voir imposer des règles pouvant être à l’origine de plaintes contre
leurs entreprises.
Source : P.Krugman, M.Obstfeld, M.Melitz, G.Capelle-Blancard et Matthieu Crozet, « Economie internationale », 9ième
édition, Pearson, 2013, p.314
Document : l’efficacité des « clauses sociales » mise à mal par la DIPP
Les taxes « sociales » soulèvent de nombreuses questions. Comment évaluer le niveau de « normes sociales »
acceptables dans un pays émergents ? Il existe certes des normes minimales édictées par le Bureau international
du travail à Genève. Elles interdisent le travail des enfants, par exemple. Mais, elles sont respectées, et bien audelà, dans les usines des firmes globales, y compris celles des pays émergents, et les sous-traitants, ne serait-ce
que parce que ces firmes travaillent sous le regard d’ONG très vigilantes. (…) Mais comment juger, par
exemple, de la liberté politique laissée aux organisations ouvrières et à la société civile ? A nos yeux, elle n’est
jamais assez grande, évidemment. (…) Enfin, comme le montre l’exemple de l’IPhone, taxer un tel produit
parce qu’il est exporté fini depuis la Chine, et qu’on juge inadmissible les conditions de travail dans l’usine où
il est assemblé serait absurde, puisque la valeur ajoutée de l’appareil a moins été réalisée en Chine qu’en Corée
du sud, au Japon, en Allemagne, aux Etats-Unis … Le protectionnisme classique par taxation aux frontières est
périmé, sauf cas très particuliers.
Source : P .N.Giraud et T.Weil « L’industrie française décroche-t-elle ? », La documentation française, Doc en poche,
2013, p.170
3.1.2 Le protectionnisme en réponse à des défaillances de marché : protection des
industries naissantes et protection des industries en crise
3.1.2.1 Le protectionnisme en réponses aux externalités
Document : le protectionnisme permet d’empêcher la sous-production d’activité à externalités
positives
Supposons que la production d’un bien permette d’accumuler progressivement de l’expérience et du savoirfaire, qui contribueront à accroître la productivité dans l’ensemble de l’économie (on parle alors d’externalités
positives). C’est par exemple le cas lorsque l’essor des industries innovantes permet la diffusion des nouvelles
technologies dans les secteurs traditionnels de l’économie. Si cet effet reste diffus, les firmes du secteur ne
peuvent pas s’approprier pleinement ce bénéfice dont profit le reste de l’économie. (…) Toute augmentation de
la production dégage alors un bénéfice social marginal, qui n’est pas capturé par le surplus des producteurs :
chacun d’eux, pris individuellement, ne gagne rien à fabriquer davantage de bien, mais les autorités nationales
ont tout intérêt à stimuler la production, afin de multiplier les externalités et d’accroître ce bénéfice social. Dans
certains cas, une protection commerciale peut permettre d’atteindre cet objectif.
Source : P.Krugman, M.Obstfeld, M.Melitz, G.Capelle-Blancard et Matthieu Crozet, « Economie internationale », 9ième
édition, Pearson, 2013, p.250
Document : défaillances de marché et exception culturelle
Un film ou une œuvre musicale, au-delà du plaisir qu’ils procurent au public, génèrent aussi des externalités sur
l’ensemble de la société (en favorisant l’essor de l’industrie touristique, ou en dynamisant les activités
industrielles liées à la mode ou au design). L’argument des défaillances de marché peut donc être évoqué pour
justifier des politiques visant à protéger les spécificités culturelles nationales. C’est sur la base de cet argument
qu’en 1994, le gouvernement français a pesé lors des négociations de l’Uruguay round pour obtenir que les
industries culturelles soient en partie exclues des accords de libéralisation commerciale des services. Il
s’agissait avant tout de faire valoir « l’exception culturelle » pour maintenir le droit d’accorder des subventions
publiques à la production audiovisuelle.
Source : P.Krugman, M.Obstfeld, M.Melitz, G.Capelle-Blancard et Matthieu Crozet, « Economie internationale », 9ième
édition, Pearson, 2013, p.315
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Document : Protection des industries naissantes et politiques de substitution aux importations dans les
PVD (1950-1960)
Les politiques économiques dans les pays moins développés peuvent être analysées à l’aide des mêmes outils
que pour les pays développés. Les problèmes spécifiques aux PVD sont néanmoins différents : la politique
économique dans ces pays a notamment pour objectif de favoriser l’industrialisation. Les politiques
gouvernementales d’industrialisation ont souvent été justifiées par l’argument de l’industrie naissante, qui
stipule que les nouvelles industries ont besoin d’une protection temporaire contre les concurrents étrangers. Cet
argument de l’industrie naissante n’est cependant valable que s’il existe des défaillances de marché, notamment
des imperfections des marchés de capitaux et des difficultés d’appropriabilité des investissements et du savoirfaire acquis par les entreprises pionnières. Beaucoup de pays en développement se sont fondés sur l’argument
de l’industrie naissante pour mettre en place des politiques d’industrialisation par substitutions aux
importations, qui permettent aux industries domestiques de se développer sous la protection de droits de douane
ou de quotas d’importation. Si de telles politiques ont favorisé le développement de l’industrie, leurs résultats
en termes de croissance et de bien-être sont beaucoup moins probants. A partir du milieu des années 1980,
beaucoup de pays en développement, déçus des résultats des politiques de substitution aux importations ont
abaissé leurs protections commerciales, entraînant une élévation rapide de leurs exportations de biens
manufacturés. Cette réorientation des politiques économiques a eu des résultats contrastés selon les pays.
L’idée que l’industrialisation et le développement passaient nécessairement par une stratégie autocentrée de
substitution aux importations, ainsi que la vision d’un marché mondial fermé aux nouveaux entrants et donc
défavorables aux pays pauvres, ont été réfutées par la croissance rapide de plusieurs pays d’Asie. Les pays
émergents d’Asie, qui se sont profondément réformés, par vagues successives, associent de forts niveaux
d’ouverture commerciale à une croissance économique rapide. Même s’il n’est pas simple d’identifier
nettement les raisons du succès de ces pays, il n’en demeure pas moins évident qu’ils ont su profiter des
opportunités qui s’ouvraient à eux dans l’économie mondiale.
Source : P.Krugman, M.Obstfeld, M.Melitz, G.Capelle-Blancard et Matthieu Crozet, « Economie internationale », 9ième
édition, Pearson, 2013, p.299
Document : protéger les industries (naissantes et vieillissantes)
L’argument de l’industrie naissante : cet argument repose sur le fait qu’un pays pense avoir un avantage
comparatif potentiel dans une industrie, mais que du fait de son manque d’expérience, de faibles niveaux de
production etc… ce retard ne pourra devenir effectif qu’après un certain temps. Durant « cette enfance », il
conviendrait alors d’effectuer un protectionnisme provisoire. Cet argument est fréquemment employé dans les
pays en voie de développement. Il a également été invoqué les siècles précédents par Hamilton, secrétaire du
trésor de G.Washington, puis par F.List (Allemagne). (…) L’argument de l’industrie sénescente : il consiste à
protéger temporairement les vieilles industries dans lesquels le pays a perdu son avantage comparatif.
L’objectif est alors de faciliter la réallocation des facteurs vers les autres secteurs compétitifs.
Source : Jean-Louis Mucchielli et Thierry Mayer « Economie internationale », Dalloz HyperCours, 2005, p. 326-327
Document : les difficultés à mettre en œuvre une politique de protection des industries naissantes
L’argument de l’industrie dans l’enfance (…) nécessite un certain nombre de mises en garde : les avantages
comparatifs potentiels doivent pouvoir être discernés par l’Etat sous peine de protéger une industrie qui ne peut
jamais avoir d’avantages réels ; il faut pouvoir discerner le moment où l’industrie devient compétitive, il est
opportun d’arrêter la protection ; l’avantage de l’industrie, une fois compétitive, doit pouvoir dépasser le coût
subi par les consommateurs lors de la protection.
Source : Jean-Louis Mucchielli et Thierry Mayer « Economie internationale », Dalloz HyperCours, 2005, p. 326-327
Document : la difficulté à déterminer les défaillances de marché
Si les critères justifiant l’intervention publique ne sont pas établis avec certitude, si les spécialistes de l’analyse
économique ne détectent pas avec précision les défaillances de marché, et s’ils ne sont pas d’accord sur les
conséquences d’une politique commerciale, on pourrait être tenté d’oublier le bien-être domestique et ne retenir
que les arguments en faveur de certains intérêts privés. Si les défaillances de marché ne sont pas trop marquées,
il est alors peut-être raisonnable de tenir une position libre-échangiste, que d’ouvrir la boîte de Pandore des
politiques commerciales, qui font le bonheur des lobbies. (…)
Même s’il existe des arguments plutôt pertinents pour justifier les subventions publiques dans les secteurs de
haute technologie, il faut manier ces politiques avec prudence. Il est en effet nécessaire de s’interroger tout
d’abord sur la capacité des pouvoirs publics à cibler le bon objectif, puis à définir le niveau pertinent des
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subventions à accorder. Bien sûr les firmes des secteurs de haute technologie apparaissent comme des candidats
tout désignés. En consacrant des budgets importants à la R&D, elles génèrent forcément des externalités dont
peut profiter l’ensemble de l’économie. Faut-il pour autant se lancer tête baissée et leur accorder des
subventions, pour compenser le fait qu’une partie de leurs efforts d’investissement sert en quelque sorte de bien
public ? Ce n’est pas si sûr. Tout d’abord, le rôle de ces entreprises ne se limite pas à la création de
connaissances nouvelles. Elles produisent aussi des biens et des services marchands, et il n’y a, a priori, aucune
raison particulière de subventionner cette facette de leur activité. (…) Identifier précisément les secteurs
caractérisés par des défaillances de marché, et les firmes réellement engagées dans la production de
connaissance en partie non appropriables, n’est assurément pas une tâche aisée. Une définition trop large
pourrait engendrer des abus ou conduire à financer sur le budget public des activités qui sont d’ores et déjà
rentables. A l’inverse, une définition trop stricte risquerait de concentrer tous les efforts sur un très petit nombre
de secteurs labellisés « high-tech » et d’en négliger d’autres qui sont pourtant vecteurs de croissance et
générateurs d’emplois. (…) Bien qu’il soit difficile de cibler avec justesse les situations qui justifient vraiment
un soutien public, la plupart des pays développés subventionnent directement ou indirectement les activités de
R&D. Les entreprises innovantes bénéficient par exemple de crédits d’impôts ou de l’appui de la recherche
scientifique publique.
Source : P.Krugman, M.Obstfeld, M.Melitz, G.Capelle-Blancard et Matthieu Crozet, « Economie internationale », 9ième
édition, Pearson, 2013, p.251-252 et 302
Document : les taxes écologiques à l’entrée
Des taxes écologiques, portant sur les produits dont la fabrication a engendré plus de gaz à effet de serre que les
normes européennes ne l’autorisent, sont parfaitement justifiable économiquement : rien ne sert de lutter contre
l’effet de serre ici si les industries polluantes sont admises ailleurs. (…) Mais là n’est pas le débat. L’Europe ne
peut combattre seule ce changement climatique. Le pays émergents sont convaincus qu’eux aussi doivent agir
et ils ont commencé à le faire. (…) Le jeu mondial actuel dans l’industrie est un jeu « non coopératif ». Il nous
éloigne de l’organisation optimum et constitue un grave « défaut de marché ». Une solution coopérative serait
meilleure à long terme pour tous. Une négociation pour la définir et l’appliquer est indispensable. Ce défaut de
coopération internationale se retrouve dans d’autres domaines : impasse climatique, lutte pour les ressources
rares, réduction de la biodiversité, migrations…
Source : P .N.Giraud et T.Weil « L’industrie française décroche-t-elle ? », La documentation française, Doc en poche,
2013, p.170
3.1.2.2 Le protectionnisme comme réponse à l’imperfection des marchés mondiaux :
combattre les rentes sur les marchés mondiaux par une Politique commerciale
stratégique
Document : les politiques commerciales stratégiques
Dans les années 1990, les économistes Barbara Spencer et James Brander de l’université canadienne de
Colombie-Britannique, ont proposé un nouvel argument en faveur des soutiens publics à l’industrie, en
s’appuyant sur des modèles de dumping réciproque. Selon eux, l’imperfection de la concurrence peut suffire à
justifier l’intervention de l’Etat. Ils notent en effet que, dans certains secteurs, seules quelques firmes sont
effectivement en concurrence. Le petit nombre d’entreprises sur le marché permet à chacune de disposer d’une
pouvoir de marché sur les consommateurs et d’en tirer des superprofits, des rentes : chacune d’entre elles fait
des bénéfices plus importants que n’importe quelle firme de taille comparable dans les autres secteurs de
l’économie. Sur le marché mondial, chacune des firmes de ces secteurs oligopolistiques est en concurrence
avec les autres pour s’accaparer les rentes les plus importantes. Spencer et Brander soulignent que, dans cette
situation, un gouvernement peut intervenir pour modifier un peu les règles du jeu, et transférer une partie des
rentes détenues par des entreprises étrangères vers les entreprises domestiques. Dans le cas le plus simple, en
subventionnant les firmes domestiques, les autorités publiques peuvent décourager l’investissement et la
production des firmes étrangères, et permettre ainsi aux firmes locales d’accroître leurs profits. Avec un peu de
chance, cette rente captée par les firmes domestiques sera d’un montant supérieur à celui de la subvention. En
mettant de côté les effets sur les consommateurs (ce qui est tout a fait raisonnable, par exemple, lorsque
l’essentiel des ventes se fait sur un marché étranger), il devient évident que la subvention augmente le bien-être
domestique au détriment de celui du pays étranger.
Source : P.Krugman, M.Obstfeld, M.Melitz, G.Capelle-Blancard et Matthieu Crozet, « Economie internationale », 9ième
édition, Pearson, 2013, p.306
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Document : le risque de représailles
Les politiques commerciales stratégiques sont (comme les politiques de tarification douanière « optimale») des
politiques qui ne rapportent de bienfaits à une économie qu’au détriment de ses voisins. Elle risque ainsi de
déclencher une guerre commerciale, dont tout le monde pâtirait. En revanche, pour éviter ce risque, chaque
gouvernement doit se tenir prêt à exercer des représailles, au cas où l’un de ses voisins se lancerait dans une
politique commerciale agressive.
Source : P.Krugman, M.Obstfeld, M.Melitz, G.Capelle-Blancard et Matthieu Crozet, « Economie internationale », 9ième
édition, Pearson, 2013, p.309
Document : un coût sur le bien-être globalement négatif
Une des justifications possibles des politiques industrielles stratégiques est la rentabilité globale de l’opération :
grâce à la subvention, l’entreprise entre dans le secteur et réalise des gains qui compensent cette subvention,
voire qui la dépassent, justifiant ainsi l’intervention publique. D’après les résultats de Klepper (1994), (…) la
faiblesse des gains de bien-être, comparés au montant des subventions, conduit à considérer cette politique
comme non fondée économiquement, puisque conduisant à une perte de 18,3 milliards de dollars. (…) Ces
études conduisent à penser que l’argument des politiques commerciale et stratégique, n’est en définitive, pas
pertinent. Cette conclusion est d’ailleurs celle atteinte par Krugman lui-même dans un célèbre article de 1993 :
« après plusieurs années d’investigation théorique et empirique, il est cependant devenu clair que l’argument
du commerce stratégique, bien qu’ingénieux, est probablement d’importance réelle mineure ». Les
recommandations de politique commerciale de Krugman sont donc, dès lors, en faveur du libre-échange. (…) Il
faut noter que le revirement de Krugman n’est pas isolé.
Source : Mathilde Lemoine, Philippe Madiès et Thierry Madiès, « Les grandes questions d’économie et de finance
internationales », De Boeck, 2007, p. 106
3.2 Les instruments protectionnistes dégradent le bien-être collectif et suscitent des
représailles
3.2.1 La mise en place d’un tarif douanier optimal : les grands pays profitent de leur taille
pour faire baisser le prix mondial
Document : l’existence d’un tarif douanier optimal
Dans le cas d’un grand pays (qui, de par l’importance de son offre et de sa demande, est en mesure d’influer sur
les prix mondiaux), la mise en place d’un droit de douane réduit le prix des importations et permet d’améliorer
les termes de l’échange. Les bénéfices qu’en tire l’économie doivent être évidemment comparées aux coûts
associés aux distorsions générées par le droit de douane. (…) Dans le cas d’un grand pays, il existe un droit de
douane optimal pour lequel le gain marginal lié à l’amélioration des termes de l’échange compense la perte
marginale d’efficience qui résulte des distorsions de la production et de la consommation. (…) Les politiques
de droit de douane optimal sont à la portée des Etats-Unis, de l’UE et de quelques autres puissances
économiques (au moins dans certains secteurs). Mais le fait d’y recourir reviendrait à adopter un comportement
prédateur qui nuirait à leurs relations avec leurs partenaires commerciaux. Ils risqueraient alors de subir des
représailles commerciales, qui finirait par porter préjudices à tout le monde. Ainsi, l’argument des termes de
l’échange est intellectuellement sans faille, mais son utilité reste limitée.
Source : P.Krugman, M.Obstfeld, M.Melitz, G.Capelle-Blancard et Matthieu Crozet, « Economie internationale », 9ième
édition, Pearson, 2013, p.249
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Document : distinguer le cas des petits pays et des grands pays (les conséquences sur les termes de
l’échange ne sont pas les mêmes)
Instauration DD
Biens intermédiaires
Hausse prix intérieur
Biens de consommation
Impact négatif sur le coût de
production des producteurs résidents
Baisse du surplus du
consommateur
Impact négatif sur la
demande intérieure
Grand Pays
La baisse de la demande
a un impact sur la
demande mondiale
Hausse des recettes
fiscales
Petit Pays
La baisse de la demande
n’a pas un impact sur la
demande mondiale
Prix mondial baisse
Surplus conso.
augmente
Questions :
Surplus prod.
résidents
baisse
Surplus conso.
baisse
Surplus Prod.
résidents augmente
3.2.2 La mise en place des barrières non tarifaires : des résultats globalement négatifs
Document : les conséquences d’une subvention à l’exportation
Une subvention à l’exportation est une aide publique versée à une entreprise qui vend une part de sa production
à l’étranger. (…) Ses effets sur les prix sont exactement opposés à ceux des droits de douanes. Avec ce type de
politique, les entreprises du secteur visé préféreront exporter leurs produits, plutôt que de les vendre sur le
marché domestique (…). Dans le pays exportateur, les consommateurs voient leur situation se dégrader, les
producteurs y gagnent et le gouvernement y perd. (…) Le conséquence sur le bien-être de l’économie est sans
ambiguité : le coût supportés par les consommateurs et les pouvoirs publics excèdent largement les gains des
producteurs. (…)
Source : P.Krugman, M.Obstfeld, M.Melitz, G.Capelle-Blancard et Matthieu Crozet, « Economie internationale », 9ième
édition, Pearson, 2013, p.220 à 229
Document : les conséquences d’un quota d’importation
Un quota d’importation est une limite légale des quantités importées. Cette barrière non tarifaire s’accompagne
le plus souvent de l’octroi de licences à certains groupes d’individus ou d’entreprises. par exemple, les EtatsUnis ont mis en place un quota sur les importations de fromage étranger. Seules quelques sociétés
commerciales ont le droit d’importer chaque année un poids maximal de fromage. (…) Ce n’est pas parce que
les quotas d’importation sont une mesure non tarifaire qu’ils n’influencent pas sur le prix des biens importés.
Au contraire, un quota d’importation augmente systématiquement le prix domestique dans le secteur protégé.
Lorsque les volumes d’importation sont restreints, la demande du bien au prix initial excède l’offre disponible
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sur le marché domestique, il s’en suit une hausse du prix jusqu’à ce que le marché s’équilibre à nouveau. In
fine, l’instauration du quota augmente les prix domestiques (…). La seule différence entre un droit douane et un
quota est qu’avec ce dernier, les pouvoirs publics ne perçoivent aucun revenu. Lorsqu’un pays remplace un
droit de douane par un quota, le montant correspondant aux recettes fiscales est récupéré par les agents qui ont
obtenu une licence d’importation. Ceux-ci ont le droit d’acheter des produits étrangers et de les revendre à un
prix plus élevé sur le marché domestique. Les profits qu’ils perçoivent constituent une rente de quota (le plus
souvent, les licences sont directement attribuées aux autorités des pays exportateurs).
Source : P.Krugman, M.Obstfeld, M.Melitz, G.Capelle-Blancard et Matthieu Crozet, « Economie internationale », 9ième
édition, Pearson, 2013, p.220 à 229
Document : les conséquences d’une restriction volontaire aux exportations
Une alternative au quota d’importation est la restriction volontaire aux exportations (RVE). Il s’agit d’un quota
sur le commerce imposé non pas par le pays importateur, mais par l’exportateur lui même. L’exemple le plus
emblématique est la limitation, dans les années 1980, des exportations d’automobiles japonaises vers les
marchés européens et américains.
Bien souvent, les restrictions volontaires aux exportations sont imposées à la demande du pays importateur, et
acceptées par l’exportateur afin de prévenir toute autre restriction plus défavorable. D’un point de vue
économique, une RVE est identique à un quota d’importation, où les licences d’exportation sont distribuées aux
autorités étrangères. Son coût est donc très important pour le pays importateur. (…) Une analyse empirique a
évalué les conséquences des RVE instaurées dans les années 1980 dans trois grands secteurs américains (textile
& habillement, acier et automobile). Elle montre que les deux tiers du coût de cette politique (supporté par les
consommateurs américains) correspondent à des rentes qui ont profité aux pays exportateurs. En d’autres
termes, (…) à un transfert de revenu des Etats-Unis vers l’Etranger.
Source : P.Krugman, M.Obstfeld, M.Melitz, G.Capelle-Blancard et Matthieu Crozet, « Economie internationale », 9ième
édition, Pearson, 2013, p.220 à 229
Document : conclusion
A l’évidence, les conséquences des principales politiques commerciales ne sont pas un plaidoyer en faveur de
la protection commerciale. Chacun des quatre instruments de politique commerciale bénéficie aux producteurs,
au détriment des consommateurs. Leur effet global sur l’économie est, au mieux ambigu. Les droits de douane
et les quotas d’importation profitent aux grands pays capables d’influer sur une baisse des prix mondiaux. Les
deux autres mesures (subvention aux exportations et RVE) sont, quant à elles, néfastes pour le bien être de
l’économie.
Source : P.Krugman, M.Obstfeld, M.Melitz, G.Capelle-Blancard et Matthieu Crozet, « Economie internationale », 9ième
édition, Pearson, 2013, p.220 à 229
Document 83 : en résumé (rajouter augmente ou diminue)
Droit de douane
Subvention
aux Quota d’importation
exportations
Surplus
du
producteur
Surplus
du
consommateur
Recettes publiques
Bien-être
domestique
RVE
Diminue
(les Inchangées (rente Inchangées (rente
dépenses publiques de quota)
aux étrangers)
augmentent)
Ambigu (diminue Diminue
Ambigu (diminue Diminue
pour les petits pays)
dans les petits pays)
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3.3 Un double paradoxe en conclusion : comment expliquer le poids du protectionnisme alors
qu’économiquement il dégrade le bien être collectif ? Comment expliquer les avancées du
libre-échange sachant le poids politique du protectionnisme ?
3.3.1 Comment expliquer le poids du protectionnisme alors qu’économiquement il dégrade
le bien être collectif ?
Conclusion
Dans une démocratie, les agents économiques vont essayer de faire pression sur le gouvernement, notamment à
travers leur vote, pour faire prévaloir leurs préférences en termes de protectionnisme ou de libre-échange. Il y a
alors un véritable marché politique de la protection. La demande de protection est souvent plus forte que la
demande de libre-échange dans la mesure où un certain nombre d’asymétrie existent. L’offre de protection est
le fait du gouvernement et de la bureaucratie qui cherche à se maintenir au pouvoir en satisfaisant les groupes
majoritaires et puissants.
Source : Jean-Louis Mucchielli et Thierry Mayer « Economie internationale », Dalloz HyperCours, 2005, p. 327
Document : le choix des politiques commerciales est politiquement moins coûteux
La protection commerciale n’est pas le seul instrument dont disposent les autorités publiques pour inciter les
entreprises à produire davantage. Elles peuvent aussi, par exemple, proposer une subvention à la production.
Cette dernière permet d’augmenter la production, mais le prix proposé aux consommateurs resterait inchangé
(…). On retrouve là un principe général : il est toujours préférable de traiter directement les défaillances de
marché. (…) En d’autres termes, les politiques commerciales ne sont pas les solutions les plus efficaces.
Lorsqu’en 2005, les accords multifibres sont arrivés à leur terme, les industriels européens ont réclamé le
rétablissement des quotas d’importation qui protégeaient le secteur textile. Ils souhaitaient ainsi préserver les
emplois dans ce secteur, en arguant que les marchés du travail étaient trop rigides pour permettre aux salariés
des entreprises concernées de retrouver rapidement du travail. Ce dernier point n’est sans doute pas faux. En
effet, le faible niveau de qualification de ces employés ainsi que le temps passé à travailler dans ce secteur
rendent difficile leur reconversion. De même, les entreprises textiles sont fortement concentrées dans quelques
régions, si bien que leur fermeture risque de déstabiliser profondément les économies locales.
Mais pourquoi réclamer des quotas plutôt que d’accorder des subventions aux entreprises susceptibles
d’embaucher des employés du secteur textile ? Tout simplement parce que cette proposition soulèverait
probablement une vive contestation. En effet, le reclassement des salariés licenciés nécessiterait un effort
budgétaire important. Une partie des contribuables risquent de protester contre le coût de cette mesure. Et que
dire des chômeurs issus des autres secteurs, qui sont à la recherche d’un travail depuis plusieurs mois et qui,
eux ne recevraient aucune aide spécifique ? Pour sa part, la protection commerciale est une solution qui
engendre un coût nettement plus élevé, mais beaucoup plus discret. Elle entraîne une augmentation des prix,
partagée par le plus grand nombre (notamment par les consommateurs de produits textiles), ce qui rend ce coût
plus difficile à percevoir.
Source : P.Krugman, M.Obstfeld, M.Melitz, G.Capelle-Blancard et Matthieu Crozet, « Economie internationale », 9ième
édition, Pearson, 2013, p.251-252 et 302
Document: le paradoxe de l’action collective explique pourquoi la défense des intérêts de certains
perdants est plus efficace que la défense des intérêts des gagnants (les consommateurs)
Les mesures protectionnistes commerciales sont plutôt néfastes au plus grand nombre : non seulement elle
détériorent le bien être domestique, mais elles pénalisent également tous les consommateurs et ne profitent
qu’aux entreprises et salariés protégés. Alors pourquoi recueillent-elles l’approbation des gouvernements ?
Dans son livre désormais célèbre « The logic of collective action », l’économiste Mancur Olson défend l’idée
que militer au nom d’un groupe de personnes ou d’entreprises qui partagent les mêmes intérêts s’apparente à la
production d’un bien public. Les gains tirés par cette activité politique ne profitent pas qu’aux seuls militants,
mais sont partagés par l’ensemble du groupe. Pour comprendre les conséquences de cette approche, reprenons
le cas du quota américain sur le sucre. En moyenne cette politique coûte à chaque famille environ 11 dollars par
an. Cette perte devrait inciter les ménages à faire pression sur leurs élus jusqu’à obtenir l’abandon du quota.
Mais ils devraient pour cela accabler les députés et les ministres de lettres de protestation, ou consacrer tous
leurs samedi à manifester. Or, l’envoi d’une lettre ou la présence à une manifestation n’aura probablement
qu’un effet marginal sur la décision des pouvoirs publics. Le gain qu’un individu peut espérer retirer de son
effort risque donc de ne pas dépasser son coût. Pourtant, si un million d’électeurs écrivaient une lettre afin de
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demander la fin du quota, ce dernier serait probablement supprimé. Cela engendrerait alors un gain pour chaque
consommateur, qui excèderait de loin le coût d’envoi des lettres. Pour reprendre l’expression d’Olson, cet
exemple met en évidence un problème de l’action collective : bien qu’il soit dans l’intérêt d’un groupe, pris
dans son ensemble, de faire pression afin d’obtenir des politiques favorables, il n’est pas nécessairement dans
l’intérêt de chaque individu d’en faire autant. Le problème de l’action collective est plus facile à surmonter
lorsque le groupe est de petite taille (chaque participant récupère ainsi une part non négligeable des gains
associés à uje politique favorable) et/ou est bien organisé (la coordination des membres fait augmenter l’effet
marginal des efforts de protestation). Si les producteurs de sucre forment un lobby, c’est-à-dire un groupe
relativement petit, bien organisé et conscient des bénéfices que chacun tirera d’un quota, alors ils toutes les
chances se sensibiliser efficacement les pouvoirs publics sur cette question. Quant aux consommateurs de
sucre, ils représentent une population trop importante qui ne se perçoit pas comme un groupe d’intérêt. Même
s’ils représentent un électorat bien plus large, ils n’ont aucune chance de faire fléchir le gouvernement. (…)
Dans les pays développés, les mesures protectionnistes se concentrent principalement dans deux secteurs : le
secteur agricole et le secteur du textile et de l’habillement.
Le nombre d’agriculteurs est relativement faible dans les économies modernes. En France, ce secteur n’emploie
que 4% de la population active (2% aux Etats-Unis). Toutefois, les agriculteurs sont habituellement bien
organisés et constituent des groupes efficaces sur le plan politique, capables d’obtenir l’instauration de niveaux
élevés de protection commerciale.
Source : P.Krugman, M.Obstfeld, M.Melitz, G.Capelle-Blancard et Matthieu Crozet, « Economie internationale », 9ième
édition, Pearson, 2013, p.321-322
3.1.2 Comment expliquer les avancées du libre-échange sachant le poids politique du
protectionnisme ?
Document : l’importance des négociations commerciales internationales à travers le dilemme du
prisonnier
L’économie politique du protectionnisme dresse un panorama assez désespérant des choix publics en matière
de politique commerciale. Ces théories montrent à quel point il est difficile de résister aux intérêts individuels
pour mettre en place des politiques favorables à la fois à l’économie dans son ensemble, et à la majorité des
citoyens. Pourtant, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, la plupart des pays développés ont
progressivement abaissé leurs barrières commerciales. (…) Etant donné ce que nous avons pu dire
précédemment, comment cette baisse généralisée des droits de douanes a-t-elle été possible ?
La réponse réside en partie dans le rôle joué par les négociations internationales, lancées dès la fin des années
1940. Ces accords internationaux fonctionnent sur le mode du « donnant-donnant » : chaque pays accepte
d’abaisser ses barrières commerciales en échange de l’ouverture des marchés des pays partenaires. En mettant
en relation les concessions accordées par chacun, ces négociations permettent de surmonter certaines difficultés
politiques, qui autrement, auraient empêché chaque pays de s’orienté seul vers des politiques favorables au
libre-échange. Deux raisons expliquent pourquoi il est plus facile de réduire les droits de douane dans le cadre
d’accords mutuels que de manière unilatérale. Premièrement, les négociations permettent de multiplier dans
chaque pays les soutiens en faveur du libre-échange (les firmes des secteurs exportateurs ont tout intérêt à
soutenir les négociations). (…) Deuxièmement, les négociations permettent d’éviter les guerres commerciales :
imaginons que les Etats-Unis et l’UE n’ont que deux politiques à leur disposition, libre-échange ou
protectionnisme. (…)
Union Européenne Libre-échange
Protection
Etats-Unis
Libre-échange
10
20
10
-10
Protection
-10
-5
20
-5
Ce type de situation illustre le « dilemme du prisonnier » : si chaque pays suit la stratégie qui lui semble la
meilleure, les deux pays vont opter pour le protectionnisme. Pourtant, si les deux gouvernements avaient opté
pour le libre-échange, ils auraient atteint un niveau de bien-être plus élevé. Tant que les deux pays ne
s’accordent pas pour définir ensemble la politique commerciale, il n’ont aucune raison objective de choisir le
libre-échange : en acceptant sans contrepartie d’ouvrir son marché domestique, chaque gouvernement risque en
effet de se retrouver dans la pire des situations. En revanche, les Etats-Unis et l’Europe ont intérêt à signer un
accord pour modérer leur préférence pour le protectionnisme. Chaque gouvernement obtiendra au final de
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meilleurs résultats s’il limite sa liberté d’action, sachant que son partenaire en fera autant. (…) Cet exemple très
simplifié permet de mettre en évidence le fait que tous les pays ont besoin de coordonner leurs politiques
commerciales, et donc de justifier la mise en place de négociations internationales.
Source : P.Krugman, M.Obstfeld, M.Melitz, G.Capelle-Blancard et Matthieu Crozet, « Economie internationale », 9ième
édition, Pearson, 2013, p.261
Questions :
1) lorsque l’UE anticipe que les Etats-Unis vont pratiquer le libre-échange, quelle est la meilleure
stratégie pour l’UE ?
2) lorsque l’UE anticipe que les Etats-Unis vont pratiquer le protectionnisme, quelle est la meilleure
stratégie pour l’UE
3) lorsque les Etats-Unis anticipent que l’UE va pratiquer le protectionnisme, quelle est la meilleure
stratégie pour les Etats-Unis ?
4) lorsque les Etats-Unis anticipent que l’UE va pratiquer le libre-échange, quelle est la meilleure stratégie
pour les Etats-Unis ?
5) quelle stratégie va adopter l’UE ? quelle stratégie vont adopter les Etats-Unis ?
6) cette décision est-elle la meilleure (optimale) pour les deux pays ?
7) à quoi servent les négociations internationales ?
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