Initiation à la sociologie: démarche, concepts et débats actuels 1

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Initiation à la sociologie: démarche, concepts et débats actuels
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Introduction
Qu'est-ce que la sociologie?
Raymond Aron dans Les étapes de la pensée sociologique, 1967 définit la sociologie ainsi: « étude
qui se veut scientifique du social en tant que tel, soit au niveau élémentaire des relations
interpersonnelles, soit au niveau macroscopique des vastes ensembles: classes, nations, civilisations
ou pour reprendre l'expression courante, société globale ».
Le projet de la sociologie est que « ego n'est pas tout ». Pour comprendre l'attitude d'un individu, il
faut s'intéresser aux influences de son groupe d'appartenance, de la société. On croit être libre; or,
cette liberté est toute relative, car on est influencé par le contexte et le groupe auquel on appartient.
Exemple: dans les grandes écoles, seuls 6% des élèves viennent de la classe sociale ouvrière.
La société va jusqu'à influencer nos corps, notre façon de nous mouvoir. Le milieu rejaillit sur notre
intimité.
La sociologie définit trois moments dans la connaissance des faits sociaux:
1. la description des faits étudiés;
2. l'explication;
3. la compréhension et la montée en généralité
La question de la réussite scolaire chez Pierre Bourdieu
Notre milieu social d'origine conditionne la réussite scolaire, ou en tout qu'à il y a corrélation.
Bourdieu montre en termes statistiques que la réussite sociale est inégale selon le milieu social des
parents. Il explique que les origines sociales sont déterminantes et finalement généralise sur le fait
que la réussite scolaire n'a rien à voir avec le don. C'est notre famille qui nous transmet un
habitus, des connaissances, des schèmes. L'école valorise l'habitus donné par les classes
dominantes. Sans s'en rendre compte, les enseignants recherchent un certain type de prédisposition,
d'habitus propre à la classe dominante, dont ils ne font même pas partie.
Le travail sur le suicide d'Émile Durkheim
Dans Le Suicide, 1897, Émile Durkheim se démarque de la philosophie et de la psychologie. Le
suicide est un geste désespéré à l'échelle d'un individu. C'est un choix individuel, et pourtant,
Durkheim montre la présence de la société dans cet acte. Il observe une récurrence statistique à
travers les âges: le taux de suicide est constant. Au XIXème siècle, le taux de suicide s'est accru
avec l'âge. Il constate également des différences selon les sexes: les hommes se suicident plus que
les femmes, selon l'état civil: les personnes seules non mariées se suicident plus et selon la religion:
les protestants se suicident plus que les catholiques. Durkheim propose une typologie avec trois
formes majeures de suicide:
 Le suicide altruiste
C'est le cas, par exemple, des veuves en Inde qui acceptent d'être brûlées avec le corps de leurs
maris défunts sur le bûcher. Le deuxième exemple qu'il cite est le capitaine de guerre qui
n'abandonne pas son bateau et y reste sachant alors qu'il va mourir, de façon héroïque.
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 Le suicide égoïste
Les hommes sont davantage enclins à se suicider que les femmes, notamment quand ils ne sont pas
intégrés dans un groupe social.
 Le suicide anomique
L'anomie est l'absence de règles. Par récurrence statistique, Durkheim montre que le suicide
augmente en période de crises économiques mais également en période de prospérité. Il explique
alors que l'absence de règles en période de prospérité produit un manque de repères et un sentiment
de vacuité chez les individus.
Durkheim conclue que le suicide varie en raison inverse du degré d'intervention des groupes
dont fait partie l'individu. Plus un individu est intégré dans un groupe social, moins il est
susceptible de se suicider, quelles que soient ses conditions de vie. Ainsi, si les protestants se
suicident plus que les catholiques, c'est que cette communauté est moins protectrice car la religion
protestante défend une foi individuelle qui n'engage que l'individu et Dieu, sans chaînon
intermédiaire comme l'Église, chez les catholiques.
On constate aujourd'hui en France une augmentation du suicide sur le lieu du travail. Les
sociologues partent du principe que le travail produit des solidarités. Ainsi si les personnes se
suicident, c'est qu'il y a défaillance du collectif, des liens de solidarités, du don contre don. Grâce
aux travaux de Christophe Dejours, psychiatre, on sait que souffrance et plaisir ont les mêmes
racines subjectives et que c'est parce qu'il y a de la réalisation de soi dans le travail, que des
individus s'engagent dans des univers professionnels risqués. Être pompier ne fait pas peur, cela
rend fier. La société les reconnaît comme des êtres courageux, vaillants. Aujourd'hui, les situations
de travail sont individualisées, il y a coupure avec le collectif. Ce qui pouvait relever de la
réalisation de soi, de la fierté devient source de stress.
→ Quelle réception de ces travaux?
Michel Foucault dit de la sociologie qu'elle écaille les lieux communs. C'est une attitude peu
convenable qui ne se plie pas aux bonnes mœurs. La sociologie est une entreprise de dévoilement
de l'ordre social et de ses injustices, qui est donc susceptible d'être mal reçue.
La sociologie n'est pas toujours la seule à prendre la parole: elle est en concurrence avec des
connaissances ordinaires ainsi qu'avec les médias. Tout le monde étant socialisé, prenant part à ce
processus, on a tous un avis sur la société.
 Il est donc difficile de poser une définition unique, unifiée de la sociologie. En résumé, la
sociologie essaie de comprendre le sens des actions de chacun et la nécessité de ces actions.
Il y a deux approches de la sociologie:
 le holisme
C'est une approche objectiviste, le sociologue s'extrait du social et regarde la société de manière
froide et objective. L'auteur référant de cette approche est Émile Durkheim. Selon lui, les faits
sociaux doivent être considérés comme des choses, indépendants de nous.
La société pèse sur l'individu.
 l'individualisme méthodologique
Avec cette approche, on se met à la place des individus. L'auteur de référence est Max Weber, qui
s'est notamment intéressé aux croyances. Il a fait des recherches sur notre rapport au monde par les
religions. L'individualisme méthodologique est une approche compréhensive où l'objet est l'individu
et ses croyances, ses représentations, ses imaginaires.
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A quoi sert la sociologie?
Derrière l'utilité, c'est surtout la question de la légitimité qui se pose.
Émile Durkheim a écrit: « La science commence dès que le savoir quel qu'il soit est recherché pour
lui-même. [Le sociologue] dit ce qui est, il constate ce que sont les choses et il s'en tient là. Il ne se
préoccupe pas de savoir si les vérités qu'il découvre vont choquer ou plaire. Son rôle est
d'exprimer le réel, non de le juger ». Pierre Bourdieu a lui aussi répondu à cette question: « A
quoi sert la sociologie? En fait, la sociologie a d'autant plus de chances de décevoir ou de contrarier
les pouvoirs qu'elle remplit mieux sa fonction scientifique. Demander à la sociologie de servir à
quelque chose c'est toujours une manière de lui demander de servir le pouvoir, alors que sa
fonction scientifique est de comprendre le monde social, à savoir ses pouvoirs. ».
La sociologie a un rôle et une fonction critiques toujours utiles. On assiste régulièrement à des
phénomènes de société suffisamment massifs pour nécessiter des clés de compréhension que
peuvent proposer les sociologues.
L'étude des faits sociaux
Dans Les règles de la méthode sociologique, 1894, Émile Durkheim écrit qu'un fait social
« consiste en des manières d'agir, de penser et de sentir, extérieures à l'individu, et qui sont
douées d'un pouvoir de coercition en vertu duquel ils s'imposent à lui ».
Bourdieu développe, par exemple, la question d'esthétique comme influencée par l'appartenance au
milieu d'origine.
On parle de contrainte extérieure à l'individu et il y a sanction si l'individu ne fait pas ce qui est
normal. Il y a des choses qui ne se font pas, qui sont alors l'objet d'exclusion.
Cette définition brasse des pratiques quotidiennes concrètes au plus abstrait: nos opinions, nos
croyances.
Derrière cette définition de Durkheim, il faut retenir que le fait social est une notion de groupe. La
statistiques est donc un point de passage obligatoire pour montrer qu'il s'agit d'un fait social.
Le choix du prénom, un fait social
Le choix du prénom est codé socialement. On constate de grandes récurrences statistiques que l'on
peut expliquer.
Guy Desplanques, Les enfants de Michel et Martine Dupont s'appellent Nicolas et Céline,
Économie et statistique, 1986:
Les règles d'attribution des prénoms dans la famille sont plus souples au XXème siècle que 2 ou 3
siècles auparavant. Pendant plusieurs siècles, le choix du prénom était régi par la transmission
familial: don du prénom de la grand-mère, … . Aujourd'hui, le choix est plus libre. Malgré cette
liberté supposée, on s'aperçoit qu'il y a tout de même de grandes récurrences, de grandes
logiques dans le choix de prénoms. La société impose implicitement des règles. Les parents
semblent choisir parmi un choix limité de prénoms.
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 Le prénom est, en effet, un marqueur social.
Chaque année, 5% des prénoms sont identiquement choisis par les parents, 5% des parents portent
leurs choix sur un même prénom. On peut aisément réaliser un top 10 des prénoms les plus donnés.
Ce nombre est important si on tient compte de l'éventail des possibles.
→ Quels facteurs déterminent ces choix?
Desplanques identifie des phénomènes de mode. La dernière syllabe définit des familles de
prénoms. Les prénoms en « ette » étaient en vogue durant les années 1920-1930, Josette, Yvette;
dans les années 1975 à 1980, c'était la terminaison en « ine » comme Delphine, Sandrine. Outre une
mode des prénoms, on constate aussi une usure.
Desplanques explique que les parents ont un double problème: éviter les prénoms trop communs
mais aussi éviter les prénoms trop originaux qui seront durs à porter par l'enfant. Donc dès qu'un
prénom devient trop commun, banal, le choix des parents s'oriente par la suite vers autre chose.
Desplanques constate que la montée des prénoms en première place est plus rapide aujourd'hui
qu'au XXème siècle. Il pose l'hypothèse que le processus de mode serait plus rapide grâce à
l'influence des médias. Il faut en moyenne une dizaine d'années pour qu'un prénom culmine.
Exemple: en 1966, Sébastien était un prénom inconnu et en 1976, il faisait partie du top 10. Cette
durée est en train de s'écourter progressivement.
Dans les années 1960, les prénoms populaires étaient liés aux prénoms des stars; exemple: Nicolas
pour l'émission « Bonne nuit les petits ». A partir dans années 1980, on observe l'influence des
feuilletons télé jouant sur l'apparition de certains prénoms: Kévin, Jennifer, Betty. Statistiquement,
ces prénoms restent cantonnés à certains milieux sociaux. Les prénoms américains sont adoptés
par les ouvriers.
→ Comment Desplanques explique-t-il ce cantonnement?
Il expose la théorie du château d'eau social dans la diffusion des gouts. Cette théorie s'applique à
d'autres objets que les prénoms. Elle explique que ce sont les cadres qui lancent les modes des
prénoms. La diffusion se fait des classes élevées aux classes moyennes, puis il y a une diffusion
vers les classes intermédiaires et libérales, enfin vers les ouvriers et les agriculteurs. Les cadres dans
la diffusion des prénoms à la mode ont 5 ans d'avance sur les ouvrier et 6 sur les agriculteurs. Les
cadres se détachent aussi plus vite des prénoms, en fait, dès qu'ils deviennent communs. L'attrait des
prénoms à la mode est le plus fort pour les couches moyennes urbaines. C'est donc une question de
classe sociale mais aussi de territoire. Chez les agriculteurs, la diffusion des prénoms à la mode se
fait avec du retard car les zones rurales arrivent après les zones urbaines. De plus, il y a le maintien
des anciennes logiques avec la tradition intergénérationnelle chez les agriculteurs. Néanmoins, on
constate tout de même un attachement au répertoire classique pour les cadres et professions
libérales avec des prénoms comme Anne, Claire, Pierre, François.
La dimension urbaine est donc aussi un critère, avec d'abord Paris comme ville pour l'émergence
des prénoms. Aujourd'hui, les autre villes emboitent le pas.
Une troisième dimension apparaît: l'âge des parents. Quand ils sont jeunes, ils sont plus sensibles
et attirés par des prénoms nouveaux, pas encore à la mode.
Le rang de l'enfant dans la patrie constitue le dernier critère du choix de prénom de l'enfant. Pour
le premier enfant, les parents cherchent un prénom original, alors que pour le second et le troisième,
on note une tendance vers les prénoms classiques, moins à la mode et plus traditionnels.
Des travaux prolongent cette théorie. En effet, la diffusion verticale des gouts s'atténue depuis les
années 1980. La logique de distinction sociale prendrait d'autres formes depuis ces années.
Philippe Besnard et Cyril Grange, La fin de la diffusion verticale des goûts?, L'année sociologique,
1993:
Ils entreprennent une nuance par rapport aux travaux de Bourdieu. En terme de méthodologie,
l'objet du prénom est un bien de consommation mais dépourvu de frein économique. C'est
gratuit et même obligatoire. Les données en plus sont sûres.
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Besnard et Grange se sont intéressés aux prénoms dans le bottin mondain, qui relève de la noblesse
et la haute bourgeoisie. En faisant l'étude sur un siècle, ils ont constaté une diffusion de ces prénoms
mondains vers les autres classes.
→ Est-ce que la population mondaine a une avance par rapport aux autres couches de la société? Et
quelle est l'évolution de cette avance (recule ou progresse) en un siècle? Est-ce que l'on retrouve les
mêmes prénoms dans le reste de la population?
Besnard et Grange montrent que les écarts temporels se réduisent de manière constante au cours du
XXème siècle entre la date où le prénom est le plus à la mode dans la sphère mondaine et la date où
mode dans autres sphères. Cette avance a été divisée par 5. Le choix des élites précède moins.
→ Est-ce que le palmarès des prénoms mondains est l'annonce des futurs prénoms à la mode dans
les autres couches de la population?
Entre 1880 et 1910, les prénoms masculins qui ont eu la faveur de la population mondaine ont par la
suite un palmarès dans le reste de la population. Depuis, la correspondance est devenue de moins
en moins forte. On constate même qu'entre 1980 et 1989, aucun des 10 prénoms féminins qui ont
eu un succès n'est venue de la population mondaine, et entre 1985 et 1989, seuls trois prénoms
masculins étaient choisis par la population mondaine et les autres. Il s'agissait de Nicolas et
Guillaume, des prénoms qui restent aujourd'hui encore partagés et Matthieu, mais qui se différencie
sur l'orthographe selon le milieu: avec deux 't' pour les mondains contre un 't' pour les autres
milieux.
Cette théorie montre le déclin de la théorie du château d'eau. A partir des années 1980, s'opère
une diversification croissante des goûts. Il y a davantage de clivages sociaux et de
cloisonnements entre les classes dominantes et le reste de la société. Des prénoms restent alors
strictement populaires comme ceux issus des séries télévisuelles et des prénoms qui restent
strictement mondains tels que Astrid, Quitterie, Sixtine.
 Les goûts sociaux sont polarisés en fonction des milieux: c'est la fin de la diffusion
systématique. Les groupes expriment du dégout vis-à-vis des goûts des autres groupes. Les
choix des prénoms s'étanchéïfent alors.
Il y a une polarisation sociale des groupes également palpable dans le domaine de la culture, malgré
des politiques de démocratisation.
Comme les catégories telles que la noblesse et la bourgeoisie mondaine sont en déclin, les cadres
prennent le relai pour le lancement des tendances et les supplantent. Aujourd'hui, les modes des
prénoms sont lancées par les cadres. Certains prénoms mondains restent alors confidentiels, c'est
donc lié à des déterminants sociaux.
D'autres exemples de faits sociaux
La différence des sexes est un fait social. La différence organique n'est pas suffisante pour
expliquer des comportements, souvent éducatifs. On développe une identité et des pratiques
associées plutôt féminines et plutôt masculines dictées par la société, via les jouets, les études.
La relation amoureuse est un fait social. Le sentiment amoureux est dicté d'une certaine manière
par la société et notre milieu social. Tomber amoureux nous est aussi imposé par la société,
aujourd'hui, en France. Il faut être amoureux pour se mettre en couple car il n'y a plus de mariage
arrangé. Une personne entre 20 et 40 ans qui ne tomberait pas amoureux serait suspecte. Il y a une
attente de la société. De plus, on rencontre les gens qui nous ressemblent car on fréquente des
endroits où viennent des gens du même milieu.
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Ainsi Bizon détermine trois sphères de rencontre dans les années 1980: la sphère professionnelle,
la sphère amicale et la sphère familiale. Internet va peut-être changer la donne mais ce n'est pas
encore visible statistiquement. Le type de lieu où on rencontre son conjoint est codé socialement.
Les ouvriers se rencontrent dans des mariages, par exemple.
Le développement des neuroleptiques dans la société française est un fait social. En France, on
observe une consommation élevée par rapport aux autres pays européens. La prise de
neuroleptiques n'est pas différenciée selon les milieux sociaux, les âges et les sexes. Il y a tout de
même une certaine régularité qui ne peut être expliquée que par un besoin de bien-être psychique.
Pour Alain Ehrenberg, qui a mené des recherches à ce sujet, la consommation de neuroleptiques
est la conséquence de l'individualisation de la société, qui a donc entraîné une volonté, un culte
de la performance. Néanmoins ce culte de la performance est présent partout en Europe; or les
Français prennent massivement des antidépresseurs. En fait, cette différence est liée au corps
médical et à la facilité d'acceptation par les français de ces produits.
La signature d'un contrat n'est pas un fait social. Elle est régie par le calcul, quel que soit la nature
du contrat. Cela dit, on peut parler de fait social pour le respect des termes du contrat. C'est la
théorie du don et du contre-don qui est mobilisée et qui était, au départ, une théorie
anthropologique développée par Marcel Mauss. Aujourd'hui elle est utilisée dans le monde du
travail et c'est Norbert Alter qui a appliqué la notion de don à l'entreprise dans Donner et prendre.
Les événements de mai 1968 ne constituent pas un fait social. Pour Durkheim, ce qui définit un
fait social est sa régularité. Or mai 68 est le cas d'un événement imprévisible. On peut donc
difficilement parler de fait social. On pourrait, par contre, parler de fait social pour la conflictualité
au travail. Cela est d'ailleurs un paradoxe de la France: il y a peu de syndiqués mais beaucoup de
grèves.
La démarche sociologique
La formation de l'esprit scientifique passe inévitablement par la méfiance envers les prénotions.
Émile Durkheim dans Les règles de la méthode sociologique, en 1894 explique que les prénotions
sont ce qui empêchent l'esprit scientifique. Il faut se méfier d'elles. Nous avons tous une expérience
sociale. Or pour être scientifique, il faut se défaire de cela. Bien sûr, les hommes n'ont pas attendu la
sociologie pour se faire des idées sur la société. On peut, par exemple, penser à La Bruyère et ses
Caractères. Durkheim écrit: « Nous nous représentons les aspects les plus généreux de l'existence
collective en gros et par à peu près, et ce sont précisément ces représentations schématiques et
sommaires qui constituent ces prénotions ». Ces prénotions sont néanmoins utiles, ce sont nos
repères. « Elles tiennent de la répétition et de l'habitude, une sorte d'ascendant et d'autorité ». Elles
s'imposent à nous et font autorité, c'est ce qui gêne le raisonnement scientifique.
3 principes pour raisonner de manière scientifique:
1. Considérer les faits comme des choses
C'est novateur pour la fin du XIXème siècle.
2. Distinguer le normal du pathologique
Le crime, par exemple, est un fait social normal car il n'y a pas de société sans crimes. De plus, le
crime est nécessaire car il exprime la limite de la société, la limite de la morale.
3. Expliquer le social par le social
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Gaston Bachelard explique que ce qui est un frein à la science, ce sont les opinions. L'expérience
du réel est prégnante et importante mais elle n'est pas accompagnée d'esprit critique,
d'interrogations. C'est ce qui fait frein à la connaissance scientifique. « L'opinion pense mal »
écrivait Bachelard. La connaissance scientifique exige du recul, de l'exploration. En désignant les
objets par l'utilité, on s'éloigne de la connaissance scientifique et on s'empêche de les comprendre.
Pour Bachelard, il faut s'interroger, savoir poser les questions. Savoir poser les questions est en effet
un premier obstacle à la compréhension.
Exemple: Il est tiré de l'Introduction impertinente à la sociologie de Thierry Rogel. Un journaliste
radio a demandé à un sociologue: « Comment expliquez-vous qu'avec 3,5 millions de chômeurs, il
n'y ait pas encore eu d'explosion sociale? ». Cette question paraît certes pertinente mais elle est au
demeurant aberrante pour un scientifique. Derrière cette question, il y a en fait toute une série
d'affirmations discutables. Qu'est-ce que qu'une explosion sociale? Est-ce que la révolte est
systématique quand ça va mal? Paul Lazersfeld a montré que le chômage entraînait une coupure,
un désengagement. La relation entre chômage et mobilisation surprend donc le sociologue et ne
lui apparaît pas comme logique. La prise de conscience de l'intérêt collectif et la promotion d'une
action collective pour une personne ne pensant, par la force des choses, qu'à sa situation est un
passage demandant du temps. Ainsi ce qui peut nous paraître évident du fait de nos prénotions peut
s'avérer faux. La bonne question aurait donc été: « qu'est-ce qui a changé ces derniers temps pour
que l'apathie d'une population au chômage puisse se transformer en mouvement revendicatif en
1997? »
Illustration: une recherche sur la pauvreté de Serge Paugam
dans La disqualification sociale, 1991
La pauvreté ne s'est pas accrue à partir des années 1980 mais émergent les SDF, par exemple. Le
travail ne protège plus de la misère. Une personne est dite pauvre quand ses revenus représentent
moins de 60% du revenu médian, soit 733€/mois en 2007.
La démarche sociologique à travers l'exemple de Serge Paugam:
1) Question de départ
Intérêt pour les places des pauvres dans la société.
2) Travail d'exploration
Ce travail constitue en la déconstruction des prénotions.
Le seuil de pauvreté est défini par rapport à un point limite à partir duquel les besoins de
subsistance ne seraient plus satisfaits. Se pose alors la question: comment définir ce seuil et le
mesurer? Le minimum vital est variable en fonction de l'époque, des habitudes et des modes de
vie. Le critère quantitatif de définition du seuil de pauvreté est équivoque et relatif, pour
Paugam. Cela pose donc un problème méthodologique. Quelles sont alors les situations relevant
vraiment de la pauvreté? C'est aussi finalement un problème d'interprétation.
3) L'existant scientifique
Deux auteurs mobilisés par Paugam se sont intéressés à la pauvreté: Lewis et Leeds. Ils ont tout
deux des thèses assez déterministes. Lewis défend une thèse culturaliste: les pauvres s'adapteraient
à cette situation et développeraient alors une culture de la pauvreté, qu'ils transmettraient à leurs
enfants qui les enferment alors dans ce sort, ce destin. Il y aurait intériorisation et transmission de
la culture de la pauvreté.
Leeds défend une thèse structuraliste: les pauvres seraient écartés du système économique et
social et adoptent alors un comportement de protection. Faire des études est anticipé comme un
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possible échec, ainsi ils déconseillent à leurs enfants de faire des études.
Ces deux thèses ne s'écartent pas de la notion de pauvreté posée par le sens commun, selon Paugam.
Elles naturalisent la pauvreté. Or pour Paugam, le fait d'être pauvre est aussi une construction
sociale. Il y a un processus de désignation: une population est désignée dans une société et une
époque données comme pauvre. Ils sont étiquetés comme tel. Paugam mobilise alors les travaux de
Georg Simmel. Les thèses culturaliste et structuralite ne l'intéressent pas. Il préfère la démarche
compréhensive.
Pour Simmel, qui a travaillé sur les pauvres, on devient pauvre ou on se sent pauvre quand la
société procure ou donne droit à l'assistance. Les pauvres ont un statut défini par les
institutions d'assistance. Cela résout un problème théorique et méthodologique: on s'intéresse aux
utilisateurs des assistances. On est reconnu comme précaire sur le plan économique et sur le plan
social.
Paugam utilise également les travaux de Coser; Paugam s'intéresse à la place des pauvres dans la
société et à leurs représentations. Pour Coser, le fait d'être aidé ou assisté assigne les pauvres à une
carrière spécifique. Rentrer dans une logique d'assistance est loin d'être neutre: c'est une carrière de
la précarité, conséquence identitaire. Il y a étiquetage, mais aussi stigmate, ce dernier étant défini
comme un « attribut qui le disqualifie vis-à-vis d'autrui » (Erwin Goffman). La pauvreté est visible
et stigmatisée par autrui. La précarité altère l'identité et les relations avec les autres.
Harold Garfinkel est aussi mobilisé par Paugam. Il s'est intéressé aux conséquences en terme de
relations à autrui. Pour Garfinkel, accepter l'assistance, c'est accepter d'être catalogué comme
pauvre. C'est donc un acte loin d'être neutre. C'est l'acceptation d'une dévalorisation de son
propre statut. L'échec est ainsi plus ou moins explicitement reconnu. Une relation durable se
construit entre les assistés et les assistants. Il y a un contrôle moral de la part des services sociaux,
Garfinkel parle de l'étape où l'assisté accepte le contrôle de sa vie privée. Pour obtenir de l'aide
matérielle, il faut montrer qu'on met en place tout ce qui est possible pour se sortir de la pauvreté. Il
faut accepter le discrédit.
Paugam parle de « disqualification sociale », la pauvreté n'existe pas dans l'absolu, c'est un
regard vis-à-vis d'autrui.
4) La construction théorique
C'est la définition de l'objet de recherche: « La disqualification sociale ».
Il y a une corrélation entre identité/statut et conditions sociales objectives des populations
reconnues comme précaires. C'est une problématique liée à l'étiquetage et à ses effets identitaires.
5) Définition des problématiques et des hypothèses de recherche
Hypothèse posée: Les acteurs sociaux disqualifiés ont une marge de liberté dans l'identité
personnelle qu'ils vont construire, soit masquer ou revendiquer la précarité. Ils ont de la marge pour
construire leur « style » de précarité. Il n'y a pas une expérience vécue par types d'assistance mais
plusieurs expériences vécus: pas d'homogénéité.
6) Articulation théorie et méthode dans le modèle d'analyse
70 entretiens de recherche avec la population durant lesquels Paugam évoque la trajectoire des
personnes en précarité (de résidence, professionnelle, familiale) et les relations dans la vie
quotidienne. Il y a aussi une expérience ethnologique, Paugam va vivre avec eux.
7) Résultats
Paugam classe ses résultats dans un tableau de la typologie empirique de La disqualification sociale.
Existent des processus de passages, car il y a des temporalités différentes: les fragiles entrent dans
l'assistance, les assistés s'ancrent dans l'assistance. Il existe également des points de bifurcation
permettant de sortir de la carrière de l'assistance.
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Socialisation, culture et identité
→ Comment devient-on et reste-t-on des êtres sociaux?
Démuni de tous les marqueurs de la société, Robinson Crusoé reproduit les règles de civilité qu'il a
connu. En fait, elles le rassurent. Le premier meuble qu'il construit est une table. Il récupère des
couteaux et des fourchettes, il se met en péril pour cela. Il s'impose des rythmes de sommeil et
d'activités qui sont scandés alors qu'aucune norme ne pèse sur lui. Il est dégouté par le cannibalisme
de Vendredi. Même isolé du regard des autres, même dans des conditions extrêmes, la société parle
à travers nous. Ces codes nous procurent une certaine stabilité, assurance, en tant qu'être social.
Cela démontre bien un processus d'intériorisation de certains repères, de certaines habitudes.
→ Qu'est-ce qui fait la société? Qu'est-ce qui fait cohésion sociale?
Il y a trois dimensions à la socialisation.
→ De quelles manières les individus transmettent et intériorisent les valeurs, normes et rôles?
Qu'est-ce qui est inné? Et acquis?
Les travaux sur les enfants sauvages, notamment sur les jeunes filles élevées par les louves, on
montré que derrière la notion de socialisation, il y a un enjeu de la formation et de la
transformation de ce que nous sommes. Des choses se transforment au fil de nos expériences tout
au long de la vie. L'articulation se fait de manière synchronique, c'est-à-dire plusieurs instances à la
fois façonnent un individu -exemple: durant l'enfance, les instances qui interviennent en même
temps et façonnent sont les parents, l'école, le sport- ou de manière diachronique, c'est-à-dire qu'il
y a une conjugaison temporelle: nos rôles sociaux sont moins figés qu'autrefois.
On constate des intérêts différents des groupes d'acteurs, certains ont intérêt à maintenir l'ordre
social et d'autres ont intérêt à les transformer. Il y a une question politique derrière le thème de la
socialisation.
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La socialisation est « le processus d'assimilation des individus aux groupes sociaux »
(Raymond Boudon); c'est la transmission de représentations, de valeurs, de normes de
comportement et la capacité à y faire adhérer de façon à ce que la société se reproduise. Un
individu est dit socialisé quand il partage les valeurs de bases, les représentations communes,
les modèles essentiels des relations sociales, les habitudes, le langage d'une société à laquelle il
appartient.
La manière de prononcer les mots est codée socialement. Le langage c'est aussi le partage de norme
langagière en terme de politesse, de bienséance.
Derrière la transmission et l'adhésion, il y a des instances de socialisation qui assurent la
transmission. Cela se joue à travers la famille, l'école, la religion, le travail. Ce sont les quatre
sphères socialisatrices principales dans nos sociétés.
La socialisation fait-elle de nous des êtres programmés?
La socialisation selon Émile Durkheim
La socialisation permet l'intégration à des groupes. La révolution industrielle est un tournant
historique, qui amène Durkheim à s'interroger sur l'intégration sociale, dans une société qui connait
des bouleversements profonds. Il constate que le développement industriel et le bouleversement de
la division (sociale) du travail sont source de modifications sociales du travail: développement
d'un individualisme potentiellement libérateur, émancipateur mais aussi destructeur de liens
sociaux. Il porte son intérêt sur la division du travail qui confère de nouveaux statuts aux individus
qui doivent alors coopérer entre eux. Il distingue deux types de sociétés: solidarité mécanique et
solidarité organique. Avant la société industrielle, il y avait une solidarité mécanique, c'est-à-dire
que le volume de production et de densité étaient assez bas, l'organisation sociale était peu
différenciée et la conscience collective intégrait l'individu. Avec la société industrielle, se met en
place une solidarité organique: les volumes sont importants, la société est plus dense
démographiquement, il y a donc lutte pour les places et conflits: les hommes sont amenés à lutter
les uns contre les autres. La division du travail est une solution pour apaiser la lutte. La
spécialisation et la coordination unissent les individus de manière durable et évitent la lutte. C'est
donc une obligation que les individus ont de coopérer entre eux. La société à l'époque moderne est
définie par cette coopération organique. Cette représentation de la société est le propre de la
modernisation: plus de monde, plus de places, donc spécialisation et ordre social qui tient le
tout: c'est la conscience collective de la société qui irrigue les mentalités et qui fait lien social.
Existent des sanctions au non respect: elles peuvent être positives, sous la forme de
l'encouragement, mais il peut aussi s'agir de sanctions négatives avec l'exclusion du groupe. Le rire,
la moquerie est aussi une sanction négative.
Durkheim fait également une distinction entre l'être social et l'être individuel:
être social: il est fait d'un système d'idées, de sentiments et d'habitudes qui expriment en lui le
groupe ou les différents groupes dont il fait partie;
être individuel: il est fait des états mentaux qui ne se rapportent qu'à lui-même et aux
événements de sa vie singulière.
Ce processus est en partie conscient: il y a des action pédagogiques formelles durant lesquelles on
intègre ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. On parle de conscience pratique. Ainsi, par exemple,
les gens ne savent pas pourquoi, par exemple, ils repassent les torchons
Initiation à la sociologie: démarche, concepts et débats actuels
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Socialisation primaire et socialisation secondaire
Georges Mead explique en 1934 dans L'esprit, le soi et la société que la construction de l'identité
est au confluent de la psychologie et de la sociologie. La construction de l'être social se fait au
contact d'autrui avec une identité sociale qui se contruit dans l'interaction, ce qui implique les
phénomènes de reconnaissance. La construction de l'identité se fait par la prise en compte d'autrui
dans ce que l'individu est et dans les rôles qu'il accepte d'assumer, à l'occasion desquels l'individu
apprend des modèles. L'individu endosse des rôles qu'autrui attend qu'il prenne. Ainsi le
premier rôle que l'on apprend est celui d'être l'enfant de ses parents; plus tard, être un élève et puis
être participant à un jeu collectif. Dès l'enfance, également, on imite ses parents (« jouer au Papa et
à la Maman »). Quelqu'un qui est socialisé est quelqu'un qui est compris ce qu'on attend de
lui: pour comprendre ce que autrui attend de nous, il faut qu'il y ait impérativement
interaction avec les facultés de communication. La communication est donc déterminante
dans ce qu'autrui attend de nous. Quelqu'un de socialisé est ainsi quelqu'un qui a la capacité à
donner une place à autrui dans son univers. C'est une capacité différemment développée d'un
individu à un autre; exemple: les filles réussissent statistiquement mieux que les garçons à l'école
car elles ont du plus écouter ce que la société attendait d'elles.
Dans La construction sociale de la réalité, publié en 1964, Berger et Luckmann définissent deux
stades en terme de socialisation. Le stade primaire est caractérisé par sa dimension affective
déterminante avec la famille, l'école et aussi la camaraderie. La socialisation seconde permet
l'apprentissage des rôles à jouer dans les contextes différents. Ce stade secondaire ne s'achève
jamais et se joue dans une multitude d'espaces sociaux: le travail, la famille, l'association. Il apporte
une étape supplémentaire vis-à-vis de la socialisation primaire.
L'habitus de Pierre Bourdieu
Bourdieu adopte une position déterminisme: la société façonne les individus sans qu'on en ait
vraiment conscience. Ce qu'on intègre en tant qu'habitus détermine notre parcours.
Habitus: « ensemble des dispositions des manières de penser, de sentir incorporé par les
individus »
L'habitus renvoie à une double dimension: d'abord, à la question de l'intériorisation de certaines
structures et aussi à la question de l'extériorisation de ces structures à travers nos
comportements. Derrière la position de dominants ou dominés, il y a des types de socialisation
spécifiques. Notre milieu social d'origine induit un type de socialisation spécifique et un habitus
spécifique.
Exemple donné par Bourdieu: la différence entre l'habitus petit bourgeois et l'habitus populaire. Ils
ont des pratiques alimentaires ou culturelles différentes. Pour les classes sociales dominantes
(cadres, prof libérales), Bourdieu montre qu'elles pratiquent le piano, le golf, le bridge, les échecs,
boivent du whisky et de l'eau minérale alors que les ouvriers jouent à la belote, au football, boivent
du vin rouge ordinaire. La socialisation transmet l'habitus de leurs classes: l'habitus permet un
auto-recrutement des milieux sociaux.
 C'est grâce à l'habitus que l'on s'intègre, mais c'est aussi grâce à lui que les autres nous
acceptent.
L'habitus est donc un puissant vecteur de reproduction sociales.
Initiation à la sociologie: démarche, concepts et débats actuels
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Contre une conception totalisante de la socialisation
Même si la socialisation pèse sur un individu, il n'en reste pas moins acteur: cela permet de
relativiser le poids de la socialisation.
Raymond Boudon s'oppose ainsi au holisme de Durkheim, il revendique l'héritage de Weber, il
définit l'individualisme méthodologique (démarche dans laquelle on considère que la maille
pertinente est l'individu, l'action individuelle comme unité e base de la société). Pour Boudon, il
s'agit d'acteurs et non de seuls agents porteurs des structures. Les acteurs sont rationnels. Il
s'intéresse aussi à l'inégalité scolaire: certes, il y a des choses venant du milieu social d'origine mais
il y a aussi une stratégie des familles, un calcul de ce qu'on peut attendre en terme de coûts et de
bénéfices, soit un calcul autour de la question: quel avantage de faire des études. La stratégie des
familles populaires a tendance à surestimer le coût des longues études et a faire une anticipation
d'un bénéfice faible ou aléatoire de l'obtention d'un diplôme; ces familles ont donc tendance à
privilégier les filières courtes. Les familles des couches supérieures font aussi des choix mais
opèrent avec des stratégies différentes. Leur enjeu est d'éviter la déchéance sociale, il faut ainsi faire
des études longues, travailler dans le même domaine que le père.
 La rationalité des acteurs dépend de leurs positions, de leur milieu social.
Martuccelli porte son intérêt sur la subjectivité, à l'expérience. Ainsi, tout comme François Dubet,
il utilise le terme « sujet » et non « acteur » ou « agent ».
La socialisation ne serait pas un processus de réception passive mais un processus d'interaction.
Bernard Lahire reproche alors à Bourdieu que la théorie de l'habitus n'est pas actualisée dans la
société moderne: la personne intègre des habitus. Les acteurs se caractérisent par une pluralité de
contextes et de milieux sociaux. C'est cela qui les détermine, d'où le titre de son ouvrage: L'homme
pluriel.
Le travail et l'emploi: des instances de formation des cultures et des identités
Sociologie des professions: le passage à travers le miroir
Le monde du travail façonne nos personnalités: la hiérarchie, les collègues attendent plus ou
moins de mobilité, de respect des règles, … . Quand on apprend un métier, on entre dans une
communauté dans laquelle il faut intégrer un savoir. Les professionnels sont unis par les règles et
les mêmes valeurs communes. Les groupes professionnels cherchent à déléguer le « sale boulot » à
d'autres groupes professionnels: il y a donc une division morale du travail qui est ordonnée,
hiérarchisée, en terme de prestige et de privilège.
Exemple: Le sociologue Freidson a travaillé sur l'hôpital; le médecin est le dominant et cherche à
déléguer ce qui lui juge moins noble aux infirmières (les soins, par exemple), elles-mêmes
délèguent aux aides-soignantes, le nursing. Le malade est lui-aussi mis au travail. A.Strauss parle
alors d'ordre négocié.
Il y a lutte entre groupes professionnels pour des raisons identitaires.
Initiation à la sociologie: démarche, concepts et débats actuels
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Erving Goffman: Attentes de rôles de l'organisation et adaptions des individus
Dans les asiles, le patient fait souvent le patient. Les individus doivent adopter le bon masque.
L'engagement dans l'action doit être nécessaire, ainsi que la distance de l'individu vis-à-vis du rôle
qu'il est en train de jouer.
 S'intégrer à un milieu professionnel, c'est épouser un certain nombre de normes qui ne
sont pas que dans l'exercice du travail, ce sont notamment normes relationnelles. Celui
ne les acceptant pas n'a qu'une seule solution: s'exclure en se marginalisant ou en
démissionnant.
Renaud Sainsaulieu: le travail, source d'identité
L'expérience du pouvoir joue sur le type d'identité que l'individu développe. Il peut néanmoins,
pour Sainsaulieu, y avoir une réalisation de soi dans un travail avec peu de responsabilité.
L'entreprise est un microcosme qui a sa façon de faire, son passé, ses valeurs, … . Sainsaulieu est le
premier, en effet, à parler de « culture d'entreprise ». De nos jours, ce ne sont plus la religion, la
famille et l'école qui comptent, l'entreprise, ou tout du moins le travail est tout aussi important
dans l'intégration des individus à la société. Les identités collectives sont liées aux positions
organisationnelles tenues par les acteurs. Culture et pouvoir sont étroitement liés. « Les relations
de pouvoir génèrent des normes collectives de comportement et fournissent la possibilité de se
construire une identité au travail, c'est-à-dire une façon de s'élaborer un sens pour soi dans la
multiplicité des rapports sociaux et de le faire reconnaître par les partenaires de travail ».
Dans La théorie des identités au travail, publié en 1977, Sainsaulieu insiste sur 3 notions clés:
normes, valeurs, représentations. Les valeurs dans le travail ne sont pas forcément le travail, cela
peut être l'ambiance. La motivation est hétérogène en fonction de l'identité qu'on développe.
Fusion
ouvriers
Négociation
ouvriers qualifiés, cadres,
agents de maîtrise
Retrait
Affinitaire
personnes ayant un rapport ce qui compte est de faire
instrumental (monétaire) au carrière
travail
travailleurs immigrés,
femmes célibataires avec
enfants
La tâche
Représentations
L'atelier
L'entreprise
Normes de
relation aux
collègues
Unanimisme
Démocratie
collectif de travail, culture
de la solidarité
Normes de
relation à
l'autorité
Règle
hiérarchique
chef qui préserve la bonne
ambiance mais qui rappelle
la règle pour éviter de
débattre et donc de se
fâcher
Ils se moquent de
l'entreprise, du travail, ils
leur importent de bien faire
leurs tâches.
La carrière
Le compromis
Affinités
convivialité de façade qui
se développe afin de ne pas
être embêté dans le travail
Leader
Le chef doit être un expert
du travail.
Règle
hiérarchique
Parrain
On préfère le chef qui a de
l'influence.
Initiation à la sociologie: démarche, concepts et débats actuels
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Le hors travail
Valeurs
Le groupe
Le travail
Type d'acteurs
Acteur collectif
par la lutte
Acteur expert
individuel et
collectif
D'un point de vue
identitaire, leurs valeurs,
leurs projets sont horstravail.
L'avenir
Non acteur
Acteur individuel
 Ainsi, dans l'entreprise, il y a des attentes de rétribution et des sources de motivation
différenciées en fonction de l'identité professionnelle des individus.
La famille et l'école: des instances de socialisation avec des différences genrées
Les constructions genrées dans la famille
Travaux pionners dans les années 1970 de Belotti: l'adulte effectue une sélection de ses
interventions en fonction du genre et ce, avant même la naissance parfois. Exemples: les
garçons sont encouragés à être des gloutons alors qu'une fille, à montrer sa peur, être polie, … . Il y
a une fabrication des filles et des garçons dans la famille et par la famille. Ce clivage
fille/garçon est aussi important que celui de la classe sociale. Les loisirs, le sport, l'alimentation,
le comportement sont incités à être différenciés.
On constate néanmoins une socialisation primaire plurielle. L'enfant n'est pas acteur dans sa
socialisation mais il peut être actif en piochant d'autres choses, ailleurs que dans la famille. Les
médias peuvent contredire ce que dit la famille, par exemple.
Genres et trajectoires scolaires
Dans les années 2000, les filles réussissent mieux en français et les résultats en maths sont
identiques pour les deux sexes. A la JAPD, les filles réussissent mieux que les garçons pour la
lecture. Au baccalauréat, le taux de réussite des filles est de 82% pour 77% chez les garçons.
Les filles déclarent moins que les garçons qu'elles s'ennuient à l'école. Ces derniers avouent plus
volontiers avoir séché les cours. Pour les ambitions professionnelles, les filles ont des projets plus
ambitieux que les garçons à 15 ans.
Plus la position du père est faible, plus la proportion de filles ayant le bac par rapport à un
nombre fixe (inférieur) de garçon est importante: 134 filles ont le bac pour 100 garçons si le
père est indépendant et si le père est ouvrier, 144 filles ont le bac pour 100 garçons. Ainsi
l'ambition des garçons dépend de leurs origines sociales. Les filles se soumettent plus à
l'autorité scolaire que les garçons, à l'autorité, tout court, en fait.
Initiation à la sociologie: démarche, concepts et débats actuels
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 Individus et société ne sont pas des substances distinctes. Les deux se construisent de
concert, ils sont en contact permanent et sont en tension. La sociologie étudie aussi les
relations entre individus différents qui viennent de socialisations différenciées.
 La socialisation est un processus complexe, pluriel et inachevé.
 La socialisation primaire est plurielle. Des socialisations secondaires contribuent à la
reconstruction de l'individu tout au long de sa vie. L'ère de la modernité transforme les
sociétés et les modes de socialisation et de construction des identités.
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