Le cancer est-il vraiment dans notre assiette

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9 janvier 2013, par Pierre Barthélémy
Le cancer est-il vraiment dans notre
assiette ?
1er paragraphe
-Chaque année sont conduites et publiées des milliers d'études dans le domaine de la
nutrition, qui font les choux gras de la presse magazine : à part peut-être les francsmaçons, rien ne constitue désormais un meilleur marronnier que ces aliments qui font
du "bien" (ou du "mal") et ces régimes fantastiques grâce auxquels vous vivrez cent
cinquante ans.
-On en arrive même, c'est dire, à trouver des bons côtés au surpoids, statistiquement
corrélé à une plus grande longévité, sans qu'on nous précise cependant la nature
véritable de cette relation...
-Et, bien sûr, ce gros contingent d'études inclut de nombreux travaux sur le lien entre le
cancer et tel ou tel aliment, qui augmente ou diminue vos chances d'attraper le crabe
dans votre assiette.
-Avec, parfois, des aliments qui, selon les recherches, se retrouvent classés dans les
deux catégories.
-Parmi de nombreux exemples, citons le lait et les produits laitiers, souvent accusés de
favoriser le cancer de la prostate, comme dans cet article paru dans Epidemiologic
Reviews.
-Publiée quelques années après dans l'American Journal of Epidemiology, une analyse
portant sur une cohorte de plus de 80 000 hommes suivis pendant une décennie, n'a
trouvé aucune association entre la consommation de ces aliments et ce cancer...
2ème paragraphe
-Pour certains médias, ces polémiques entre chercheurs sont pain bénit.
-Au lieu de s'interroger sur les raisons profondes de ces contradictions scientifiques, ils
appliquent le merveilleux adage journalistique selon lequel "une info et son contraire,
ça fait deux papiers, coco".
-Pourtant, il y a des questions à poser : ces contradictions trahissent-elles des fraudes,
des protocoles expérimentaux suspects, des faux positifs, la sélection de résultats
allant dans le sens souhaité ?
-Il arrive en effet souvent que, quand l'expérience n'a pas donné le résultat attendu –
ce qui est pourtant aussi, en soi, un résultat scientifique –, les chercheurs oublient
opportunément certains jeux de données afin de ne conserver que les plus "parlants".
-C'est-à-dire ceux qui ont le plus de chances d'être retenus par les revues, lesquelles
préfèrent les articles contenant des "découvertes".
-On appelle cela le biais de publication.
3ème paragraphe
-Quelle est la part réelle de tous ces phénomènes dans les études disant que tel
aliment augmente ou diminue le risque de développer un cancer ?
-Cette question figure au centre d'un article paru dans le numéro de janvier de
l'American Journal of Clinical Nutrition, écrit par deux chercheurs américains, Jonathan
Schoenfeld et John Ioannidis.
-Ces deux auteurs y ont passé au crible quelque trois cents études récentes associant
cancer et alimentation, afin d'évaluer leur méthodologie ainsi que leur honnêteté
intellectuelle.
-Pour ce faire, ils ont pioché 50 aliments au hasard dans un bon vieux livre de recettes
de cuisine, le Boston Cooking-School Cook Book, un pavé de plus de 700 pages paru
pour la première fois en 1896.
-Ils ont ensuite effectué une recherche documentaire dans la base de données
PubMed, spécialisée dans les recherches biologiques et médicales, afin de dénicher
des études récentes associant ces 50 ingrédients au cancer, dans quelque sens que
ce soit.
-A chaque article, ils ont extrait toutes les données ainsi que les conclusions sur le
risque (accru, diminué, ni l'un ni l'autre, marginal).
-Puis, ils ont vérifié que les résultats étaient interprétés selon les préconisations
standard de la science.
4ème paragraphe
-Et c'est là que le bât a commencé à blesser.
-Dans 80 % des études, la base statistique des effets constatés a en effet été jugée
"faible voire non significative".
-En clair, le lien entre aliment et cancer se révèle le plus souvent ténu, quand il n'est
pas imaginaire.
-La présentation des résultats flirte fréquemment avec la limite de la malhonnêteté
intellectuelle car, sept fois sur dix, les chercheurs oublient opportunément de signaler
les résultats non-significatifs (c'est-à-dire ceux qui ne vont pas dans le sens de
l'hypothèse de travail) dans le résumé de leur étude, ledit résumé étant ce que lisent
en premier leurs collègues chercheurs ou les médecins qui parcourent les revues.
-Traquant les biais sans la moindre pitié, Jonathan Schoenfeld et John Ioannidis notent
que l'ampleur des effets est souvent exagérée dans les études et qu'il n'existe pas de
protocole standardisé pour ces recherches aliments-cancer.
-Ce n'est pas sans ironie qu'un de leurs graphiques montre que, pour quelques
aliments comme, par exemple, le vin, le lait, les œufs, le maïs ou le café, certaines
études concluent à une aggravation du risque de cancer lié à leur consommation et
d'autres aboutissent... au résultat contraire.
-Cela ne signifie évidemment pas que tout est à jeter à la poubelle et qu'il n'y a aucun
risque à surconsommer tel ou tel aliment mais retenons surtout qu'il faut regarder les
données des études à deux fois avant de se lancer dans des manchettes claquantes et
des slogans définitifs.
-En conclusion, les deux chercheurs soulignent que quand leurs collègues bidouillent
les chiffres ou les surinterprètent, le risque est grand de conduire la recherche
biomédicale vers de fausses pistes et le public vers de mauvais conseils en diététique.
5ème paragraphe
-Ce n'est pas la première fois que l'on retrouve le nom de John Ioannidis dans une
étude décapante de ce genre.
-Cet épidémiologiste de l'université Stanford (il dirige notamment son Centre de
recherche sur la prévention) s'est spécialisé dans le décorticage des bases statistiques
qui sous-tendent les recherches biomédicales.
-Son plus éclatant fait d'armes date de 2005, lorsqu'il a publié, dans la revue PLoS
Medicine, un essai au titre provocateur : "Pourquoi la plupart des découvertes publiées
sont fausses".
-Cet article, téléchargé près de 700 000 fois, ce qui est énorme, a montré qu'il y avait
quelque chose de pourri au royaume des publications en biomédecine car les bases
statistiques sur lesquelles s'appuyaient bon nombre d'études n'étaient pas
suffisamment rigoureuses pour que les résultats obtenus aient une véritable valeur.
-Les biais étaient légion dans la conception d'essais cliniques censés décider de la
mise sur le marché de médicaments.
-Il ne s'agissait pas que de purs problèmes statistiques : l'article disait notamment
que "plus importants sont les intérêts financiers et autres ainsi que les préjugés dans
un domaine scientifique, moins il est probable que les découvertes y seront vraies"...
6ème paragraphe
-On trouvait aussi quantité de biais dans les travaux en génétique associant tel gène
à tel risque de développer une maladie.
-Comme John Ioannidis l'explique dans un portrait de lui qu'a publié en 2012 le
magazine de Stanford, "jusqu'à il y a cinq ou six ans, le paradigme était qu'on avait 10
000 papiers par an parlant d'un ou plusieurs gènes que quelqu'un trouvait importants
dans le cas de maladies génétiques.
-Les chercheurs prétendaient qu'ils avaient trouvé le gène de la schizophrénie ou de
l'alcoolisme ou de je ne sais pas quoi, mais ils insistaient très peu sur le fait qu'il fallait
répliquer [leurs découvertes].
-Dès que nous essayions de les répliquer, cela n'y survivait pas la plupart du temps.
-Quelque chose comme 99 % de la littérature n'était pas fiable."
Pierre Barthélémy (@PasseurSciences sur Twitter)
http://passeurdesciences.blog.lemonde.fr/2013/01/09/le-cancer-est-il-vraiment-dans-notreassiette/
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