Que Vlo-Ve ? Série 4 Noo 24 octobre-décembre 2003 pages 85

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Que Vlo-Ve ? Série 4 Noo 24 octobre-décembre 2003 pages 85-87
Un écho du « Wattman » ou Quand Guillaume s’amuse au boulevard GOUTTIERRE
© DRESAT
UN ÉCHO DU « WATTMAN »
OU
QUAND GUILLAUME S'AMUSE AU BOULEVARD
par Gérard GOUTIERRE
De quoi parle l’« Écho » publié par Guillaume Apollinaire dans L'Intransigeant du 14
février 1914 ? Et qui est ce comédien applaudi « avec un grand enthousiasme » auquel il envoie
un exemplaire du journal ?
La question ne manque pas de se poser à la lecture de deux lettres datées du 8 et du 14
février 1914 (acquises lors d'une vente publique à Lille en 1995). Les lettres sont à en-tête des
Soirées de Paris, mais Apollinaire prend soin de préciser son adresse personnelle 202 boulevard
Saint-Germain.
Voici le texte de la première lettre :
Cher Monsieur
Vous m'avez offert très aimablement d'aller voir vos Bourgeois de Francfort.
J'irai volontiers cette semaine à la date qui vous conviendra.
Je vous remercie d'avance et vous prie de me croire votre admirateur dévoué
Guillaume Apollinaire.
Et voici la seconde
J'ai assisté à la représentation des cinq Messieurs et je m'y suis beaucoup amusé.
L'écho désiré par vous, je l'ai publié hier soir dans l'Intran et je vous l'adresse, c'est un écho de ce
que vous racontiez l'autre jour devant moi à Fénéon et je pense qu'il n'y a là aucune indiscrétion
désobligeante ni gênante pour vous.
Vous avez joué avec beaucoup d'art le rôle de Meyer et c'est avec un grand enthousiasme que je
vous ai applaudi.
Merci.
Guillaume Apollinaire
La consultation de L'Intransigeant s'imposait tout naturellement, ne serait-ce que pour
vérifier que les deux lettres s'adressaient à la même personne, comme cela semble être le cas. Si
dans la première, Apollinaire parle des Bourgeois de Francfort et dans la seconde des Cinq
Messieur , c'est vraisemblablement que le poète a confondu le titre réel de cette pièce donnée au
Gymnase (Les Cinq messieurs de Francfort) avec celui d'une autre pièce également à l'affiche à
la même époque, mais au théâtre Antoine, Un grand bourgeois. Il est intéressant de constater
qu'en cette saison 1914, le théâtre programme des œuvres légères et divertissantes,
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comme le souligne un article paru dans L’Intransigeant le 10 février sous le titre «le théâtre a le
sourire». Le critique Léon Marchès cite ces deux pièces en notant que, sur les quatorze scènes
de la capitale, pas moins de onze « cultivent le genre souriant et s’en trouvent fort bien ».
(Notons en passant que la guerre allait être déclarée quelques mois plus tard.) Cette « légèreté,
poursuit le journaliste de L’intransigeant, atteint même le Gymnase où vibrèrent les
enthousiasmes de La Rafale et de La Vierge folle, œuvres poignantes où le revolver apparaissant
au dénouement comme le Deus ex machina, sourit du large sourire de Lucien Guitry dans Les
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Un écho du « Wattman » ou Quand Guillaume s’amuse au boulevard GOUTTIERRE
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Cinq messieurs de Francfort ». Une comédie, certes : Apollinaire écrit à son correspondant qu'il
s'y est « beaucoup amusé ».
Reste à retrouver l'écho que le poète déclare avoir publié dans L’ Intran. S'il collabore à
cette rubrique « On dit que », ce n'est certes pas sous son nom d’écrivain, l'ensemble des échos
portant la signature du « Wattman ». L'un des échos publiés dans l'édition du samedi 14 apporte
la solution :
Sait-on que Lugné-Poe, qui tient un rôle si amusant à côté de Guitry dans Les Cinq messieurs de
Francfort, a été et est encore un dessinateur de talent ? Au temps où il avait comme condisciple à
Condorcet Maurice Denis, Lugné-Poe eut un prix de dessin au Concours général, tandis que Maurice Denis
n'eut qu'un accessit. Le détail est piquant. Mais le dessin n'est plus aujourd'hui pour Lugné-Poe, directeur
du théâtre subventionné de L'Œuvre, qu'un violon d'Ingres.
Si le détail est « piquant », c'est surtout parce que Maurice Denis (1870-1943) dont les
études au lycée Condorcet avaient été brillantes, était à l'époque l’un des artistes les plus en vue.
Rappelons que c'est Maurice Denis qui avait rédigé, en 1890 le manifeste des Nabis dans la
revue Art et critique.
L'anecdote sera reprise, toujours dans L'Intransigeant, le mercredi 17 février, mais cette
fois dans la rubrique « Théâtre », sous le titre « Lugné-Poe dessinateur » :
Notre Wattman l'a dit : Lugné-Poe n'est pas seulement le grand comédien, le hardi metteur en
scène, l'intelligent directeur d'avant-garde qui, soit à l'Œuvre fondée par lui, soit sur d'autres scènes, sert
avec passion l'art dramatique ; il a - comme beaucoup d'autres artistes -son « violon d'Ingres » : il est
dessinateur. D'un carton subtil, il fixe avec humour les traits de ses contemporains. Mais il pratique la satire
sans cruauté : c'est l'essentiel. Voyez plutôt, ici même, ce masque aux traits épais, nettement accusés, de
Salomon qu'incarne M. Lucien Guitry dans les Cinq Messieurs de Francfort. N'est-ce pas digne de figurer à
côté d'un Sem, d'un de Losques ou d'un Hermann-Paul ?
La caricature porte en légende : « Salomon-Guitry par Meyer-Lugné-Poe ».
Revenons à la lettre : « Vous avez joué ave beaucoup d'art le rôle de Meyer ».
Le courrier avait donc bien été envoyé à Lugné-Poe, fondateur du théâtre de
L'Œuvre en 1892, où avait notamment été créé Ubu roi, d'Alfred Jarry (qui fut le secrétaire et un
peu homme à tout faire du directeur).
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Quant aux Cinq messieurs de Francfort, il s'agissait de la pièce de l'écrivain et acteur
autrichien Cari Roeszler (pseudonyme de Franz Ressner, 1864-1948) dont l'Encyclopedia
Judaica nous dit qu'il fut « mainly remembered for his comedie Die Feuf Frankfurter, 1912 »).
Lugné-Poe en avait signé lui-même la traduction avec Julius Elias, ami d'Ibsen.
Les représentations françaises de la pièce, qui raconte les tribulations d'une famille de
grands banquiers juifs, bénéficièrent d'un grand succès public et d'une critique élogieuse. Henry
Bidou dans Le Journal des débats parlera « d'une façon d'opérette sans musique. Sa description
de Lugné-Poe acteur est savoureuse : « Il a une face rouge de buveur de bière que l'acné
démange et couperose ; point de cheveux, que de petites touffes ailées au dessus de l'oreille ; le
crâne brille du front à l'occiput ».
Le ton et la déférence que manifeste Apollinaire à l'égard du destinataire montrent en tout
cas que les hommes se connaissaient peu ou pas, et le poète se montre particulièrement prudent :
« Je pense qu'il n'y a là aucune indiscrétion désobligeante ni gênante pour vous ». Lugné-Poe est
par ailleurs de onze ans l'aîné d'Apollinaire. D'autre part, en consultant différentes études déjà
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publiées par les chercheurs, nous n'avons guère retrouvé d'autres références à Lugné-Poe dans les
correspondances ou les articles signés du poète ; il est vraisemblable que leurs relations se soient
limitées à ce courrier.
Note. - Le hasard nous a permis de découvrir, quelques années plus tard chez un marchand parisien, une
autre lettre d'Apollinaire également datée du 14 février 1914. Elle est adressée au poète René Arcos (qu'Apollinaire
connaissait au moins depuis 1908 comme en témoigne un autre courrier). Plus question de théâtre cette fois ;
Apollinaire annonce simplement à René Arcos, qu'il tutoie, qu'il ira le soir « un de ces matins » pour lui apporter
AIcools. « Si je puis vendredi, indique Apollinaire, j'irai te voir vers cinq heures ; mais je crois que cela me sera plus
facile un matin ».
Si Lugné-Poe, tout comme Fénéon, a laissé une empreinte durable dans la vie des lettres, la postérité s'est
montrée moins généreuse envers René Arcos, né un an plus tard qu'Apollinaire, en 1881, poète et prosateur,
rédacteur en chef de la revue Europe dès sa création en 1923, et qui fut l'un des disciples de Romain Rolland dont il
publia une bibliographie en 1950.
N.d.l.R. - « Pièce charmante sans plus [...]. C'est l'histoire enjolivée des cinq frères Rothschild, édifiant
après Waterloo leur fortune dans cinq capitales d'Europe, et réunis à Francfort sous le toit familial pour la nécessité
d'une comédie-historiette » (Lugné-Poe, Dernière pirouette, Paris, Sagittaire, 1946, p. 82).
Nous devons à Alain Mercier quelques précisions concernant Les Cinq messieurs de Francfort. Comœdia
consacra de longs articles à cette pièce. D'abord le 20 janvier une longue avant-première de Paul-Adrien Schaye.
Ensuite, le 23, lendemain de la générale, un article de Pawlowski en première page, puis Georges Casella parle de «
L'interprétation », Louis Schneider de « La mise en scène et les décors », tandis que G. Davin de Champclos égrène
quelques échos de « La Soirée ». Le tout abondamment illustré.
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