
Représentations des « mélanges » linguistiques en Martinique
Etudes Créoles – Vol. XXXVI n°1 & 2 – 2018 2
emphasized, however, that this is neither standard fantasized French nor basilectal Creole, but
contemporary Creole and regional Antillean French L1.
Keywords: Representations, mixed languages, Creole, regional French of the West Indies, perceptive
linguistics, graphic’s medium
1. Introduction1
Le terme de mélange ou la notion de langue mixte portent à confusion depuis les débuts de la
linguistique moderne : au XIXème siècle, le dictum de Müller (1861) « Il n’existe pas de
langue mixte » s’opposait à celui de Schuchardt (1884 : 131) « Il n’existe pas de langue qui ne
soit pas du tout mixte ».2 Cette apparente contradiction peut être résolue en distinguant les
niveaux individuel et social ainsi que les perspectives synchronique et diachronique : tandis
que le linguiste visant l’évaluation de la compétence d’un locuteur à un moment donné
s’appuiera sur l’analyse du ou des « système(s) » cognitifs (au pluriel en cas de bi- /
plurilinguisme), celui s’intéressant à l’émergence de ce que partage une communauté
linguistique sera plus sensible au fait qu’il y a toujours contact de langues et de variétés et
donc « mélange » (cf. Pustka 2007a).
En considérant l’évolution terminologique pour décrire les phénomènes de contact entre le
français et les créoles, rappelons que dès 1884, Schuchardt, considéré comme l’un des pères
fondateurs de la créolistique, mettait en valeur un type particulier de « mélanges », celui entre
le créole et sa langue lexificatrice : « Là où une fois un patois créole s’est fixé, il émergera
entre lui et la langue européenne, si celle-ci y est parlée, une échelle de croisements et de
glissements » (Schuchardt 1883 : 800, traduction Elissa Pustka & Jean-David Bellonie).3 Un
tel continuum n’a jamais été trouvé aux Petites Antilles françaises (cf. Lefebvre 1974 et
Bernabé 1983 pour la Martinique ; Hazaël-Massieux 1978, Ludwig 1996 et Pustka 2009 pour
la Guadeloupe) : ni sous forme d’échelle implicative telle quʼelle a été postulée par DeCamp
(1971) ni sous forme d’un mésolecte en tant que variété intermédiaire postulée par Bickerton
(1973), tous deux travaillant sur des créoles à base anglaise. Pour rendre compte de la
complexité de la situation linguistique et sociolinguistique, certains auteurs ont proposé
d’autres concepts sur lesquels nous reviendrons plus en détail dans la section 2.1 : G. Hazaël-
Massieux (1978) proposait d’y voir une triglossie « français – créole – français régional »,
tandis que Bernabé (1983) évoquait un continuum-discontinuum (en référence à un système
non figé, soumis à la variation, avec un brouillage de la frontière entre français créolisé et
créole francisé), et M.-C. Hazaël-Massieux (1996) pour sa part préférait qualifier la situation
de double continuum : bien que français et créole connaissent en apparence une répartition
fonctionnelle au niveau de la société, on observe beaucoup de variation au niveau individuel –
au niveau des systèmes comme des usages (cf. aussi Ludwig et al. 2006, Pustka 2007a).
1 Merci à Verena Dobretsberger et Magdalena Zehetgruber pour la saisie des données et à Marc Chalier pour
l’exploitation statistique.
2 Citations originales en allemand : « Es gibt keine Mischsprache » (Mller 1861) et « Es gibt keine vllig
ungemischte Sprache » (Schuchardt 1884, 131) (traductions E.P. ; cf. Pustka 2007a, 14).
3 Citation originale en allemand : « Wo sich einmal eine kreolische Mundart fixiert hat, wird zwischen ihr und
der europischen Grundsprache, falls sie ebenda irgendwie cultivirt [sic !] wird, eine Scala von Kreuzungen oder
Uebergngen hervortreten. » (Schuchardt 1883, 800).